II
Les généalogies des rois mérovingiens.
§ 1.
Il a existé de bonne heure des généalogies des rois mérovingiens. La plus ancienne que je connaisse est celle que Pertz a trouvée dans le manuscrit 732 de la bibliothèque de Saint-Gall (IX-Xe siècle) et qu’il a publiée dans le tome II des Monumenta[751]. Elle présente deux caractères d’antiquité : 1o elle s’arrête à Dagobert I, ce qui ferait croire qu’elle a été composée de son temps ; 2o elle s’appuie sur Grégoire de Tours et non sur le Liber Historiae, d’où il semble résulter qu’elle est pour le moins antérieure à cet ouvrage. On voit d’ailleurs qu’elle a été composée en Austrasie, puisqu’après avoir nommé tous les rois francs jusqu’à Clotaire I, à partir de son fils Sigebert, elle ne nomme plus que les successeurs de ce prince. La voici d’après Pertz :
[751] Pertz, Script. II, p. 307.
DE REGUM FRANCORUM.
Primus rex Francorum Chloio.
Chloio genuit Glodobode.
Ghlodobedus genuit Mereveo.
Mereveus genuit Hilbricco.
Hildebricus genuit Genniodo.
Genniodus genuit Hilderico.
Childericus genuit Chlodoveo.
Chlodoveus genuit Theodorico Chlomiro Hildeberto Hlodoario.
Chlodharius genuit Chariberto Ghundrammo Chilberico Sigiberto.
Sigibertus genuit Hildeberto.
Hildebertus genuit Theodoberto et Theoderico et ante Hilbericus genuit Hlodhario.
Hlodharius genuit Dagobertum.
Qu’est-ce que ces mystérieux personnages Chlodebaud, Chilpéric et Genniod, que cette généalogie intercale, le premier entre Clodion et Mérovée, les deux autres entre Mérovée et Childéric ? Je ne les ai jamais rencontrés, ni dans les sources, ni dans les traditions fabuleuses du moyen âge. En attendant que de nouvelles recherches, peut-être destinées à rester infructueuses, me permettent de parler plus catégoriquement à leur sujet, je me borne à placer ici un point d’interrogation, et je passe outre.
§ 2.
Une seconde et une troisième généalogie des rois mérovingiens me sont fournies par les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 de la bibliothèque nationale de Paris. Avant de les reproduire, je vais rapidement faire connaître ces manuscrits.
4628A est un manuscrit du Xe siècle décrit par Guérard et Pardessus[752]. Il contient, en tête de la Loi Salique, un document composé de plusieurs pièces dont je copie les titres.
[752] V. Guérard dans Notices et extraits des ms. de la bibliothèque du Roi, t. XIII, 2e partie, p. 62 et suiv., et Pardessus, La Loi Salique p. XVIII.
I. Incipiunt nomina regum qui super Francos regnaverunt.
C’est une généalogie des rois de Neustrie allant de Faramond jusqu’à Pepin le Bref ; on la trouvera ci-dessous.
II. Item de regibus Romanorum.
C’est 1o le catalogue semi-légendaire des rois de la Gaule jusqu’à Syagrius ; 2o la fameuse table ethnique des Francs ; je les reproduis également ci-dessous.
III. Item de regibus Francorum quomodo regnaverint.
C’est une autre généalogie des rois mérovingiens sur laquelle je m’expliquerai tout à l’heure.
IV. Laus Francorum.
Sous ce titre est reproduit le grand prologue de la Loi Salique.
V. Incipit prologus legis salicae.
C’est le petit prologue de la même loi, précédant immédiatement le texte de celle-ci.
9654 est un manuscrit du Xe siècle contenant les textes I, III en partie, IV et V, et à qui manque II.
4631 est une copie du XVe siècle, sur papier, de 4628A, et en reproduit les cinq textes en entier[753].
[753] En voir la description sommaire dans Pardessus, Loi Salique, p. XXI.
Je vais maintenant procéder à l’examen de ceux de ces textes qui m’intéressent, à savoir de I, II et III.
Le texte I de 4628A, reproduit dans 9654 et 4631, est, comme je l’ai dit, une généalogie des rois de Neustrie[754]. Fait d’après le Liber Historiae, et même d’après un manuscrit appartenant à la classe B de Krusch[755], il suit fidèlement sa source, et là où il semble s’en écarter, il y a lieu de croire à une erreur du copiste, qui aura sauté une ligne : j’ai marqué par une série de points les deux passages où cela paraît avoir été le cas. Si Chilpéric II ne figure pas sur sa liste, c’est évidemment une omission voulue : ce roi était considéré comme un intrus par le Liber Historiae, c. 52, et notre auteur s’est conformé à ce point de vue. Il paraît d’ailleurs avoir l’esprit assez juste ; c’est ainsi qu’il a reconnu l’identité étymologique des noms de Clodio et de Clodovechus, puisqu’il les emploie l’un pour l’autre, et qu’il ne se laisse pas induire en erreur, par le langage ambigu du Liber, sur le lien qui unit Mérovée à Clodion. Il n’est d’ailleurs pas exempt d’erreurs chronologiques. On a vu plus haut qu’il donne 34 ans de règne à Dagobert I, qui n’en eut en réalité que 16 (v. Fredeg. IV, 79), mais en cela il s’est borné à suivre sa source. Il donne 18 ans de règne à Clotaire III, qui n’en a régné que 14. Enfin, il fait de Childéric III le fils de Thierry IV, alors que selon l’opinion commune, il est fils de Chilpéric II : mais qui peut répondre qu’il n’a pas plus raison ici que ceux qu’il contredit ?
[754] Il a été publié par Duchesne I, p. 793 et d’après lui par Bouquet II, p. 695, et par Guérard (o. c. p. 63) qui la croit à tort inédite.
[755] Ainsi, par exemple, avec B il donne 34 ans de règne à Dagobert, tandis que, d’après les manuscrits de la classe A, ce roi en aurait régné 44. Avec A il donne 23 ans de règne à Chilpéric, mais seulement dans une correction qui laisse supposer qu’avec B il lui en donnait 24.
INCIPIUNT NOMINA REGUM QUI SUPER FRANCOS REGNAVERUNT[756].
[756] Dans l’indication des variantes, B désigne le manuscrit 9654, C le manuscrit 4631, Duch. l’édition de Duchesne, et Guér., celle de Guérard.
Primus rex Francorum Faramundus.
Secundus Chlodovecus[757] filius ejus.
[757] Chludio A. Chlodovetus C. et Guér.
Tertius Merovius[758] filius Chlodoveci[759].
[758] Au-dessus de la ligne : Als Meroveus A et C. als Merevius B.
[759] Merevei Duch.
Quartus Childericus filius Merevii et regnavit annis XXIII.
[En marge : Liber Historiae 19.] Quintus Chlodoveus filius Childerici et regnavit annis XXX et habuit filios IIII id est[760] Theodoricum Chlodomirum Childebertum et Chlotharium qui regnum inter se diviserunt.
[760] Hi sunt Theodericus Clodemirus Hildebertus Hlotharius B. et Duch.
Sextus[761] Chlotharius filius Chlodoveii et regnavit annis LI.
[761] Sextus rex Duch.
Septimus rex Chilpericus regnum Chlotharii accepit.
Mortuus est Chilpericus filius Chlotharii et regnavit annis XXIII[762].
[762] Ex correctione A.
Mortuus est Chlotharius filius Chilperici et regnavit annis XLV.
Dagobertus filius Chlotharii mortuus est et regnavit annis XXXIIII.
Chlotharius[763] filius Dagoberti.
[763] Lisez Clodoveus.
Chlotharius[764] filius Chlodoveii regnavit annis XVIII.
[764] Regnavit annos IIII Theodoricus B. et Duch. Ce passage a fort souffert depuis Dagoberti. B. et Duch. lisent : Chlotharius filius Dagoberti regnavit annos IIII. Theodoricus filius Clodovei, et le reste comme dans A. La vraie succession est : Chlodovecus filius Dagoberti. Chlotharius filius Clodovechi. Theodoricus filius Clodovechi. Chlodovechus filius Theodorici, etc.
Chlodovecus filius Teoderici regnavit annis II.
Childebertus filius[765] regnavit annis XVII.
[765] Theodorici B. et G. et Duch. ejus C.
Dagobertus filius Childeberti regnavit annis V[766].
[766] VI Duch.
Teodericus genuit Childericum qui in Sithio monasterio constitutus est.
Pippinus regnavit annis XVI.
§ 3.
Je n’ai rien à dire du texte II, pour lequel je renvoie aux pages 87 et 96 du présent volume, et je me borne à le reproduire.
ITEM DE REGIBUS ROMANORUM.
Primus rex Romanorum Allanius[767] dictus est.
[767] Allanus C.
Allanius genuit Pabolum.
Pabolus Egetium.
Egetius genuit Egegium.
Egegius genuit Siagrium per quem Romani regnum perdiderunt.
Tres fuerunt qui dicti sunt primus Ermenius[768] secundus Ingo[769] tertius Escio. Inde adcreverunt gentes XIII.
[768] Hermenius C.
Primus Ermenius genuit Gothos Walagothos Wandalos Gippedios et Saxones.
Ingo[769] genuit Burgundiones Thoringos Lungobardos Baouueros.
[769] Higo C.
Escio genuit Romanos Brittones Francos et Alamannos.
§ 4.
J’arrive à la dernière de mes généalogies mérovingiennes. On la trouve dans les manuscrits 4628A, 9654 et 4631 ; de plus, elle a été éditée par Duchesne[770], par Guérard et par Pertz. Seulement, il y a entre ces divers textes une différence considérable. Celui de Duchesne ne va que jusqu’aux fils de Chilpéric I, tandis qu’à partir de cet endroit dans nos manuscrits, la généalogie se continue, devient même assez verbeuse et emprunte les paroles du Liber Historiae, pour ne s’arrêter qu’à Théodoric IV et à Childéric III. Il est bien manifeste, par la différence du style, que cette dernière partie est une continuation postérieure.
[770] Bouquet II. p. 696. se borne à reproduire le texte de Duchesne, pris, nous dit celui-ci, ex veteri manuscripto codice legis salicae.
ITEM DE REGIBUS FRANCORUM QUOMODO REGNAVERINT[771].
[771] Tout le titre en marge dans A. regnaverunt C.
Primus rex Francorum Faramundus dictus est.
Faramundus genuit Chlenum et Chlodionem[772].
[772] Cleno et Cludiono B.
Chlodius genuit Chlodebaudum.
Chlodebaudus genuit Chlodericum.
Chlodericus genuit Chlodoveum et Chlodmarum[773].
[773] Childevio et Hlodmaro B. Clodomir est présenté ici comme le frère et non comme le fils de Clovis, sans doute par suite d’une bévue de l’auteur de la généalogie qui aura lu les deux noms sur une même ligne.
Chlodoveus genuit Childebertum Teodericum et Chlotharium.
Chlotharius genuit Guntharium Cherebertum Gunthrannum[774] Chrannum et Sigebertum.
[774] Gunthranno, Hilprico, Chranno. Duch.
Sigebertus genuit Childebertum.
Childebertus genuit Tetbertum Teodericum et Chilpericum.
Chilpericus genuit Chlotharium[775].
[775] Chlothario Flodrio B. et Duch.
[En marge : Liber. Histor. 40.] Chlotharius regnavit annis XLIII filius Childerici et Fredegunde. Eo tempore Gondolandus major domus in aula regis habebatur.
[En marge : Ibid. B. 43. 42.] Dagobertus filius Chlotharii regnavit annis XXXXIIII, et monarchiam in totis tribus regnis accepit sagaciter. Eo tempore Erconaldus major domus erat.
[En marge : Ibid. 44. 43.] Chlodoveus filius Dagoberti regnavit annis XVI. Hunc Franci super se in regnum statuunt. Accepitque uxorem de genere Saxonum nomine Balthildem pulchram.
[En marge : Ibid. 44. 45.] Franci vero Chlotharium filium ejus seniorem in totis tribus regnis statuunt cum ipsa regina matre sua regnaturum. Eo tempore defuncto Erconaldo majore domus Franci in incertum vacillantes prefinito consilio Ebroinum hujus honoris altitudine majorem domus in aula regis statuunt.
In his diebus Chlotharius regnavit annis III[776].
[776] IIII Lib. Histor. 45.
Teodericus frater ejus rex elevatus est Francorum. Eo tempore Franci adversus Ebroinum insidiis preparatis super Teodericum consurgunt, eumque regno deiciunt crinesque capitis amborum incidunt. Ebroinum totunderunt[777] eumque Luxovio monasterio in Burgondiam[778] dirigunt. In Austrum legationem mittentes propter Childericum una cum Wulfaldo duce ad se venire.
[777] Sic ex correct. A totundunt Lib. Histor. et C.
[778] A. et C. mais A corrige en Burgundiam.
Franci autem Leodetium filium Erconaldi nobilem majorem domus constituunt, et postea Ebroinus interficitur.
[En marge : Ibid. 47.] Franci vero consilio accepto Warratonem virum inlustrem in locum ejus concessione regis majorem domus in palatio constituunt.
[En marge : Ibid. 48.] Erat hisdem temporibus memorato Waratoni filius Gislemarus et Bertherium in majorem domatum restituunt.
[En marge : Ibid. 48. 49.] Post hec Pippinus Theodericum regem accipit. Eo tempore quidam nomine Drogo ducatum accepit a Campania[779]. Obiit rex regnavit annis XVIII.
[779] Cette phrase nous permet de juger de la manière dont l’auteur de la généalogie a travaillé. Le Liber Historiae avait écrit : Eratque Pipino principe uxor nobilissima et sapientissima nomine Plectrudis. Ex ipsa genuit filios duos : nomen majoris Drocus, nomen vero minoris Grimoaldus. Drocus ducatum Campaniae accepit. L’auteur de la généalogie, en quête seulement de noms, n’a lu que cette dernière phrase et n’a pas même pris la peine de se convaincre, par la lecture de la précédente, que son quidam nomine Droco est en réalité de Pepin.
Flodoveus filius ejus puer regalem sedem suscepit nec multo tempore regnavit annis II.
Childebertus frater ejus junior inclitum in regnum statuunt[780].
[780] Cette fois, notre auteur distrait, copiant une phrase au passif, la continue à l’actif sans s’en apercevoir.
[En marge : Ibid. 50.] Tunc est Grimoaldus Pippini filius junior in aula regis constitutus. Childebertus rex justus migravit ad Dominum regnavit annis XVII. Sepultus est in Cauciaco regnavitque Dagobertus filius ejus.
[En marge : Ibid. 51.] Eo tempore bone memorie Grimoaldus defunctus est. Teodoaldus vero juvenis filius ejus in aula regis. Eo tempore Pippinus et Febroaldus mortuus est, habuitque principatum annis XXVII.
In illis diebus Franci in Cocia silva bella congesserunt. Teodoaldus per fugam lapsus ereptus est.
[En marge : Ibid. 52.] Teodoaldo effugato Ragemfredum in principatum in majorem domatum elevaverunt. Sequente[781] tempore Dagobertus rex egrotans mortuus est. Regnavit annis V.
[781] Ex correct. A. et C.
[En marge : Ibid. 53.] Franci Memorum[782] quondam clericum cesariae capitis recrescente eum in regno stabiliunt, atqi[783] Chilpericum nolebant. Eo tempore denuo exercitum commoventes ipse Chilpericus… Succedente igitur tempore iterum ipse Chilpericus cum Ragenfredo hostem movente Ragenfredus et Chilpericus rex fuga elapsus Karlus persecutor non repperit. Et Odo cum multis muneribus Chilpericum regem Karlo reddit. Regnavitque annis V.
[782] Le Liber Historiae avait écrit : Franci nimirum Danielem quondam clericum. Du nimirum, qui était vraisemblablement écrit nemerum, notre auteur a fait Memorum. Il est probable que son exemplaire du Liber avait sauté Danielem.
[783] Atque Liber Histor. 52 et C.
Franci vero Teodericum Kala monasterio nutritum filium Dagoberti junioris…
Teodericus genuit Childericum qui in Sithio[784] monasterio constitutus est.
[784] Siduo C.