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Table des matières IIIChapitre 15 / 18

IV

Quand Julie l'avait laissé seul à Francfort, Maurice avait bien senti, en voyant le train s'éloigner, des larmes gonfler ses yeux: il avait été triste pendant quelques heures. Mais c'était la bonne tristesse, les saines larmes, une façon encore d'être tendre et d'aimer... Le soir même il arrivait à Leipzig; il assistait à une représentation de Faust; plus familier avec les mots, il commençait à jouir de ce plaisir spécial que donne au voyageur d'esprit délicat le séjour de l'étranger: une sorte de renouvellement de la personnalité, l'abandon du vieil être qu'on traîne après soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on est las... La représentation finit vers dix heures; il flâna quelque temps dans les rues, bientôt désertes, et rentra à l'hôtel. Onze heures sonnaient: «Julie est à Paris, pensa-t-il... Pauvre chérie! quel voyage fatigant elle s'est imposé pour moi! Comme elle m'aime!» Il lui écrivit tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre fermée, donnée au valet de chambre, lui-même couché et les lampes éteintes, il s'attarda à réfléchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait promis à Julie de l'épouser si elle devenait veuve, son mal s'était endormi. Ainsi, l'assurance de perdre Claire le calmait! Pourquoi? «C'est de n'être plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le sacrifice tonifie.» Il n'essaya pas de pénétrer plus avant dans son cœur. En réalité, ce qui le rassurait, c'est que la lutte avec soi-même était ajournée. S'il s'était interrogé, s'il s'était répondu avec plus de sincérité, il se fût avoué qu'il ne croyait plus au mariage de Claire. Parce qu'un équilibre instable a duré, il a des chances de durer encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirmé par les faits. «Si Claire avait vraiment voulu épouser Rieu, le mariage serait accompli déjà... Elle ne veut pas; elle attend.» Il acceptait que la jeune fille lui immolât son avenir. «Est-ce que je ne m'immole pas aussi, moi?...» L'espoir d'une transaction avec la destinée l'apaisait: il conçut de nouveau une vie tolérable entre Julie et Claire, dans la même maison. «Nous avons bien vécu ainsi plusieurs mois: nous vivrions encore ainsi sans ce maladroit de Rieu...» Une voix obscure, un écho de l'égoïsme physique ajoutait: «Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Même révoltée, une femme qui vous aime, qui demeure près de vous?...»

Maurice connut ainsi, jour à jour, une sorte de somnolence contente qui lui permit de jouir du voyage. Il fut le malade à qui l'on devait faire une effroyable et incertaine opération de chirurgie, et à qui l'on vient d'annoncer que l'opération, provisoirement différée, ne se fera peut-être jamais. Ces vacances de cœur ne furent pas sans charmes, mais elles durèrent peu. Elles auraient duré sans doute, et—qui sait?—le temps eût amené la guérison et l'oubli, si toute communication eût été rompue entre lui et Paris. Mais, étape par étape, à Leipzig, à Berlin, jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittèrent pas, car chaque jour il recevait une lettre de sa maîtresse. Lettres insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits; mais au travers de leur affectueuse inanité, Maurice pouvait suivre pourtant les péripéties du drame intime qui se jouait à Paris... Il sut que la fin de M. Surgère était prochaine; que la santé de Claire retardait son mariage... Des deux événements, mariage de Claire, mort d'Antoine, lequel arriverait le premier? Il entrevit l'éventualité de ce sacrifice: épouser Julie en présence de Claire libre! Cela dépendait d'obscures catastrophes qui se préparaient là-bas, sans lui, hors de lui!

Il tâcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il défendit l'indifférence où le départ de Julie l'avait laissé, comme on défend le sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage, s'efforçant à visiter les villes qu'il traversait avec une curiosité de touriste professionnel. La France, Paris étaient encore trop près de lui. Il s'éloigna, monta vers le Nord, jusqu'à Hanovre, jusqu'à Hambourg. Là, dans le port, de grands navires balançaient leurs hanches rondes; la cloche sonnait. On détachait les amarres, des bastingages aux quais s'échangeaient des adieux... Que de fois, devant ces départs évocateurs des voyages outre les mers, l'exilé sentit l'aiguillon de l'indépendance piquer son désir! Ah! s'en aller, non plus à une nuit, à deux jours de Paris où se dénouait mystérieusement sa destinée, mais vraiment loin, dans l'inconnu, où l'on ne vous rejoint plus. S'en aller comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et là, imposant résolument silence à la conscience, recommencer sa vie, avec d'autres projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait, prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles; le grand navire, tiré par son remorqueur, s'éloignait pesamment, virait, gagnait le large... «Décidément, d'autres que moi auront ce courage,» pensait Maurice, le regardant s'éloigner. Et il constatait une fois de plus la vanité de ses rêves, l'infirmité de sa volonté.

Un soir, à Prague, en sortant du théâtre bohême, il coudoya une femme, très jeune, très singulière, assez jolie, cheveux blonds, figure blanche et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la voyageuse répondit en français avec un assez bon accent: «Ce n'est rien, monsieur». Elle était seule: ils lièrent connaissance, s'en allèrent prendre une tasse de chocolat dans un des cafés de la Kœnigstrasse. Maurice l'accompagna jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant la permission de la voir le lendemain. Ce soir-là, il regagna sa chambre plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destinée; il se réjouissait de pouvoir trahir légèrement celles qui l'aimaient.

Oh! mystérieux et troubles, nos cœurs humains, mêmes les plus sincères!

Ils se virent chaque jour, quittèrent Prague ensemble. Elle lui avait raconté une histoire, qui peut-être était vraie: qu'elle était divorcée, qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues galanteries auxquelles elle répondait en souriant, sans rien promettre, sans refuser. Ensemble ils arrivèrent à Nuremberg. Maurice indécis, lui disait: «Comment nous arranger à l'hôtel?» Elle répondit sans embarras: «Prenez un appartement à deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.»

«Est-ce le remède? Est-ce l'oubli?» se demandait le jeune homme, dans la fièvre légère où le mit d'abord cette aventure... Mary Simpson était fraîche et tentante, douce avec cela, gaie, façonnée par son goût et sans doute par d'autres expériences à son rôle d'amie du voyageur. Un jeûne assez long faisait mieux goûter à Maurice la fontaine de baisers rencontrée sur la route. «Est-ce l'oubli? Est-ce le remède?» pensait-il, la regardant, au restaurant, manger en face de lui, l'écoutant bavarder avec un grâce libertine. «L'amour de hasard, le libertinage... c'est un remède indiqué par les médecins à la maladie sentimentale.» Un mot brutal de Daumier lui revenait: «Il faut d'abord se vider la peau.»

Le soir, ayant regagné leur appartement, il était tenté de donner raison au docteur, quand, abattu sur un fauteuil, il voyait Mary faire sa toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dénouer, renouer ses cheveux... La chair, couleur de rose-thé, teintait la batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme pour appeler le joug des baisers. Maurice se disait: «Elle sera dans mes bras tout à l'heure...» Et quand ce tout à l'heure était venu: «Qu'importent nos rêves? Que sont nos soi-disant devoirs de cœur? Une femme en vaut une autre, après tout...»

Mais l'instant redoutable était celui où, les sens satisfaits, rassasié et triste, il se trouvait, de sang-froid, face à face avec cette maîtresse ramassée sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas donné des années de leur vie à une vraie et unique tendresse, ne savent point l'horrible remords, châtiment de cette tendresse trahie! Aux joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'épure: il ne se prostitue plus volontiers à des rencontres. L'homme qui a considéré en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans dégoût en aborder une autre comme une auberge. À l'heure où mourait le désir comblé, un bouillonnement de rancune s'élevait en Maurice contre sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre, anonyme et muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il était obligé de garder vis-à-vis d'elle l'exaspérait. Elle s'en aperçut bien: elle en souffrait sans doute; mais, captivée par le charme inquiétant de ce beau Français, en qui elle devinait une tristesse grave et secrète, elle se taisait.

Peu à peu le mépris de soi-même envahit Maurice à tel point qu'il emplit toutes les journées; il n'y eut plus de répit que dans les irritations de la possession. Il rêva la solitude avec la même fureur qu'il l'avait haïe. Une invincible timidité, l'incapacité de diriger sa propre vie, l'empêchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le prit. Un soir, en rentrant à l'hôtel ou il l'avait laissée seule, prétextant une migraine, il trouva l'appartement vide. Elle était partie, emportant les objets qui lui appartenaient. Une enveloppe était posée en évidence, sur une table; il l'ouvrit et lut:

«Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je n'aurais pas demandé mieux que de vous aimer... Mais quoi! je vous ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'écrivez pas. Oubliez-moi...

«Mary

Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne savait plus s'il était triste ou content de ce départ.

«Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurière. Voilà qu'elle est partie sans me demander rien, sans emporter de moi même un bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait de partir... car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La récolte des maîtresses est faite dans mon cœur, faite pour la vie...»

Il dîna seul, paisible et triste. Quand il eut achevé de dîner, il sortit de la ville, gagna les remparts. La lune brillait sur le décor extraordinaire des tours, des crénelures, des portes et des ponts-levis... Il suivit, à pas lents, le chemin qui borde extérieurement les fossés. «Des gens ont vécu là, contemporains de ce féerique appareil de défense; d'humbles soldats, des bourgeois, des capitaines. Ils ont aimé, on les a aimés; ils ont connu l'attente de la possession, sa joie aiguë, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus de ce sol où je marche, la sève de ces vieux hêtres qui jalonnent le chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aimé comme nous aimons, nous autres, moindres qu'ils ne furent...»

La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau entre les doigts, l'accabla. De nouveau il eut horreur de son isolement, presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra à l'hôtel et se coucha.

Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'énerva pas à le contraindre. Il appela au secours de son insomnie les rêves dangereux et délicieux qui avaient été la morphine de son âme à Hombourg... Il se roula dans le souvenir de Claire. «Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de sonner: elle est couchée; elle va dormir!» Il fouetta son désir; il l'aiguillonna pour qu'il violât cette chambre, cette couche sacrée de jeune fille. Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait surprise, à Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperçut dans un éclair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau odorante. Il murmura tout haut: «Les dents de Claire... les lèvres de Claire... les yeux de Claire...» et les mots prenaient corps; ils avaient une apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler. «Je te veux! je te veux!» murmurait-il...

Une fois de plus, il était vaincu. Le fantôme qu'il avait fui le poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'étreignait; la présence d'une maîtresse chérie ne l'en avait pas défendu, ni les caresses de l'amour hasardeux, ni la sainte solitude. Il constata cette défaite, il la sentit irrémédiable; et ce qu'il n'avait pas osé depuis le serment fait à Julie, il l'accepta: «Soit, je ne lutterai plus.» De la joie de cet abandon, tout son être tressaillit: il connut le lâche contentement de l'officier captif qui a juré de ne point s'enfuir.

Mais ce contentement dura peu. D'autres pensées l'assaillirent: «Et Julie? Et la promesse que je lui ai faite de l'épouser, si elle devient veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?...» Elle lui paraissait monstrueuse, maintenant, impossible à tenir, même si la destinée devait le séparer de Claire, le rejeter définitivement à sa maîtresse. «N'importe; quoi qu'il m'arrive, près de Claire ou loin d'elle, rien ne m'empêchera de l'aimer... À quoi bon me tromper moi-même?...» Le ravage de son propre cœur, maintenant qu'il osait le regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait cru ne point la désirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la famille, l'avenir renouvelé! Voilà qu'il ne comprenait plus comment il avait pu la quitter, se résigner à n'avoir plus près de soi au moins le rafraîchissement de sa présence.

Il se prit à désirer la patrie, Paris, le coin de Paris où elle vivait; il les désira de tout son esprit obsédé, de tout son cœur meurtri, saignant... Qui l'empêchait, en somme, d'y revenir, de se placer résolument en face de sa destinée? Absent ou présent, celles qui souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hélas, pour cet acte décisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son désir, il cessa de s'éloigner; au lieu de s'enfoncer vers l'Est, il retourna sur ses pas, lentement, attiré par la terre natale, n'osant la fouler!

Oh! le triste pèlerin qui s'en va ainsi à travers l'Allemagne, étape par étape, vers cette frontière qu'il ne franchira pas,—il le sait,—et elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme vers un abîme. Toute maîtrise de sa destinée, il l'a abdiquée: il n'est plus qu'une chose ballotée par le hasard. Sa vie n'a plus d'issue... Qu'importe? Il marche, il marche les yeux à terre, sans regarder le chemin devant soi. Elle est venue, l'heure d'expier. Elle châtie le crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observé ce respect de l'amour humain qui devrait être la religion de ceux qui n'en ont plus d'autre. Il a joué avec la tendresse des femmes, comme avec des jouets qu'on peut délaisser ou briser... Quelques-uns se cassèrent sans bruit, ou se laissèrent oublier... Mais à deux de ces tendresses son cœur s'est capturé sans qu'il y prît garde. La jeune fille, la femme, leurrées, ont aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, lié si serré qu'il ne peut s'échapper, même au prix de son sang et de sa chair laissés aux mailles du piège. Il souffre, il se repent. Trop tard, de la volupté et de la douleur d'aimer sont nés en lui la foi et le culte de la femme, comme à ces incrédules dont parle Pascal, la foi religieuse vient à force de génuflexions et d'eau bénite.

Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il traverse sans les voir, des musées où il promène son indifférence. Le voici à Ulm, à Stuttgart, à Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette Allemagne? Rien. Il a seulement changé de place une maladie qui va s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achève en agonie: elle est à l'heure où le moribond va perdre connaissance, où il n'entend plus que comme des chuchotements indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice est tout près de la France; il foule ces plaines du Rhin tour à tour possédées par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur blessé au retour par une balle perdue garde juste assez de force pour voler, l'aile demi-brisée, perdant du sang, jusqu'au colombier,—il est si faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...

Cette nuit de Heidelberg, aux étoiles nombreuses dans le firmament noir, l'image en devait rester ineffacée dans sa mémoire; nuit mémorable où, par l'ordre secret des choses, il arrêta sa destinée sans le savoir. Il avait débarqué vers une heure après minuit, venant de Carlsruhe. La nuit était à la fois sombre et étoilée, encore tiède, malgré l'âge de la saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfumée d'arbres feuillus décorant un parc semé de villas, lui donnèrent la seule sensation qu'il goûtât encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la paix. Portant sa valise, un commissionnaire le menait à travers des bosquets noirs, s'arrêtait devant une des villas, élégante et ombragée. C'était un hôtel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propreté de boarding anglais. La servante était accorte et jolie; elle ouvrit au voyageur une vaste chambre confortable tout de suite inondée de lumière par les globes électriques. Tandis que Maurice défaisait les sangles de sa valise, la servante revenait, portant sur un plat d'argent deux lettres timbrées de Paris. L'une était de Julie; il la lut. Les simples phrases, écrites sans art, exhalaient un si pénétrant parfum d'amour vrai, qu'elles le bouleversèrent. Et, reconnaissant, il baisa le papier à la place où la main de la pauvre amie avait signé: «Yù.»

L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il était à cet état de faiblesse où l'on recule devant l'imprévu. Il attendit d'être dans son lit pour l'ouvrir: l'écriture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui était pas inconnue... Il courut vite à la signature... Daumier!... Une lettre du médecin! «Est-ce que Surgère est mort?» pensa-t-il... Et il eut un froid aux moelles en songeant qu'il allait être mis face à face avec la nécessité de tenir sa parole... Mais, tout de suite, le post-scriptum le détrompa: «Antoine va fort mal, il peut aller fort mal très longtemps encore...» Si ému que le tremblement de ses paupières et de ses cils l'empêchait de voir, il dut s'étendre un instant sur son lit avant de retrouver la force de lire.

La lettre disait:

«Mon cher Maurice,

«Vous ne savez certainement pas ce qui se passe à Paris tandis que vous séjournez en Allemagne. Claire Esquier meurt sous nos yeux, tout simplement. De quoi? Nous disons de neurasthénie, parce que nous avons peur de sembler simples et ignorants si nous disons: d'amour. Médecin, je ne peux la guérir; mais je sais que vous pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et l'attente qui la tuent.

«Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est affaire à votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis en règle avec mon devoir.

«Adieu.

«Dr Daumier

«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le cœur de Maurice. Toute autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la fatalité amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le réconforta: «Elle ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une épreuve passagère.» Les heures coulèrent; il les oubliait, se laissait lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette émotion résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus, je reviens, je reviens pour vous,» quand brusquement la nécessité d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous rejetant à la douleur de vivre), il reprit la plume laissée la veille et il écrivit:

«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous aime. Aussi complètement qu'un cœur d'homme peut être possédé par une femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis des semaines... À quoi bon ces scrupules à présent? Notre vie est perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni. Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi seul. J'ai mérité, pour avoir passé outre les devoirs de cœur, de ne plus savoir aujourd'hui où est mon devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir, de disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous avez pris possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est trop tard pour vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je n'aime plus, sinon dans le passé. Vous êtes la compagne qu'il me fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît revivre: vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois aujourd'hui! Adieu, mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si délicieuses que rien ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent... Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par la ligne bleue de la mer? Vous souvenez-vous de la villa des Œillets? Vous rappelez-vous le Lebewohl de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu. Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et vraiment j'en meurs. Adieu!»

Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot adressé à Daumier:

«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez pourquoi quand vous aurez lu ces pages écrites pour Claire, mais que vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai décidément pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me répondre, de me donner un conseil suprême.»