Indiana (1832), premier roman publié en solo par George Sand sous son pseudonyme masculin tout juste adopté, raconte le mariage malheureux d'Indiana Delmare, jeune créole originaire de l'île Bourbon mariée sans amour à un colonel bien plus âgé qu'elle, autoritaire et froid, dont la tyrannie conjugale la pousse à rechercher ailleurs la passion et la reconnaissance affective que son mariage ne lui apporte jamais, notamment auprès de Raymon de Ramière, séducteur mondain aussi égoïste que son propre mari sous des dehors plus séduisants, qui abuse cyniquement de la naïveté sentimentale d'Indiana avant de l'abandonner pour un mariage plus avantageux socialement. Sand y développe, à travers cette intrigue sentimentale d'apparence classique, une dénonciation sociale d'une audace remarquable pour son époque de la condition juridique et morale inférieure imposée aux femmes mariées par le Code civil napoléonien, qui les prive de toute indépendance financière et de tout recours légal contre la tyrannie conjugale, quel que soit le mari, brutal comme le colonel Delmare ou séducteur cynique comme Raymon, la loi ne reconnaissant à la femme mariée aucune existence juridique véritablement autonome. Le personnage de Ralph Brown, cousin dévoué et discret d'Indiana dont l'amour silencieux et fidèle contraste radicalement avec l'égoïsme des deux autres hommes qui gravitent autour d'elle, offre finalement à l'héroïne, après la mort du mari tyrannique et la trahison du séducteur, la possibilité d'un amour authentique et respectueux fondé sur l'estime réciproque plutôt que sur la seule passion destructrice, dénouement qui tranche avec l'issue généralement tragique réservée aux héroïnes adultères du roman du XIXe siècle. Ce premier roman, qui installe immédiatement la réputation naissante de Sand comme écrivaine engagée dénonçant la condition féminine sous le mariage bourgeois, préfigure l'ensemble de son œuvre romanesque ultérieure consacrée à la cause des femmes et à la critique sociale des conventions matrimoniales de son temps. Par sa dénonciation précoce et audacieuse de la tyrannie conjugale légale, Indiana demeure l'un des romans fondateurs de la réflexion féministe dans la littérature française du XIXe siècle.