Scène XXIV
puis ÉTIENNE et LE BALAYEUR.
Là ! et maintenant… (Ouvrant la porte et appelant.) Gabrielle, vite ! Gabrielle !
Qu’est-ce qu’il y a, mon ami ?
Vite ! je suis follement en retard !… ma valise ?
Elle est prête ; tu la trouveras dans l’antichambre !
Ça va bien !… (Avisant une lettre non décachetée que madame Petypon tient à la main.) Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est pour moi ?
Non. C’est une lettre pour moi ; je la lirai tout à l’heure.
Bon !… Ah ! mon chapeau ? mon paletot ?
Dans ton cabinet de toilette !
Bien !…
Ah !… Ah ! bien, elle est bien bonne ! Le Général qui nous demande d’aller en Touraine pour le mariage de sa nièce et qui me prie d’y venir faire les honneurs !… C’est un peu curieux, ça ! Il était là tout à l’heure et il ne m’en a pas ouvert la bouche !… Comment faire ?… Lucien qui est obligé de partir ! Nous ne pouvons cependant pas nous abstenir tous les deux ! (Après une seconde de réflexion, très ponctué.) Ah ! ma foi… seule, ou avec lui… j’irai !
Voilà, je suis prêt !
Ah ! Lucien ! Tu ne devinerais jamais de qui je reçois une lettre.
Oui, oh ! bien, tu me diras ça une autre fois, je suis en retard ! Au revoir, ma bonne amie !
Non, mais, écoute donc, voyons !… il faut que tu saches…
Mais non, ma chère amie, je te dis que je n’ai pas le temps !
Enfin, quoi ! il n’est pas encore descendu ?
Nom d’un chien, voilà mon oncle !… (S’élançant sur sa femme et la tirant par la main.) Viens ! Viens par là ! Tu me liras ça dans ta chambre !
Mais non ! à quoi bon ? Nous sommes aussi bien ici !
Mais non ! mais non ! viens !
Mais, laisse-moi donc, voyons ! (D’un mouvement brusque elle a fait lâcher prise à Petypon, que l’élan envoie presque jusqu’au canapé, tandis que madame Petypon va tomber sur le fauteuil extatique.) Oh ! mais, tu me fais chaud !
Oh ! (Il saute sur le bouton du fauteuil, appuie vivement dessus et immédiatement madame Petypon reçoit le choc et s’endort comme précédemment les autres.) Quand on n’a pas le choix des moyens !…
Il est par là, vous dites ?
Nom d’un chien, cachons-la ! (Il prend le tapis de table qui est sur la chaise du fond et en recouvre complètement sa femme. Paraît le général.) Ouf ! il était temps !
Eh ! ben, voyons ! voilà dix minutes que nous t’attendons en bas !
Voilà, voilà ! Je suis à vous !
Ah !… Qu’est-ce qu’il y a là ?
Rien, rien ! C’est une pièce anatomique !…
Ah ?
Non !… n’y touchez pas !
Pourquoi ?
Elle sèche !… On vient de la repeindre !
Hein ?
Allez, descendez ! Quelque chose à prendre ! je vous rejoins !
Bon, bon, mais ne sois pas long, hein ?
Non, non ! (Une fois le général sorti, descendant jusque devant le canapé.) Mon Dieu ! je ne peux pourtant pas la laisser dans cet état pendant toute mon absence !
Mais, attendez donc, mon ami ! je vais le dire à monsieur !
Mais, puisque je vous dis qu’il m’attend !… (À Petypon.) Bonjour, m’sieur.
Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Laissez entrer !
Là ! quand je te disais !
Qu’est-ce que vous voulez ?
C’est moi ! le balayeur de la rue Royale !
Le Balayeur ? Quel balayeur ? Qu’est-ce que vous demandez ?
Comment, ce que j’demande ? Je viens dîner !
Quoi ?
Vous m’avez invité à dîner.
Moi ? moi, je vous ai invité à dîner ?
Mais absolument ! J’étais en train de balayer cette nuit rue Royale ; vous passiez au bras de vot’dame ; vous êtes venu m’embrasser…
Oh !
…et vous m’avez dit : « Ta tête me plaît ! Veux-tu me faire l’honneur de venir dîner demain chez moi ? »
Hein !
Même que voilà votre carte que vous m’avez remise !
Moi, je… Oh !… (À part.) Ah ! ma foi, tant pis ! c’est lui qui me tirera de là ! (Au balayeur.) C’est bien ! tenez, voilà quarante sous !
Quarante sous !
Oui ! et je vais dire qu’on vous fasse dîner à la cuisine !
À la cuisine ! Ah ! chouette ! ça !…
Seulement, vous allez me rendre un service.
Allez-y, patron !
Je vais m’en aller !… Aussitôt que je serai parti, vous presserez sur ce bouton, qui est là, sur ce fauteuil ! (Il indique le bouton de droite.) Et, pour le reste, ne vous occupez pas de ce qui se passera.
Bon, bon ! compris !
Eh bien ! voyons !
Voilà, mon oncle ! voilà ! (Au balayeur.) C’est entendu !
C’est entendu !
Bon, merci !
Voyons ! Il a dit, le bouton, là !… Allons-y… (Il est à gauche du fauteuil, et de sa main gauche presse sur le bouton ; aussitôt, sous son tapis, madame Petypon a le soubresaut du réveil.) Qu’est-ce que c’est que ça ?
Mon Dieu, je suis aveugle !
Oh !
Ah !… mon Dieu ! Quel est cet homme ?
Je suis le balayeur que vous attendez pour dîner.
Au secours !… Lucien !… Étienne ! Étienne !
Mais, je suis l’balayeur que vous attendez pour dîner !…
Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Au secours ! Au secours !
Mais j’suis le balayeur que vous attendez pour dîner ! mais j’suis le balayeur…
- ↑ Pour l’achat ou la location de l’appareil électrique s’adresser chez Bérard, 8, rue de la Michodière ; pour le fauteuil « extatique », chez Bruland, 14, rue Monsieur-le-Prince. (Téléph. : Gobelins 10-96.)
- ↑ Ils commencent piano, puis donnent plus de voix à mesure qu’ils avancent dans le morceau et arrivent à chanter à tue-tête. Ils chantent dos tourné au spectateur, face à la chambre du fond. À la huitième mesure du chant, on entend un grognement sourd et prolongé sortir on ne sait de quel côté.
- ↑ Avoir un fil électrique en coulisse, côté jardin, assez long pour arriver jusqu’à la Môme (à son côté gauche). Au bout du fil une ampoule électrique fixée sur un manche surmonté d’une coquille, blanche extérieurement, argentée intérieurement, qui épouse la moitié de l’ampoule de façon à servir de réflecteur.
- ↑ Du fait que le fil qui actionne l’ampoule électrique longe le côté gauche de la Môme, en même temps que celle-ci tombera à plat ventre, la lampe tombera sur le lit, côté lointain, ce qui empêchera par la suite le fil de s’entortiller dans les jambes de l’artiste quand elle aura à sauter du lit. Au surplus, il sera facile, aussitôt ce jeu de scène, de tirer le fil dans la coulisse pour plus de sûreté.
- ↑ Petypon (1), devant le canapé ; la Môme (2), dans le lit ; le général (3), à droite de la baie ; Étienne (4), dans la porte.
- ↑ Varlin, 1 — Corignon, 2 — Petypon, 3. — Marollier, 4.