I
rois années avaient passé. Mai s'achevait.
Trois années depuis le matin de bal où, dans la même heure, Maurice Artoy devenait l'amant de Mme Surgère et scellait d'un baiser de maître les lèvres de Claire Esquier.
En regagnant sa chambre, ce matin-là, grisé d'orgueil, mais pourtant lucide, il avait entendu la voix d'un pressentiment lui murmurer: «Ton avenir désormais est lié à l'avenir de ces deux êtres qui t'aiment, qui t'aimeront uniquement, toujours!» Et vraiment, au cours des trois années échues, ni l'une ni l'autre n'avaient déserté sa vie ou sa pensée. L'une fut la compagne de chaque jour, et peu à peu comme l'épouse. L'autre,—la jeune fille,—il l'avait plus rarement aperçue; jamais sa présence ne fut indispensable à son bonheur actuel; mais en aucun jour de ces trois années il ne la sépara du rêve d'amour définitif, d'avenir lointain qu'il portait en lui.
Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lèvres, devant la table où il venait de déjeuner, seul, dans son appartement de la rue Chambiges, c'était encore à elles deux qu'il songeait. Il ne les opposait plus l'une à l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite guéri; et le projet qu'il avait pu former: mener de front les deux intrigues, s'étiola bientôt, plante parasite, sans racines profondes dans son cœur. N'était-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa génération, un Valmont incomplet, capable de concevoir et de souhaiter les extrêmes libertinages, mais sans courage, même pour la débauche?
Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès qu'ils furent amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité avouée des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire Esquier quittait l'hôtel à son tour: elle avait désiré rentrer à Sion pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans compagnes de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, où la jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de guérir le mal de son cœur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère. Elle fut cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine quelque embarras glaça les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être survivait-il aussi la méfiance des brusques attaques, des caresses volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance. Il fut attentif et amical, sans allusion au passé: insensiblement, Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.
Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente restituée. Puisqu'ils étaient destinés à vivre l'un près de l'autre, ne valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête cœur, de marier Claire le plus tôt possible—avec le baron de Rieu, par exemple, à qui certainement elle plaisait—et de demeurer ainsi toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.
N'était-ce pas tout simple?
Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme Claire, comme Jean Esquier; c'était le juste arrangement de l'avenir. Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à Claire par le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour: la pensée de tromper Julie lui demeurait odieuse.—Non, mais de connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de l'ancienne tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle continuait à lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la possession leur importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans date pour l'échéance. Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le cœur».
Mais comment le redemander à la jeune fille, ce cœur qu'il avait repoussé et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram au milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicité... Mais aussitôt les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête, où ils avaient parlé de choses indifférentes, il s'étonnait de rapporter l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient plus violemment à Julie.
Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries énervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son déjeuner achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux environs de six heures,—jusqu'à la visite quotidienne de Julie.
Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet, composait l'appartement.
Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où pour la première fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveillé l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien mobilier de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donnés à chaque retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une matinée, des épingles à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à peu avait imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges, c'était bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux refuge sur le sein de l'aimée.
«Chère Yù, comme je l'aime!»
Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard, qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie que la veille, que le mois d'avant,—en ce moment il discutait avec lui-même une démarche dont l'idée lui était venue en déjeunant et que sa conscience condamnait.
Il pensait:
«À trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera seule à déchiffrer quelque partition dans le salon mousse. On a parlé hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connaît pas. Je vais les lui porter.»
Il commença aussitôt sa toilette. Il y employa le soin minutieux, l'ardeur joyeuse habituelle à tous les hommes dont la jeunesse fut vouée à l'amour, lorsqu'ils se préparent à une entrevue de femme où l'amour est en jeu. Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il s'interdisait de la reconnaître aujourd'hui.
«Je m'ennuie, et plutôt que de passer mon après-midi à bâiller, je vais voir une petite fille pour qui j'ai beaucoup d'affection. Voilà tout.»
Ganté, le chapeau sur la tête, mis comme jadis avec une élégance recherchée, seul luxe dont il n'eût rien diminué après la perte de sa fortune, il revint vers son étroite table de travail. Quatre photographies de Julie s'y trouvaient, sans cadres, pour être plus portatives. L'une, toute jaunie, la représentait en pensionnaire des Rédemptoristes, les mains gauches, la mine sérieuse, vieille épreuve trouvée un jour par Maurice dans un album, et aussitôt confisquée. Les autres, plus récentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturité heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille, et sortit.
—Si je n'étais pas rentré quand Madame viendra, dit-il au concierge, vous la prierez de m'attendre.
Le temps était clair, l'air sentait les feuilles, la sève, le jeune été. Maurice gagna à pied la rue Boccador, et de là remonta vers l'avenue de l'Alma.
Un couple d'ouvrières, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'écrier:
—En voilà un qui serait mon type!
Un peu plus loin, au moment où il montait en fiacre, une femme étalée dans une victoria, en toilette claire, le caressa d'un regard significatif. Et ces marques fugitives d'admiration féminine, auxquelles il n'avait jamais été indifférent, lui firent un plaisir singulier ce jour-là.
Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les Champs-Élysées. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant, entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec l'année... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne savait quoi, un événement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone, où il se sentait enlisé peu à peu.
Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies polonaises; cinq minutes après il atteignait l'hôtel Surgère.
La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:
—Madame est là?
—Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous savez bien que c'est son heure.
—Quand rentrera-t-elle?
Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien: «Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgère.» Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.
Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui parvenaient: une de ces mélodies nombreuses et chantantes, si reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.
Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.
En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux trop noirs, la bouche trop rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours l'enfant singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était apparue dans la villa des Œillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins célèbres, où le maître a exprimé les mélancoliques du départ, l'angoisse de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait la première partie: le Lebewohl,—l'Adieu... Les chevaux secouent leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse... Puis la berline s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il écoutait, se gardant de révéler sa présence;

et en même temps il regardait Claire. Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire traduisait et conduisait son rêve; elle évoquait des coins du passé, elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.
Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible, et pourtant inquiété de désirs pour un lendemain indéterminé. Oui, c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles viendraient.
Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas goûtées? La fortune l'avait trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre, sentant mieux sa pauvreté par le souvenir du luxe antérieur.—L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste en rien, jamais. Je suis un amateur très intelligent, voilà tout.» Et l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il souffrait encore dans son cœur d'amant, et si la mélancolie de cette musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture pareille à la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence, la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à chaque heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le visage aimé...
«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui m'aime uniquement.»
Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des sentiments humains, avaient rendu le désir moins palpitant, une tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie avaient poussé des racines dans son cœur que, vraiment il pouvait le dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée. Julie était l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait qu'il s'écroulerait misérablement. Il constatait en lui le besoin irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale, comme sa vie d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle, certes, très désirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât, qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre cœur a l'âge même de son amour: son cœur avait quarante ans. Jamais il ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille créée... Tout un chemin de la vie lui était fermé comme par un mur.
«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente pour moi le jardin interdit où il ne me sera pas permis de vivre... Car je ne l'aime pas.»
Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait, et vraiment sa chair ne s'émouvait pas. «Dire qu'il y a trois ans, pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas été capable de me tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renversé sous un baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux un peu pervers.
«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri aujourd'hui.»
La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversité sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient desséchées une à une.
En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait, c'étaient les appréhensions d'une agonie dans l'avenir, à un moment qu'il ignorait,—d'une souffrance causée par cette enfant blanche et brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais une tendresse confuse l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs. Ou plutôt c'était la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.
D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa présence. Elle se retourna à demi.
—Ah! c'est vous?
Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.
—Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans plus y songer, le recueil de mélodies polonaises qu'il apportait. Je vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a tout ému.
—Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pénétrée que quand je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma pensée.
Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était assis près du piano, dit, presque bas:
—Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.
—Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.
Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter le tabouret.
—Vous savez que Mme Surgère n'est pas là? dit-elle.
—Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.
—C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.
Il répondit sérieusement:
—Oui, c'est vous.
Aujourd'hui il lui fallait approcher son cœur du cœur de la jeune fille. Si las des paroles polies qu'ils échangeaient d'ordinaire, il voulait savoir ce que contenait d'affection pour lui ce cœur innocent. Bien loin de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se confiât tendrement, qu'elle lui parlât, l'âme ouverte, comme à un grand frère affectueux.
Elle, qui le voyait, cette fois, plus troublé encore que de coutume, rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait, essayant d'être gaie.
—Vous êtes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.
Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant d'elle, il lui prit les deux mains. Entre eux, pensait-il, il ne s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de précaution mondaine masquant les penchants du cœur. Ils avaient été enfants ensemble, ils se connaissaient bien. Maurice dit sa pensée tout haut, comme s'il se parlait à lui-même; et Claire n'en fut point surprise.
—Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande jeune fille que voilà a été ma petite amie autrefois, ma petite passion, alors qu'elle était une pensionnaire de quinze ans, maigre et gauche! À quinze ans, elle-même était si occupée de son ami Maurice qu'elle écrivait son nom, avec des points d'exclamation, au revers des images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce paroissien, un dimanche, à Cannes! Il a passé trois ans seulement. Nous nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune fille très belle, mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.
Bien qu'il s'efforçât de donner à sa voix le ton de la plaisanterie, une vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire l'apercevait bien; et son joli visage grave s'ombrait de mélancolie.
—Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...
Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et tristement, comme s'il eût cherché sur ses traits une expression fugitive du visage d'autrefois.
—Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est que lorsqu'on a des minutes heureuses, on ne s'en avise pas sur le moment, mais longtemps après, quand elles sont bien loin dans le passé... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des Œillets? Et les soirées passées sur la terrasse en face de la mer, quand je restais des heures, ayant une de vos mains dans ma main, et la tête appuyée sur la poitrine de maman?
Il porta, à ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux, comme pour y renfermer les pleurs prêts à couler. Claire, à qui des larmes aussi venaient, balbutia seulement:
—Maurice!
—Vrai, reprit-il, quand je songe à mon bonheur de ce temps-là, il me semble que c'est un autre enfant, que ce n'est pas moi qui ai été si heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade à Beaulieu, du petit chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des rochers de Saint-Jean, ces rochers arrachés, comme brisés par la mer, et qui ont des airs de désespérés?
Elle baissait la tête. Oui, certes, elle se rappelait; c'était son trésor secret, tous ces souvenirs. Maurice prononçait à voix plus basse les mots que tout à l'heure il n'eût pas voulu dire, mais qui maintenant s'échappaient d'eux-mêmes.
—Vous rappelez-vous cette première fois où j'ai pris vos lèvres, là-bas, devant ce paysage tragique? Moi, je vois cela comme une chose présente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout à coup si étrangement fixes, comme en ce moment, tenez...
En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors; ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa physionomie d'autrefois. Le besoin irrésistible de revivre le passé, de lui arracher quelques-unes de ses minutes irretrouvables, étreignit Maurice. Il désira ces lèvres rouges qu'il avait frôlées. Il attira vers lui les mains de la jeune fille; mais elle se dégagea, se détourna si résolument que Maurice n'essaya même pas de la retenir.
—Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.
Elle s'était levée. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de chercher un morceau dans le cahier à musique. Maurice la rejoignit. Il lui fallait parler encore de ce qui les séparait; rien ne l'en eût empêché maintenant.
—Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me refusez les moindres choses que je vous demande?
Elle se retourna, plus calme:
—Ces choses-là, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander aujourd'hui.
Maurice ne répondit pas, surpris. «Elle sait donc? Elle comprend donc?» pensa-t-il. Puis aussitôt: «Évidemment, elle comprend. C'est folie de la croire toujours une enfant.»
L'honnêteté résolue de la jeune fille le toucha.
—Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un inconscient et un fou. Ne me gardez pas rancune. Je ne recommencerai pas... Vous me pardonnez?
Elle répliqua:
—Je n'ai rien à vous pardonner. C'est oublié.
—Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous écoutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra, et tout de suite après je partirai.
Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile traduisait encore son rêve. Elle disait plus douloureusement l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu; elle évoquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.
La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion intérieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano même, tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.
—Adieu, dit-il.
—Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.
—Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.
Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et l'hôtel.
«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue Chambiges. Quelle force irrésistible m'a fait parler à cette enfant comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme —même Claire—ne saura me détacher d'elle... Alors, pourquoi, pourquoi?»
Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix extérieure, hors de lui, qui répondait:
«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être, le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes, ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant représente la liberté, l'avenir.»
Il arrivait. «Pourvu qu'elle soit là déjà!» Il avait peur d'être seul, même quelques instants, seul contre la cabale des mélancolies, dans l'appartement vide. Oui, Julie était là... la lumière d'une lampe filtrait entre les jointures des persiennes. Dès qu'il eut ouvert la porte, il aperçut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantôme adoré de son amie... Tout de suite, elle le reçut dans ses bras.—«Comme je l'aime!» se disait-il, réfugié là, sans paroles, dans la posture où jadis, enfant et jeune homme, il aimait à se blottir contre le sein de sa jolie mère. «Non... de cette femme-là jamais je ne pourrai me passer, jamais.»
Il la ramena dans la chambre... C'était l'heure où, d'ordinaire, ils se racontaient leur journée en vieux amis tendres qui se plaisent à tout savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, ému par son récent entretien avec Claire, il se désintéressait des menus incidents. Face à face avec sa maîtresse, il voulait la voir longuement, gravement, respirer sa tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se purifier sincèrement de tout mauvais désir, de toute envie de duplicité ou de trahison. Tant cette présence calmait son inquiétude, la maladie secrète de son cœur!

—Qu'est-ce que vous avez, mon aimé? disait Julie, en le scrutant du regard. Je suis sûre que vous avez quelque chose que vous ne me dites pas.
—Non, répondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous aime ce soir plus tendrement qu'à l'ordinaire. Il faut bien m'aimer, vous aussi.
Il l'attira doucement sur le canapé qui meublait l'angle voisin d'une des fenêtres, un simple sommier couvert d'un grand tapis de la Mecque et jonché de coussins. Couché contre elle, les lèvres près de son col et de ses joues, il les effleurait à peine, et rien n'était plus chaste, plus fraternel. Trois années avaient tamisé leur désir, laissant survivre, certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'étaient données, mais purifiée par la durée, par la communion des souvenirs, par l'emmêlement de leurs vies d'esprit.
S'ils s'aimèrent ce jour-là autrement qu'avec leurs cœurs bouleversés de tendresse, ils s'en souvinrent à peine lorsqu'ils se séparèrent, une heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens où les ramenait parfois leur humanité? C'était une moindre preuve d'amour, certes, que leur étroite union de pensée,—et cet invincible besoin de vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.