L'Auberge rouge (1831) s'ouvre sur un dîner mondain parisien où l'un des convives, Hermann, raconte à l'assemblée une histoire terrifiante vécue des années plus tôt durant les guerres napoléoniennes : en 1799, deux jeunes chirurgiens militaires français, Prosper Magnan et son ami Wilhelm, logent dans une auberge allemande aux côtés d'un riche négociant transportant une fortune en or, et Prosper, la nuit venue, lutte intérieurement contre des pensées meurtrières sans jamais passer à l'acte, avant que le négociant ne soit retrouvé assassiné au matin avec un instrument chirurgical, preuve accablante qui désigne immédiatement Prosper comme coupable. Balzac y développe le calvaire de cet homme innocent, exécuté malgré son innocence réelle, rongé jusqu'à la fin par la culpabilité vertigineuse d'avoir seulement imaginé le crime sans jamais le commettre, tandis que le récit d'Hermann révèle progressivement, sous les yeux du narrateur et des convives stupéfaits, que le véritable assassin se trouve précisément parmi les invités présents à ce dîner : Frédéric Taillefer, dont la fortune considérable et la respectabilité industrielle actuelle reposent en réalité tout entières sur ce crime resté impuni des décennies plus tôt. Ce dénouement vertigineux, où la révélation du crime se fait devant le criminel lui-même incapable de fuir ce jugement moral informel, interroge avec une profondeur remarquable la frontière trouble entre l'intention criminelle et l'acte réellement commis, ainsi que la possibilité d'une prospérité matérielle bâtie sur un crime resté secret et jamais expié par la justice officielle. Par cette construction en récit enchâssé et sa méditation sur la culpabilité morale au-delà du seul verdict judiciaire, L'Auberge rouge demeure l'une des nouvelles les plus célèbres et les plus vertigineuses de Balzac. Cette nouvelle reste aujourd'hui l'une des plus étudiées de Balzac pour sa réflexion précoce et vertigineuse sur la culpabilité morale indépendamment du verdict de la justice officielle. Le nom même de l'auberge, teinté de sang dans le titre, annonce d'emblée la tonalité sombre de tout le récit.