L'autre Tartuffe, ou La mère coupable — ACTE II.
ACTE II.
Le Théâtre représente la bibliothèque du Comte.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE.
PUISQU'ENFIN je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (Il tire de son sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots). «Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous connaissiez les détours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre crime,—le mien... (Il s'arrête). le mien reçoit sa juste punition. Aujourd'hui, jour de Saint-Léon, patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grace à de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est plus.—— Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant. Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrévocable de la misérable Rosine... qui n'ose plus signer un autre nom. (Il porte ses mains avec la lettre à son front, et se promène)..... Qui n'ose plus signer un autre nom!...... Ah! Rosine! où est le temps?... Mais tu t'es avilie!.... (Il s'agite.) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante femme! Un misérable corrupteur..... Mais voyons la réponse écrite sur la même lettre (Il lit). «Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort, où je ne suis point commandé.
»Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous, et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va donner à l'héritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je espérer que le nom de Léon vous rappellera quelquefois le souvenir du malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière fois, CHÉRUBIN LÉON, d'Astorga.
..... Puis, en caractères sanglans!........ «Blessé à mort, je rouvre cette lettre, et vous écris avec mon sang, ce douloureux, cet éternel adieu. Souvenez-vous......»
Le reste est effacé par des larmes..... (Il s'agite)... Ce n'est point là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement.... (Il s'assied et reste absorbé). Je me sens déchiré!
SCÈNE II.
BÉGEARSS, LE COMTE.
BÉGEARSS, en entrant s'arrête, le regarde et se mord le doigt avec mystère.
LE COMTE.
AH! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement....
BÉGEARSS.
Très-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer.
LE COMTE.
Je viens de lire cet écrit. Non! ce n'étaient point là des ingrats ni des monstres; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent eux-mêmes....
BÉGEARSS.
Je l'ai présumé comme vous.
LE COMTE se lève et se promène.
Les misérables femmes! en se laissant séduire ne savent guères les maux qu'elles apprêtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts s'accumulent.... et le monde injuste et léger accuse un père qui se tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de dureté, pour les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!.... Nos désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent du moins leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie légère, détruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie, la sécurité d'être père.—— Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la société, sont attachés à leur conduite, le paradis ou l'enfer des familles dépend à-tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donné d'elles.
BÉGEARSS.
Calmez-vous; voici votre fille.
SCÈNE III.
FLORESTINE, LE COMTE, BÉGEARSS.
FLORESTINE, un bouquet au côté.
ON vous disait, Monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer de mon respect.
LE COMTE.
Occupé de toi, mon enfant! ma fille! Ah! je me plais à te donner ce nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort dérangé: en mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie, t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai, ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! ne trouves-tu personne ici, digne de posséder ton cœur?
FLORESTINE, lui baisant la main.
Vous l'avez tout entier, Monsieur, et si je me vois consultée, je répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état.—M.r votre fils en se mariant....... (car, sans doute, il ne restera plus dans l'ordre de Malthe aujourd'hui); M.r votre fils, en se mariant, peut se séparer de son père. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de vos vieux jours! c'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie.
LE COMTE.
Laisse, laisse Monsieur réservé pour l'indifférence; on ne sera point étonné qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux! appelle-moi ton père.
BÉGEARSS.
Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière...... Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut l'ami..... l'ami secret de votre mère.... et, pour tout dire en un seul mot....
SCÈNE IV.
FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS. (La Comtesse est en robe à peigner.)
FIGARO, annonçant.
MADAME la Comtesse.
BÉGEARSS jette un regard furieux sur Figaro.
(A part). Au diable le faquin!
LA COMTESSE, au Comte.
Figaro m'avait dit que vous vous trouviez mal; effrayée, j'accours, et je vois.....
LE COMTE.
.....Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge.
FIGARO.
Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait....... heureusement il n'en est rien. (Bégearss l'examine).
LA COMTESSE.
Bonjour, monsieur Bégearss.... Te voilà, Florestine; je te trouve radieuse..... Mais voyez donc comme elle est fraîche et belle! Si le ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et de caractère. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu, Florestine?
FLORESTINE, lui baisant la main.
Ah! Madame!
LA COMTESSE.
Qui t'a donc fleurie si matin?
FLORESTINE, avec joie.
Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets. N'est-ce pas aujourd'hui Saint-Léon?
LA COMTESSE.
Charmante enfant, qui n'oublie rien! (Elle la baise au front.)
LE COMTE fait un geste terrible. Bégearss le retient.
LA COMTESSE, à Figaro.
Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons ici le chocolat.
FLORESTINE.
Pendant qu'ils vont le préparer, Mon parrain, faites-nous donc voir ce beau buste de Washington, que vous avez, dit-on, chez vous.
LE COMTE.
J'ignore qui me l'envoie; je ne l'ai demandé à personne; et, sans doute, il est pour Léon. Il est beau; je l'ai là dans mon cabinet: venez tous.
(Bégearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner Figaro qui le regarde de même. Ils ont l'air de se menacer sans parler).
SCÈNE V.
FIGARO seul, rangeant la table et les tâsses pour le déjeûné.
SERPENT, ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux! Ce sont les miens qui te tueront!.... Mais, où reçoit-il ses paquets? Il ne vient rien pour lui, de la poste à l'hôtel! Est il monté seul de l'enfer?...... Quelqu'autre diable correspond!.... et moi, je ne puis découvrir.....
SCÈNE VI.
FIGARO, SUSANNE.
SUSANNE accourt, regarde, et dit très-vivement à l'oreille de Figaro:
C'EST lui que la pupille épouse.—— Il a la promesse du Comte.—— Il guérira Léon de son amour.—— Il détachera Florestine.—— Il fera consentir madame.—— Il te chasse de la maison.—— Il cloître ma maîtresse en attendant que l'on divorce.——Fait déshériter le jeune homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour.
SCÈNE VII.
FIGARO, seul.
NON, s'il vous plaît, Monsieur le Major! nous compterons ensemble auparavant. Vous apprendrez de moi, qu'il n'y a que les sots qui triomphent. Grace à l'Arianne-Suson, je tiens le fil du labyrinthe, et le Minotaure est cerné.....Je t'envelopperai dans tes piéges, et te démasquerai si bien!... Mais quel intérêt assez pressant lui fait faire une telle école, dessère les dents d'un tel homme? S'en croirait-il assez sûr pour..... La sottise et la vanité sont compagnes inséparables! Mon Politique babille et se confie! Il a perdu le coup. Y a faute!
SCÈNE VIII.
GUILLAUME, FIGARO.
GUILLAUME, (avec une lettre).
MEISSIEIR Bégearss! Ché vois qu'il est pas pour ici?
FIGARO, rangeant le déjeûné.
Tu peux l'attendre, il va rentrer.
GUILLAUME, reculant.
Meingoth! ch'attendrai pas Meissieïr en gombagnie té vous! Mon maître il voudrait point, jé chure.
FIGARO.
Il te le défend? eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en rentrant.
GUILLAUME, reculant.
Pas plis à vous té lettres! O tiable! il voudra pientôt me jasser.
FIGARO, à part.
Il faut pomper le sot.—Tu.... viens de la poste, je crois?
GUILLAUME.
Tiable! non, ché viens pas.
FIGARO.
C'est sans doute quelque missive du Gentlemen..... du parent irlandais dont il vient d'hériter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume?
GUILLAUME, riant niaisement.
Lettre d'un qu'il est mort, Meissieïr! non, ché vous prie! celui-là, ché crois pas, partié! ce sera pien plitôt d'un autre. Peut-être il viendrait d'un qu'ils sont là... pas contens, dehors.
FIGARO.
D'un de nos mécontens, dis-tu?
GUILLAUME.
Oui, mais ch'assure pas....
FIGARO, à part.
Cela se peut; il est fourré dans tout. (A Guillaume.) On pourrait voir au timbre, et s'assurer.......
GUILLAUME.
Ch'assure pas; pourquoi? les lettres il vient chez M. O-Connor; et puis, je sais pas quoi c'est timpré, moi.
FIGARO, vivement.
O-Connor! banquier irlandais?
GUILLAUME.
Mon foi!
FIGARO revient à lui, froidement.
Ici près, derrière l'hôtel?
GUILLAUME.
Ein fort choli maison, partié! tes chens très.... beaucoup grâcieux, si j'osse dire. (Il se retire à l'écart).
FIGARO, à lui-même.
O fortune! O bonheur!
GUILLAUME, revenant.
Parle pas, fous, de s'té banquier, pour personne; entende-fous? ch'aurais pas du...... Tertaïfle! (Il frappe du pied).
FIGARO.
Vas! je n'ai garde; ne crains rien.
GUILLAUME.
Mon maître, il dit, Meissieïr, vous âfre tout l'esprit, et moi pas.... Alors c'est chuste.... Mais, peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à fous.....
FIGARO.
GUILLAUME.
Ché sais pas.—— La valet trahir, voye-fous.... L'être un péché qu'il est parpare, vil, et même.... puéril.
FIGARO.
Il est vrai; mais tu n'as rien dit.
GUILLAUME, désolé.
Mon Thié! Mon Thié! ché sais pas, là... quoi tire... ou non..... (Il se retire en soupirant.). Ah! (Il regarde niaisement les livres de la bibliothèque).
FIGARO, à part.
Quelle découverte! Hasard! je te salue! (Il cherche ses tablettes). Il faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un tel imbécille!...... De même que les brigands redoutent les réverbères.... Oui, mais un sot est un fallot; la lumière passe à travers. (Il dit en écrivant sur ses tablettes): O-Connor, banquier irlandais. C'est là qu'il faut que j'établisse mon noir comité des recherches. Ce moyen là n'est pas trop constitutionnel; ma! perdio! l'utilité! Et puis, j'ai mes exemples! (Il écrit). Quatre ou cinq louis d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un cabaret chaque lettre de l'écriture d'Honoré-Tartuffe Bégearss........ Monsieur le tartuffe honoré! vous cesserez enfin de l'être! Un dieu m'a mis sur votre piste. (Il serre ses tablettes). Hasard! Dieu méconnu! les Anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom......
SCÈNE IX.
LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS, FIGARO, GUILLAUME.
BÉGEARSS apperçoit Guillaume, et dit avec humeur en lui prenant la lettre:
NE peux-tu pas me les garder chez moi?
GUILLAUME.
Ché crois, celui-ci, c'est tout comme. (Il sort.)
LA COMTESSE, au Comte.
Monsieur, ce buste est un très-beau morceau: votre fils l'a-t-il vu?
BÉGEARSS, la lettre ouverte.
Ah! Lettre de Madrid! du secrétaire du Ministre! Il y a un mot qui vous regarde. (Il lit). «Dites au Comte Almaviva, que le courrier qui part demain, lui porte l'agrément du Roi pour l'échange de toutes ses terres».
FIGARO écoute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence.
LA COMTESSE.
Figaro? dis donc à mon fils que nous déjeûnons tous ici.
FIGARO.
Madame, je vais l'avertir. (Il sort).
SCÈNE X.
LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS.
LE COMTE, à Bégearss.
J'EN veux donner avis sur-le-champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé dans mon arrière-cabinet.
FLORESTINE.
Bon papa, c'est moi qui vous le porterai.
LE COMTE, bas à Florestine.
Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (Il la baise au front et sort).
SCÈNE XI.
LÉON, LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS.
LÉON, avec chagrin.
MON père s'en va quand j'arrive! il m'a traité avec une rigueur.....
LA COMTESSE, sévèrement.
Mon fils, quels discours tenez-vous? dois-je me voir toujours froissée par l'injustice de chacun? Votre père a besoin d'écrire à la personne qui échange ses terres.
FLORESTINE, gaiement.
Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant, comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargée, Monsieur, de vous présenter ce bouquet. (Elle lui fait une grande révérence).
LÉON, pendant qu'elle l'ajuste à sa boutonnière.
Il n'en pouvait prier quelqu'un qui me rendit ses bontés aussi chères... (Il l'embrasse).....
FLORESTINE, se débattant.
Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au même instant...
LA COMTESSE, souriant.
Mon enfant, le jour de sa fête, on peut lui passer quelque chose.
FLORESTINE, baissant les yeux.
Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit on, tant applaudi hier à l'assemblée.
LÉON.
Si Maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence.
FLORESTINE.
Ah! Madame, ordonnez le lui.
LA COMTESSE.
Apportez-nous, Mon fils, votre discours: moi, je vais prendre quelque ouvrage, pour l'écouter avec plus d'attention.
FLORESTINE, gaiement.
Obstiné! c'est bien fait; et je l'entendrai malgré vous.
LÉON, tendrement.
Malgré moi, quand vous l'ordonnez? Ah! Florestine, j'en défie!
(La Comtesse et Léon sortent chacun de leur côté.)
SCÈNE XII.
FLORESTINE, BÉGEARSS.
BÉGEARSS, bas.
EH bien! Mademoiselle, avez-vous deviné l'époux qu'on vous destine?
FLORESTINE, avec joie.
Mon cher monsieur Bégearss! vous êtes à tel point notre ami, que je me permettrai de penser tout-haut avec vous. Sur qui puis-je porter les yeux? Mon parrain m'a bien dit: regarde autour de toi; choisis. Je vois l'excès de sa bonté: ce ne peut être que Léon. Mais moi, sans biens, dois-je abuser.....
BÉGEARSS, d'un ton terrible.
Qui? Léon! son fils? votre frère?
FLORESTINE, avec un cri douloureux.
BÉGEARSS.
Ne vous a-t-il pas dit: appelle-moi ton père? Réveillez vous, Ma chère enfant! écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.
FLORESTINE.
Ah! oui; funeste pour tous deux!
BÉGEARSS.
Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme. (Il sort en la regardant.)
SCÈNE XIII.
FLORESTINE, seule et pleurant.
O Ciel! il est mon frère, et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une lumière affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller! (Elle tombe accablée sur un siége.)
SCÈNE XIV.
LÉON, un papier à la main, FLORESTINE.
LÉON, joyeux, à part.
MAMAN n'est pas rentrée, et M. Bégearss est sorti: profitons d'un moment heureux.—Florestine! vous êtes ce matin, et toujours, d'une beauté parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de gaieté, qui ranime mes espérances.
FLORESTINE, au désespoir.
Ah Léon!.... (Elle retombe).
LÉON.
Ciel! vos yeux noyés de larmes, et votre visage défait m'annoncent quelque grand malheur!
FLORESTINE.
Des malheurs? Ah! Léon, il n'y en a plus que pour moi.
LÉON.
Floresta, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentimens pour vous....
FLORESTINE, d'un ton absolu.
Vos sentimens? ne m'en parlez jamais.
LÉON.
Quoi? l'amour le plus pur....
FLORESTINE, au désespoir.
Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir à l'instant.
LÉON.
Grand Dieu! qu'est-il donc arrivé? M. Bégearss vous a parlé, Mademoiselle, je veux savoir ce que vous a dit ce Bégearss?
SCÈNE XV.
LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON.
LÉON continue.
MAMAN, venez à mon secours. Vous me voyez au désespoir; Florestine ne m'aime plus.
FLORESTINE, pleurant.
Moi, Madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de ma vie entière.
LA COMTESSE.
Mon enfant, je n'en doute pas. Ton cœur excellent m'en répond. Mais de quoi donc s'afflige-t-il?
LÉON.
Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle?
FLORESTINE, se jetant dans les bras de la Comtesse.
Ordonnez-lui donc de se taire! (En pleurant). Il me fait mourir de douleur!
LA COMTESSE.
Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise égale la sienne..... Elle frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire?
FLORESTINE, se renversant sur elle.
Madame il ne me déplait point. Je l'aime et le respecte à l'égal de mon frère; mais qu'il n'exige rien de plus.
LÉON.
Vous l'entendez, Maman! Cruelle fille! expliquez-vous.
FLORESTINE.
Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort.
SCÈNE XVI.
LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON, FIGARO, arrivant avec l'équipage du thé; SUSANNE, de l'autre côté, avec un métier de tapisserie.
LA COMTESSE.
REMPORT tout, Susanne: il n'est pas plus question de déjeûné que de lecture. Vous, Figaro, servez du thé à votre maître; il écrit dans son cabinet. Et toi, ma Florestine, viens dans le mien, rassurer ton amie. Mes chers enfans, je vous porte en mon cœur!—Pourquoi l'affligez-vous l'un après l'autre sans pitié? Il y a ici des choses qu'il m'est important d'éclaircir. (Elles sortent).
SCÈNE XVII.
SUSANNE, FIGARO, LÉON.
SUSANNE, à Figaro.
JE ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est là du Bégearss tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse.
FIGARO.
Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh! j'ai fait une découverte.....
SUSANNE.
Et tu me la diras? (Elle sort).
SCÈNE XVIII.
FIGARO, LÉON.
LÉON, désolé.
AH! Dieux!
FIGARO.
De quoi s'agit-il donc, Monsieur?
LÉON.
Hélas! je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu Floresta de si belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père. Je la laisse un instant avec M. Bégearss; je la trouve seule, en rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour toujours. Que peut-il donc lui avoir dit?
FIGARO.
Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour me faire perdre le fruit de dix années d'observations.
LÉON.
Ah! s'il ne faut qu'être prudent........ Que crois-tu donc qu'il lui ait dit?
FIGARO.
Qu'elle doit accepter Honoré Bégearss pour époux; que c'est une affaire arrangée entre M. votre père et lui.
LÉON.
Entre mon père et lui? Le traître aura ma vie.
FIGARO.
Avec ces façons là, Monsieur, le traître n'aura pas votre vie; mais il aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle.
LÉON.
Eh bien! Ami, pardon: apprends-moi ce que je dois faire?
FIGARO.
Deviner l'énigme du Sphinx; ou bien en être dévoré. En d'autres termes, il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.
LÉON, avec fureur.
Me modérer!..... Oui, je me modérerai. Mais j'ai la rage dans le cœur!—-- M'enlever Florestine! Ah! le voici qui vient: je vais m'expliquer..... froidement.
FIGARO.
Tout est perdu si vous vous échappez.
SCÈNE XIX.
BÉGEARSS, FIGARO, LÉON.
LÉON, se contenant mal.
MONSIEUR, monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez sans détour.——Florestine est au désespoir; qu'avez-vous dit à Florestine?
BÉGEARSS, d'un ton glacé.
Et qui vous dit que je lui ai parlé? Ne peut-elle avoir des chagrins, sans que j'y sois pour quelque chose?
LÉON, vivement.
Point d'évâsions, Monsieur. Elle était d'une humeur charmante: en sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part qu'elle en reçoive, mon cœur partage ses chagrins. Vous m'en direz la cause, ou bien vous m'en ferez raison.
BÉGEARSS.
Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point céder à des menaces.
LÉON, furieux.
Eh bien! Perfide, défends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne! (Il met la main à son épée).
FIGARO les arrête.
Monsieur Bégearss! au fils de votre ami? dans sa maison? où vous logez?
BÉGEARSS, se contenant.
Je sais trop ce que je me dois.... Je vais m'expliquer avec lui; mais je n'y veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.
LÉON.
Vas, mon cher Figaro: tu vois qu'il ne peut m'échapper. Ne lui laissons aucune excuse.
FIGARO, à part.
Moi, je cours avertir son père (Il sort).
SCÈNE XX.
LÉON, BÉGEARSS.
LÉON, lui barrant la porte.
IL vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous êtes le maître du choix; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux moyens.
BÉGEARSS, froidement.
Léon! un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami. Devais-je m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à presque gouverner son maître?
LÉON, s'asseyant.
Au fait, Monsieur, je vous attends....
BÉGEARSS.
Oh! que vous allez regretter une fureur déraisonnable!
LÉON.
C'est ce que nous verrons bientôt.
BÉGEARSS, affectant une dignité froide.
Léon! vous aimez Florestine; il y a long-temps que je le vois... Tant que votre frère a vécu, je n'ai pas cru devoir servir un amour malheureux qui ne vous conduisait à rien. Mais depuis qu'un funeste duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de croire mon influence capable de disposer M. votre père à vous unir à celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières; une résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous..... Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre raison, vous allez en avoir besoin.——J'ai forcé votre père à rompre le silence; à me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte: je connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner Florestine pour femme? Celle que l'on croit ma pupille.... elle est ma fille; elle est sa sœur.
LÉON, reculant vivement.
Florestine?..... ma sœur?....
BÉGEARSS.
Voilà le mot qu'un sévère devoir.... Ah! je vous le dois à tous deux: mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! Léon, voulez-vous vous battre avec moi?
LÉON.
Mon généreux ami! je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage insensée......
BÉGEARSS, bien tartuffé.
Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais........ Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime....
LÉON, se jetant dans ses bras.
Ah! jamais.
SCÈNE XXI.
LE COMTE, FIGARO, LÉON, BÉGEARSS.
FIGARO, accourant.
LE COMTE.
Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit?
FIGARO, stupéfait.
Ma foi! Monsieur... on le perdrait à moins.
LE COMTE, à Figaro.
M'expliquerez-vous cette énigme?
LÉON, tremblant.
Ah! c'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon! je dois mourir de honte! Sur un sujet assez frivole, je m'étais.... beaucoup oublié. Son caractère généreux, non seulement me rend à la raison; mais il a la bonté d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grace lorsque vous nous avez surpris.
LE COMTE.
Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance. Au fait, nous lui en devons tous.
FIGARO, sans parler, se donne un coup de poing au front.
BÉGEARSS l'examine et sourit.
LE COMTE, à son fils.
Retirez-vous, Monsieur. Votre aveu seul enchaîne ma colère.
BÉGEARSS.
Ah! Monsieur, tout est oublié.
LE COMTE, à Léon.
Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre; à l'homme le plus vertueux.....
LÉON, s'en allant.
Je suis au désespoir!
FIGARO, à part, avec colère.
C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint.
SCÈNE XXII.
LE COMTE, BÉGEARSS, FIGARO.
LE COMTE, à Bégearss, à part.
MON ami, finissons ce que nous avons commencé. (A Figaro.) Vous, monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de Cadix, en soixante effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter.
FIGARO.
Je l'ai fait.
LE COMTE.
Remettez-m'en le porte-feuille.
FIGARO.
De quoi? de ces trois millions d'or?
LE COMTE.
Sans doute. Eh bien! qui vous arrête?
FIGARO, humblement.
Moi, Monsieur?.... Je ne les ai plus.
BÉGEARSS.
Comment, vous ne les avez plus?
FIGARO, fièrement.
Non, Monsieur.
BÉGEARSS, vivement.
Qu'en avez-vous fait?
FIGARO.
Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions; mais à vous? je ne vous dois rien.
LE COMTE, en colère.
Insolent! qu'en avez-vous fait?
FIGARO, froidement.
Je les ai portés en dépôt chez M. Fal, votre notaire.
BÉGEARSS.
Mais de l'avis de qui?
FIGARO, fièrement.
Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours.
BÉGEARSS.
Je vais gager qu'il n'en est rien.
FIGARO.
Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.
BÉGEARSS.
Ou s'il les a reçus, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble.
FIGARO.
Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé.
BÉGEARSS.
Je ne lui dois rien.
FIGARO.
Je le crois; quand on a hérité de quarante mille doublons de huit......
LE COMTE, se fâchant.
Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là dessus?
FIGARO.
Qui moi, Monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le parent dont Monsieur hérite. Un jeune homme assez libertin; joueur, prodigue et querelleur; sans frein, sans mœurs, sans caractère; et n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué; qu'un combat des plus malheureux.....
LE COMTE frappe du pied.
BÉGEARSS, en colère.
Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or?
FIGARO.
Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en être plus chargé: ne pouvait-on pas le voler? que sait-on? il s'introduit souvent de grands fripons dans les maisons!.....
BÉGEARSS, en colère.
Pourtant Monsieur veut qu'on le rende.
FIGARO.
Monsieur peut l'envoyer chercher.
BÉGEARSS.
Mais ce notaire s'en désaisira-t-il, s'il ne voit son récépissé?
FIGARO.
Je vais le remettre à Monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi.
LE COMTE.
Je l'attends dans mon cabinet.
FIGARO, au Comte.
Je vous préviens que M. Fal ne les rendra que sur votre reçu; je le lui ai recommandé. (Il sort.)
SCÈNE XXIII.
LE COMTE, BÉGEARSS.
BÉGEARSS, en colère.
COMBLEZ cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vérité, Monsieur, mon amitié me force à vous le dire: vous devenez trop confiant; il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous l'avez établi trésorier, secrétaire; une espèce de factotum. Il est notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous.
LE COMTE.
Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher; mais il est vrai qu'il est d'une arrogance.....
BÉGEARSS.
Vous avez un moyen de vous en délivrer en le récompensant.
LE COMTE.
Je le voudrais souvent.
BÉGEARSS, confidentiellement.
En envoyant le Chevalier à Malthe, sans doute vous voulez qu'un homme affidé le surveille? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi, ne peut manquer de l'accepter: vous en voilà défait pour bien du temps.
LE COMTE.
Vous avez raison, mon ami. Aussi bien, m'a-t-on dit qu'il vit très-mal avec sa femme. (Il sort.)
SCÈNE XXIV.
BÉGEARSS, seul.
ENCORE un pas de fait!...... Ah! noble espion! la fleur des drôles! qui faites ici le bon valet, et vous voulez nous souffler la dot, en nous donnant des noms de comédie! Grace aux soins d'Honoré-Tartuffe, vous irez partager le malaise des caravannes, et finirez vos inspections sur nous.