Scène XIV
C’est fait ! j’ai accompli ma mission ! (Rappelée subitement à la réalité, en se trouvant face à face avec un inconnu, le général, qui s’est levé à son approche.) Oh ! pardon !
Chère amie ! mon oncle, le général Petypon du Grêlé !
Ah !… le général ! (Lui sautant au cou.) Ah ! que je suis heureuse !
Hein ?
J’ai si souvent entendu parler de vous !
Mais… euh !… moi de même, madame ! Moi de… (À part.) Elle est très aimable, cette brave dame !
Je vous demande pardon, général, mais je suis tout essoufflée !
Soufflez, madame ! soufflez !
Ah ! mes amis ! j’en viens de la place de la Concorde !… C’est fait !… (Au général.) Il m’a parlé !
Qui ça ?
Celui dont la parole doit féconder mes flancs !
Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Ah ! Dieu ! Où la volonté d’en haut va-t-elle choisir ses élus ? (Sur le ton dont on débiterait le récit de Théramène.) Il y avait une demi-heure que j’attendais en tournant autour de l’obélisque, quand tout à coup, du haut des Champs-Élysées, arrive à fond de train, au milieu d’un escadron de la garde républicaine… le président de la République, dans sa victoria !… Je me dis, palpitante d’émotion : « Le voilà bien celui que le Ciel devait désigner pour engendrer de sa parole l’enfant qui sauvera la France ! »
C’est une folle.
Voyant en lui l’homme marqué par le destin, je veux m’élancer vers l’équipage ! mais déjà un bras m’a arrêtée ! Comme le vent, au milieu d’un cliquetis d’armes, le Président a passé (D’une voix désappointée.) sans même jeter un regard sur moi ! Et c’est de la bouche du plus humble que je reçois la parole fécondante : « Allons, circulez, madame ! » (Un temps.) L’élu d’en Haut était un simple gardien de la paix !
Allons donc !
Qué drôle de maison !
Ah ! cette journée m’a brisée !
C’est ça ! c’est ça ! eh ! bien, vous devriez vous reposer un peu !
Oui ! Oui !
Après de telles émotions !… Le Général vous excusera !
Oui, j’ai besoin de me recueillir quelques instants ! Vous permettez, général ?
Oh ! comment donc !
J’espère, puisque vous êtes à Paris, que nous allons nous voir souvent.
Ah ! non ! mille regrets, madame ! Je pars ce soir pour mon château de la Membrole, en Touraine !
Oh ! vraiment !
Oui ! Il est temps qu’on le rouvre un peu, celui-là ! Depuis dix ans qu’il est fermé !… (À Petypon, qui est à droite du canapé.) On dit déjà dans le pays qu’il est hanté de revenants !…
Oh !… Et ça ne vous effraie pas ?
Moi ? Aha !… Ah ! ben !… mais, est-ce que ça existe, les revenants ?
N’importe, je ne voudrais pas être à votre place !… Allons, au revoir, général !
Madame !
Je vous laisse avec mon mari !
Oh !
Son mari ?
Son mari !… Ah ! ça avait marché si bien !