AGATHE À ZOÉ.
Sage Zoé! toi qui es la raison, la prudence même, que diras-tu un jour de moi? Et à quoi me sert d'évoquer ton esprit, de me rappeler tes conseils, si j'en profite si mal? Mais, te le dirai-je? un mauvais génie semble être à ma gauche, tandis que ton image, comme celle d'un bon ange, assiste à ma droite, à toutes les résolutions que je prends. En voici une bien étrange, mais c'est plus fort que moi; l'amour n'excuse pas tout, mais il ne trouve rien de difficile, rien de singulier; tout lui semble naturel, pourvu qu'il se satisfasse. Zoé! tu es impatiente de savoir où tout ce préambule va nous mener. Le voici.
Depuis plusieurs mois, je ne quittais plus mes habits d'homme, et j'y étais autorisée par plusieurs exemples. L'abbé de Saint-Almont qui me voyait tous les jours sur ses pas dans son église, ne soupçonnait rien moins que mon déguisement. Il aurait pu apprendre le mot de l'énigme, quand il fut appelé au chevet du lit de ma grand'maman expirante; mais hors d'état de lui parler, elle ne put lui proposer, comme elle m'en avait prévenue, d'être le directeur de sa chère petite-fille Agathe. Ainsi donc mon secret était bien gardé. Dans le quartier que j'habite, quelques personnes savent bien qui je suis; mais on l'ignore parfaitement à l'autre extrémité de Paris, et sur la paroisse de Saint-Almont. Ma grand'maman se sentant près de sa fin, mit à profit ses derniers momens pour me remettre un dépôt assez considérable de monnaies d'or, auquel elle voulut ajouter un supplément. Le collatéral appelé pour m'épargner les embarras de la circonstance fâcheuse où je me trouvais, repartit pour la campagne où il résidait. Je me trouvai donc maîtresse de ma personne, et du petit pécule remis à ma disposition. Tu devines ma première démarche, clairvoyante Zoé. Je n'ai pas besoin de te dire que je transportai aussitôt mes pénates dans le voisinage du presbytère de Saint-Almont; je m'installai dans la plus modeste demeure que je pus trouver; je vaquai sans contrainte à tous les exercices de piété, et toujours, j'ai cette justice à me rendre, avec cette réserve de mon sexe, dont je n'avais abjuré que le costume. Pendant plusieurs mois, je me trouvais presque heureuse. Presqu'à toute heure du jour, je pouvois m'enivrer sans remords de la vue de mon amant, et je ne craignais pas qu'on prît mes assiduités en mauvaise part. J'avais mis mon amour sous la sauve-garde de la religion. Cet état de choses aurait dû me satisfaire. Point du tout: mon cœur et mon imagination se liguent contre ma raison, et me voilà enfantant le projet le plus bizarre et le plus hardi que jamais fille de vingt ans ait osé concevoir..... Mais c'est assez te dire pour une lettre. La suivante probablement t'annoncera le plus étrange changement d'état pour une femme, et mon style se ressentira de la gravité de ma nouvelle profession. Ah! Zoé! que l'amour fait faire de choses!