Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

SALON DE Mme LA DUCHESSE DE LUYNES.

Le salon de madame la duchesse de Luynes ne mérita ce nom que vers l'époque où M. de Luynes fut nommé sénateur, qui est la même (1806) que celle où sa belle-fille fut nommée dame du palais de l'Impératrice. Jamais la nouvelle d'une faveur ne produisit d'effet plus différent dans une famille. M. de Luynes, fort peu joyeux de sa nature, témoigna un tel contentement que cela en vint au point de faire faire à ce propos de bruyantes exclamations à son beau-frère[114], qui ne s'étonnait de rien de ce qui arrivait en dehors de ses habitudes de jeu. Il en fut de même de tous les habitués de l'hôtel de Luynes. Quant à la duchesse de Luynes, elle se contenta de lever les épaules et continua de s'informer si celui pour qui elle avait parié à une partie de whist qui se jouait dans une autre pièce avait gagné ou perdu.

Le même jour avait vu apporter un autre paquet dans cette maison; mais bien différente du vieux duc, celle à qui il était adressé ne l'avait pas reçu avec la même joie. Elle avait au contraire témoigné un grand mépris pour cette nomination de dame du palais, et son premier mot fut un refus positif.

Mais M. de Luynes, qui presque toujours laissait aller les affaires de sa famille à la grâce de Dieu, parut cette fois se prononcer. Il avait eu peur; on lui avait parlé de je ne sais quelle révision du procès du maréchal d'Ancre, et puis des donations faites à la maison de Luynes; enfin on l'avait mystifié en lui parlant de choses impossibles, et il avait non-seulement accepté, mais fait accepter sa belle-fille.

—J'irai donc, répondit-elle, mais on s'en repentira plus qu'on ne s'en louera.

L'hôtel de Luynes était une maison comme il n'y en avait aucune dans Paris, non pas à cause du mélange des partis; il y avait unité complète dans ce qui composait la société de la belle-mère et de la belle-fille. C'étaient toutes les personnes d'une opinion pure, et les étrangers de marque qui à cette époque arrivaient en foule à Paris.

M. de Luynes avait conservé sa fortune, et même l'avait augmentée dans la Révolution en acquittant des remboursements en assignats, et rachetant des droits de cette même manière. Il eut le même bonheur en tout, traversa la Révolution en ne faisant pas parler de lui, et arriva enfin à cette époque où il fut nommé sénateur, et sa belle-fille dame du palais. La fortune de M. de Luynes était immense; l'intérieur de sa maison, soit à Paris, soit à Dampierre, avait quelque chose de prince souverain, surtout dans un temps où toute la grandeur de l'Empire, grandeur de gloire, vraie et positive, mais encore toute neuve et à faire, n'avait pas autour d'elle cet appui du vieux temps, ces preuves matérielles, d'anciens serviteurs, de meubles antiques, de demeures féodales qui, pour être dépouillées de leurs droits, n'en étaient pas moins des témoins vivants et parlants de la noblesse de leurs maîtres...

La fortune du duc de Luynes avait toujours été immense, même au milieu de ceux qui étaient ses pairs et quelques-uns ses supérieurs. Il était bon homme, grand dormeur, passant à l'occupation du sommeil les trois quarts de sa vie, si bien, qu'à table, il vous offrait d'un plat, portait la main à la cuiller et dormait avant de l'avoir soulevée. Dans un pareil cas son valet de chambre le poussait légèrement; alors il s'éveillait, achevait sa politesse, et retombait dans son sommeil ou plutôt dans sa léthargie.

On doit penser d'après cela que ce n'est pas le duc de Luynes qui tenait la maison éveillée jusqu'à cinq heures du matin; et telle était la rage de veiller dans cette maison, que j'ai vu souvent partir M. de Lavaupalière de chez moi à trois heures du matin pour aller à l'hôtel de Luynes; car c'était ainsi qu'on parlait; on ne disait pas: Je vais chez madame de Luynes ou madame de Chevreuse; on disait: Je vais à l'hôtel de Luynes.

Cet hôtel de Luynes contenait, dans le fait, presque toute la famille de madame de Luynes: son fils et sa belle-fille, son gendre et sa fille, son neveu Adrien de Montmorency et son frère le duc de Laval. Elle était bonne, madame de Luynes, et je n'en veux pour preuve ajoutée à tout ce qu'en pense ce qui reste de ses amis, que la conduite qu'elle a tenue avec sa belle-fille, lors de la persécution de la malheureuse madame de Chevreuse.

L'hôtel de Luynes était une maison joyeuse s'il en fut jamais. Le jeu, la danse, la chasse, la causerie, tout s'y trouvait, même les grands et bons dîners, ce qui, pour les habitués comme M. de Lavaupalière, était un point presque aussi important que le creps. Jamais les immenses salles de cette maison n'étaient sombres; ou les bougies, ou le soleil les éclairaient. Les domestiques veillaient par quartier, car ils n'auraient pas tenu longtemps contre une telle fatigue.

Les personnes qui allaient habituellement chez madame de Luynes étaient: M. de Talleyrand, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de Sainte-Foix, M. de Lavaupalière, Adrien de Montmorency son neveu, le duc de Laval son frère, M. de Choiseul-Gouffier, M. de Nassau, M. le bailly de Ferrette, madame de La Ferté, madame de Balby, madame de Vaudemont (moins que les autres), madame de Montmorency (également), et puis tout ce qu'on appelait strictement le faubourg Saint-Germain, indépendamment de la famille de madame de Chevreuse, qui était fort étendue par elle-même et par ses alliances; toute la jeunesse élégante de ce même faubourg, amie des deux frères de la duchesse.

On conçoit qu'avec de tels éléments, en y ajoutant ce qu'était naturellement madame de Luynes, une véritable grande dame, l'hôtel de Luynes pouvait facilement devenir une maison agréable.

Lorsque madame de Chevreuse se maria[115], ce qui, je crois, fut en l'an VI ou au commencement de l'an VII, la maison de madame de Luynes était une maison ouverte, mais un peu comme celle de madame de La Ferté; et véritablement, quoique le nom de La Ferté fût un beau nom autrement connu que par les Amours des Gaules, on ne convenait guère, lorsqu'on était femme, qu'on avait été chez madame de La Ferté. Madame de Luynes avait bien une autre attitude que madame de La Ferté; mais cet éternel jeu qu'on trouvait chez elle en éloignait les jeunes femmes. Lorsque madame de Chevreuse fut dans cette maison, ce fut un soleil qui se leva sur ce demi-jour et l'éclaira brillamment. Il est difficile de faire le portrait de madame de Chevreuse: elle était rousse, maigre, et ses traits n'avaient rien d'une grande régularité; mais elle était si parfaitement élégante, si distinguée; elle avait tellement de cette manière impossible à copier qui révèle la femme comme il faut avec toutes ses grâces, que je n'ai jamais souhaité à une femme de ressembler à une autre qu'à madame de Chevreuse, quand elle voudrait briller avec fracas et devenir une personne à la mode. Je ne sais si madame de Chevreuse a voulu être à la mode, ou si ses manières étaient naturelles. Ce que je sais, c'est qu'elle a parfaitement réussi à marquer dans le monde, où elle n'a fait que passer, comme un brillant météore.

Sa tournure surtout était fort élégante. Il y avait dans sa taille une telle souplesse, des mouvements si gracieux sans affectation, qu'on ne pouvait s'empêcher de la regarder lorsqu'elle marchait ou qu'elle dansait. Du reste, cette élégance lui était devenue particulière depuis son mariage; car avant ce moment je l'avais rencontrée bien souvent chez une de nos amies communes, mademoiselle de C......., et alors personne ne faisait attention, parmi nous autres jeunes filles, à Ermesinde de Narbonne, rousse, maigre, pâle et pas du tout agréable; ces malheureux cheveux, qu'elle avait au reste en horreur, lui donnaient de la timidité[116].

L'hôtel de Luynes était toujours ouvert; jamais la porte n'y était défendue; il y avait toujours quelqu'un, soit M. de Luynes, s'il ne dormait pas ou s'il n'était pas au sénat, car il y allait quelquefois, ou madame de Luynes, ou madame de Chevreuse, ou madame de Montmorency; enfin la maison était toujours habitée: cela donnait un air de gaîté à cette habitation déjà si belle par elle-même. Le jour, le soleil éclairait des fenêtres où partout on voyait des rideaux, de riches draperies; le soir, partout des lumières brillaient à ces mêmes fenêtres; que les maîtres fussent absents ou bien au logis, la maison était éclairée et chauffée, car jamais l'absence n'était ni longue ni entière.—Si madame de Luynes était chez M. de Talleyrand, ou bien au spectacle, ou chez madame de Balby, les habitués montaient et l'attendaient chez elle. À cette époque, je ne sais plus pour quel motif, madame de Chevreuse fit le vœu de ne pas aller au spectacle de trois ou quatre années; elle allait bien dans la salle de l'Opéra pour un concert, pour l'oratorio, mais non pas pour le spectacle. Ce vœu la rendit beaucoup plus sédentaire. Je crois que c'était pour avoir un enfant.

C'était une personne de beaucoup d'esprit, sans aucun doute, et vraiment charmante, que madame de Chevreuse; aussi, lorsque je songe à son martyre, mon cœur s'attendrit et ne trouve que des larmes pour une si jeune destinée brisée à son matin, lorsque tout lui souriait, lorsque les trois voix, si rarement d'accord entre elles, du passé, du présent et de l'avenir, ne lui répondaient que par le mot BONHEUR!... Oh! oui, c'est un grand malheur alors que la mort... l'agonie est doublée dans son horreur, et ce qu'on souffre est bien au delà des souffrances du malheureux qui ne voit dans la mort que sa délivrance.

La réputation de madame de Chevreuse fut toujours intacte, quelle que fût la mauvaise humeur des femmes qu'elle éclipsait, et celle des hommes dont elle repoussait les vœux: ce fut ainsi que la trouva son brevet de dame du palais, lorsqu'elle le reçut.

—Je refuse, dit la jeune femme en repoussant doucement le parchemin signé par l'Empereur.

—Mais, ma chère enfant, lui dit son beau-père, cela ne vous est pas possible; songez à ce qui peut en résulter. Mon fils, dites donc...

M. DE CHEVREUSE.

J'ai déjà parlé à Ermesinde; elle ne veut rien entendre.

MADAME DE CHEVREUSE.

Je crois inutile de répéter ici ce que j'ai dit mille fois; je hais cette cour impériale et je la méprise. Après cette profession de foi, voulez-vous donc me contraindre à en faire partie?

LE DUC DE LUYNES.

Mais enfin, si vous refusez, il en peut résulter les plus grands malheurs pour toute la famille.

MADAME DE CHEVREUSE.

Ces malheurs ne sont que pour moi, et je brave la tyrannie de Bonaparte. Que peut-il me faire, après tout?

LE DUC DE LUYNES.

Beaucoup de mal, ma chère enfant, beaucoup de mal... je sais ce que je dis.

MADAME DE CHEVREUSE.

Je refuse, monsieur, mon parti est pris... Ah! ma mère, s'écria-t-elle en s'élançant dans les bras de la duchesse de Luynes qui entrait... ah! ma mère, venez à mon secours! vous me comprenez, vous!

MADAME DE LUYNES.

Comme vous la faites pleurer!... et pour quel sujet encore! Ermesinde, tu feras ce que tu voudras, entends-tu?

M. DE CHEVREUSE.

Mais, ma mère, ne connaissez-vous pas la menace de l'Empereur?

MADAME DE CHEVREUSE.

Mon Dieu, mon Dieu! vous m'effrayez beaucoup.

MADAME DE LUYNES.

Calmez-vous, chère petite, et comptez toujours sur moi.

MADAME DE CHEVREUSE.

Mais, monsieur, dites-moi de quoi il est question. Que puis-je résoudre, si j'ignore de quoi il s'agit?

LE DUC DE LUYNES.

Eh bien! madame, il s'agit de voir notre fortune entièrement perdue...

MADAME DE CHEVREUSE.

Grand Dieu! comment cela se peut-il?

LE DUC DE LUYNES.

Parce que cet homme prétend qu'on peut revenir sur le procès du maréchal d'Ancre... que les valeurs qu'il avait soustraites étaient valeurs royales appartenant au trésor, et que le Roi n'avait pas le droit d'en faire un don à notre ancêtre.

MADAME DE CHEVREUSE.

Mais cette menace est absurde.

M. DE CHEVREUSE.

C'est ce que j'ai dit.

MADAME DE LUYNES.

Sans doute; mais il ne faut pas, avec un tel homme, se retrancher dans son droit. À quoi cela a-t-il servi à Moreau et à tant d'autres?

MADAME DE CHEVREUSE, réfléchissant.

Vous avez raison, ma mère!... mais cependant... Ah! c'est affreux!... (Allant à son beau-père.) Monsieur, j'accepte; je ne veux pas être un flambeau de discorde entre cet homme et votre maison...

LE DUC DE LUYNES attendri, lui baisant la main.

Ma bru, vous êtes une digne fille des Narbonne... Je vous aimais... maintenant je vous honorerai profondément.

MADAME DE LUYNES pleurant en l'embrassant.

Ma noble, ma digne, ma bien-aimée en tout, oui, vous êtes un ange et ma joie en ce monde.

M. DE CHEVREUSE.

Et à moi ma gloire.

MADAME DE CHEVREUSE, souriant avec peine.

Eh bien! eh bien, ne m'attendrissez pas... si vous êtes tous contents, je le suis aussi. Dieu veuille que nous n'ayons pas à nous en repentir!...

Ce fut ainsi qu'elle accepta la place de dame du palais. Je l'ai vue étant de service auprès de l'Impératrice. Sans doute elle n'y était pas inconvenante; mais si j'eusse été l'Impératrice, jamais je ne me serais exposée à de pareils traits de la part de madame de Chevreuse.

L'Empereur n'eut en cette circonstance aucune dignité de lui-même. Au lieu de laisser madame de Chevreuse maîtresse de sa volonté et libre de suivre son humeur, il lui donna un rôle intéressant, celui de victime... Dès lors tout le monde la plaignit et tout le monde le blâma...

Lorsqu'il vit que la chose tournait à ce vent-là, il gouverna autrement sa barque. Madame de Chevreuse fut entourée de soins, de prévenances; elle recevait de magnifiques bouquets, des plantes rares, sans nom d'envoi, et un mystère se leva sur cette vie si pure.

Elle démêla l'odieuse iniquité; et comme l'innocence adroite, parce qu'elle est naturelle, elle eut bientôt dissipé cette trame mal ourdie.—Mais cela ne lui donna pas de goût pour celui qui pouvait agir ainsi.

Quand il vit que le mystère ne lui plaisait pas, il fit du bruit, il entoura la jeune femme d'un honteux éclat. Un jour, à la chasse, dans le bois de Boulogne, à la mare d'Auteuil, un piqueur lui porte, à elle, par ordre de l'Empereur, la patte du cerf.—À l'instant même elle voit le danger qu'elle court... les sourires, les coups d'œil, tout ce langage de cour dans lequel on salue la vertu tombée.—Aussitôt elle prend son parti, traverse le cercle formé par la chasse, arrive près de l'Impératrice Joséphine, et lui remettant la patte:

«Cet homme s'est trompé, madame, il ne vous connaît sans doute pas. Je répare sa faute.»

Et, le front haut, les joues colorées d'une noble rougeur, elle retourne à sa place, sans regarder du côté de Napoléon.

L'aimait-il?—Je ne le crois pas; non qu'elle ne fût assez charmante pour l'attirer et même le captiver; mais je ne crois pas qu'il l'aimât. C'est ma pensée.

Lorsque madame de Chevreuse touchait ses appointements de dame du palais (12,000 fr.), elle les donnait aux pauvres, soit de Paris ou de Dampierre, et lorsqu'elle avait fini son service, elle retournait avec des joies d'enfant à ses habitudes chéries. Sa belle-mère l'adorait, et elle l'aimait également. Madame de Luynes avait un cœur fait pour aimer, sous une apparence rude et même sévère.

C'était un type fort original que madame de Luynes, et cela, on pouvait le dire en tous les temps et sous tous les régimes.

Elle était mademoiselle de Laval-Montmorency; elle n'avait jamais été jolie, et sa taille avait été sa seule beauté lorsqu'elle avait épousé le duc de Luynes, qui, à cette époque, était presque aussi gros que nous l'avons vu en 1806, lorsqu'ayant été nommé sénateur il fut présenté à l'Empereur; le hasard voulut que ce fût le même jour que le petit monsignor Doria apportait à l'Empereur les barrettes de deux ou trois cardinaux. Ce monsignor Doria était si petit, si exigu, qu'en vérité on avait besoin de chercher dans ses jambes pour voir s'il ne s'y perdait pas. Ce fut avec lui que M. de Luynes fut présenté. Cela fit l'effet de Galland à Douay et de son fils...

Quant à madame de Luynes, elle ne parut jamais aux Tuileries.

Elle était dame du palais de la reine Marie-Antoinette. Elle avait conservé pour la Reine un culte et un amour que les années n'avaient fait qu'augmenter. Tout ce qui avait un rapport même indirect avec la Révolution la bouleversait. La vue des appartements des Tuileries l'aurait tuée.

La duchesse de Luynes était habillée comme en 1782 ou 1783. Un petit bonnet sur le haut de sa tête avec un tour arrangé selon la mode de l'ancien régime; une robe faite comme par mademoiselle Bertin, mais dans son mauvais temps. Il semblait que madame de Luynes s'était endormie trente ans avant et s'était seulement éveillée la veille. Elle avait aimé et aimait encore la chasse avec passion. Étant jeune, elle s'était démis ou cassé le bras droit ou gauche, je ne sais plus lequel des deux, au service de la chasse à courre. On citait ce fait d'elle, qui m'a été confirmé par plusieurs personnes. Elle devait aller chasser dans un château près de Versailles, et c'était précisément un dimanche où elle se trouvait de service que cette chasse devait se faire; et c'était une Saint-Hubert!... Ne voulant pas la manquer, elle s'habilla d'abord pour la chasse; et comme elle ne montait pas à l'anglaise, ce fut donc une culotte de peau de daim qu'elle passa; ensuite elle arrangea le reste à la grâce de Dieu, mit son grand habit par-dessus tout cela, et aussitôt que la Reine fut rentrée dans ses appartements, la duchesse de Luynes ôta son grand habit, passa une jupe fendue devant et derrière, une veste verte galonnée, mit sur l'oreille un petit chapeau de castor blanc, et dans cet équipage fut déclarer la guerre aux pauvres bêtes des bois. Cette humeur chasseuse l'avait quittée pour celle du jeu; c'était une passion effrénée, et seulement pour jouer. Ce n'était pas la valeur de sa mise qui l'excitait, car on l'a vue souvent jouer pour gagner ou perdre vingt francs dans la nuit. Lavaupalière, Sainte-Foix, M. de Montrond, le bailli de Ferrette, voilà, avec M. de Narbonne et madame de Balby, les personnes les plus assidues auprès de la table de jeu de l'hôtel de Luynes.

À l'époque de 1807 ou 1808, madame de Luynes s'imagina de faire venir chez elle un biribi ou une roulette, je ne sais pas lequel; je réponds seulement du fait. L'Empereur, qui cherchait alors toutes les occasions de faire une chose désagréable aux maîtres de cette maison, fit saisir le banquier et donna défense d'y aller pour tenir la banque. C'était une sorte d'affront, et madame de Luynes le sentit ainsi.

Tandis que tout cela se passait, madame de Chevreuse mystifiait le prince de Mecklembourg-Strélitz, et en même temps un vieux bourgeois retiré du commerce, frère de l'une des femmes de charge de la maison, par qui madame de Chevreuse avait appris que, dans deux jours, ce vieux bonhomme attendait de Rouen une nièce qu'il allait faire son héritière. Madame de Chevreuse quitte son élégante toilette, passe une petite robe d'indienne, met un petit bonnet, s'arrange enfin en grisette complétement, et va chez le vieil oncle, lui parle de Rouen, de la famille, l'enchante si bien, qu'avant la fin de la journée, le pauvre vieux ne savait plus oui ou non s'il avait sa tête. Et s'il avait connu l'histoire romaine, certes le règne de Claude lui aurait fourni un bel exemple pour épouser sa nièce. Quoi qu'il en fût de Claude, la petite nièce prit congé de l'oncle pour aller voir la tante de l'hôtel de Luynes, et ne revint pas. Le lendemain, lorsque la vraie nièce arriva, non pas de Rouen, mais de Falaise, avec deux bonnes grosses joues normandes du pays des filles roses et fraîches, une gaillarde enfin bien apprise et bien découplée, quoiqu'un peu bête, l'oncle n'en voulait pas; il se rappelait cette gentille figure, cette apparition fantastique qu'il ne savait pas définir, mais dont il avait senti le charme; toute cette vision lui paraissait une réalité qu'il ne voulait pas abandonner. Il fut pendant huit jours très-malheureux, et ne pouvait surtout s'habituer aux grosses mains de sa vraie nièce.

—L'autre en avait de si blanches, disait-il, une voix si douce!...

Une autre fois, madame de Chevreuse fit habiller un pauvre qui était son pensionnaire à Saint-Roch, où elle allait habituellement. Cet homme fut nettoyé, bichonné, bouchonné même, et revêtu d'un habit superbe avec des plaques, des cordons jaunes, bleus, blancs, de toutes couleurs. Cet homme reçut ses instructions, et puis elle le présenta comme un savant danois qui ne savait pas parler français. Cet homme fut trouvé étonnant. Lorsque la comédie eut duré assez longtemps, alors elle dit en haussant les épaules: «Vous avez pris pour un savant étranger un homme qui ne sait pas parler, et un mendiant.»

À Dampierre, la famille tenait un état de prince plus magnifiquement ordonné et mieux entendu. Madame de Chevreuse contribuait à rendre ce séjour adorable, en faisant les honneurs du salon de sa belle-mère avec une grâce charmante. Toutes les connaissances de l'hôtel de Luynes y passaient alternativement: on y chassait à cheval, en calèche; on y jouait surtout, et on y jouait jusqu'au jour. Je voyais quelquefois M. de Lavaupalière revenant de Dampierre, en chantonnant une vieille marche du maréchal de Saxe, laquelle il chantonnait depuis cinquante ans; il en avait alors plus de soixante-quinze lui-même, et quand je lui demandais d'où il venait: De Dampierre, où j'ai été faire ma cour à madame la duchesse de Luynes.

M. de Narbonne, qui était ami fort intime de madame de Luynes et qui m'aimait comme son enfant, voulut opérer un grand rapprochement entre moi et l'hôtel de Luynes. En apprenant surtout que madame de Chevreuse et moi nous avions des souvenirs communs de jeunesse et même d'enfance, il exigea qu'au moins je ne reculasse pas si l'on faisait un pas vers moi: je promis d'en faire autant. Le lendemain je reçus une carte de madame de Chevreuse et une carte de madame de Luynes[117]. J'en envoyai aussitôt deux à l'hôtel de Luynes, et deux jours après je reçus une invitation pour un bal qui devait se donner la semaine suivante à l'hôtel de Luynes. J'y fus avec mon mari et deux de mes amies, la baronne Lallemand et la princesse Zayonchek, qui depuis fut vice-reine de Pologne, et qui existe toujours à Varsovie.

Ce bal était magnifiquement ordonné dans les salles immenses de ce beau local de l'hôtel de Luynes. C'est vraiment dans le faubourg Saint-Germain qu'il faut chercher les belles demeures féodales et qui ont un cachet nobiliaire que jamais on ne donnera à ces maisons bâties par l'argent à coups de billets de banque. Quelle est la maison de ce côté-ci du pont (dans les nouvelles maisons construites) qui peut rivaliser avec l'hôtel de Brienne ou celui d'Havré, ou bien encore l'hôtel de Janson ou celui encore plus magnifique de Brissac? Et de ce côté-ci de la rivière, quelles sont les maisons qui peuvent rivaliser aussi avec les hôtels du faubourg Saint-Honoré, qui sont les frères de ceux du faubourg Saint-Germain?... Voyez ensuite les grandes maisons de l'antique magistrature du Marais... D'où vient encore cette différence dans les châteaux et ces maisons d'un jour, dont les jeunes ombrages donnent à peine un abri! Comme leurs légères murailles sont à peine suffisantes pour préserver de l'intempérie des saisons? Mettez en comparaison ces antiques donjons, ces vieux manoirs qui ont vu passer des générations sans nombre, et défient encore celles à venir; dans ces demeures, il y a tout à la fois la douceur du souvenir et l'espoir d'un long avenir[118]...

On sait ce qui arriva à madame de Chevreuse avec madame de Genlis; je ne répèterai pas ce que j'ai dit dans l'autre volume; je le rappelle seulement pour faire voir le côté extraordinaire de son caractère.

Mais ce même caractère avait quelque chose de grand et de beau, lorsque le sort l'appelait à rendre témoignage de sa noble nature: ce fut ce qui arriva en 1808 lors des affaires d'Espagne.

L'Empereur n'avait oublié ni les dédains ni les refus de madame de Chevreuse; un autre les eût tenus pour indifférents; mais il paraît que le coup avait porté et que la blessure avait été profonde. Au moment où la reine d'Espagne, femme de Charles IV, vint en France, l'Empereur nomma d'abord un service pour être auprès d'elle comme auprès de l'Impératrice. Il écrivit lui-même les noms, et celui de madame de Chevreuse était en tête. En recevant l'ordre qui lui fut transmis par le grand-chambellan et par la dame d'honneur, madame de Chevreuse frémit d'indignation, et elle répondit aussitôt:

J'ai pu être victime, je ne serai jamais geôlière!...

En recevant à son tour cette réponse aussi courageuse que hautaine, l'Empereur, au lieu d'avoir la grandeur d'âme de pardonner, eut le grand tort de punir une chose qui ne devait l'être que par le silence... Et madame de Chevreuse fut exilée à cinquante lieues de Paris.

Son désespoir fut grand. C'était sa vie qu'on brisait, et non son existence: l'Empereur ne fut pas juge dans cette circonstance, il fut bourreau... Madame de Chevreuse ne vivait que dans cette maison et dans cette ville où était sa famille... dans cet hôtel de Luynes, où chaque jour elle voyait s'écouler si doucement ses heures, entourée d'amis et de parents, ayant auprès d'elle son mari, ses enfants, tout cet intérieur sacré de la famille. Et quel intérieur! un paradis!...

Oui, le désespoir de la malheureuse jeune femme fut horrible... En entendant ses sanglots, en voyant sa douleur, madame de Luynes prit une sublime détermination; elle voulut suivre sa belle-fille et se consacrer à elle.—Pour comprendre l'étendue de ce sacrifice, il faut connaître le goût profond, l'attachement prononcé de la duchesse de Luynes pour sa maison et pour sa manière de vivre. Rompre ses habitudes, c'était la mort pour elle.—Eh bien! elle eut le courage de tout rompre pour pleurer avec l'affligée et lui dire des paroles douces et bonnes qui calmaient le désespoir dans lequel elle était.

Madame de Chevreuse devint donc errante. Déjà souffrante de la poitrine, cette vie nomade lui porta un dernier coup, et bientôt elle fut très-malade. Ne voulant pas s'abaisser à la prière, car elle pensait bien ne pas être refusée, jamais elle ne voulut elle-même demander une faveur à l'Empereur. Sa belle-mère, désespérée, écrivit à Adrien de Montmorency, qui vint chez moi et me parla de sa cousine. Il n'avait pas besoin de m'en parler longtemps pour m'intéresser.—Je lui promis de faire tout ce que je pourrais, et en effet je FIS TOUT ce qui fut en mon pouvoir; mais partout je trouvai des cœurs durs[119] et des âmes sèches; partout je trouvai, même parmi ceux qui auraient dû m'entendre, une dureté révoltante. Enfin, je fis demander une audience à l'Empereur par Duroc; mais j'eus le malheur de dire la raison pour laquelle je voulais le voir, et je ne pus avoir mon audience. Pendant ce temps, la malheureuse exilée avait parcouru plusieurs résidences, celles de Rouen, de Tours, de Caen, et enfin elle vint tomber, haletante et mourante, à Lyon, où sa belle-mère, désespérée, la soigna pendant une année. Hélas! elle était là près d'une autre exilée dont la douleur plus silencieuse n'en était pas moins amère. Madame Récamier était à Lyon, succombant sous le poids d'une souffrance qui serait devenue mortelle si elle n'avait été en Italie.

Enfin madame de Chevreuse termina sa vie et ses douleurs dans les premiers mois de 1813, après une longue agonie et des souffrances qu'on ne peut concevoir. Non, l'exil n'est pas apprécié, tout ce qu'il a d'affreux n'est pas compris par ceux qui ne l'ont pas éprouvé.

Quelques heures avant sa mort, madame de Chevreuse, dont les derniers moments furent néanmoins sublimes, eut une faiblesse singulière, pour une personne qui avait des qualités si hautes. Elle se fit entièrement raser la tête et fit BRÛLER ses cheveux devant elle!... Incroyable alliance de la légèreté du néant du monde à côté du sérieux de la tombe, qui déjà s'ouvrait pour elle!

FIN DU TOME SIXIÈME.