AGATHE À ZOÉ.
Du séminaire des...
Zoé! gronde-moi à présent; mais ce que tu appelleras tout au moins une insigne folie, est fait: ton Agathe est au séminaire. La voilà devenue clerc; mais il faut te donner des détails.
Je me transporte donc à la porte du séminaire; je sonne la cloche d'entrée; je demande à parler à M. le supérieur; je suis admise dans son appartement. Il n'était pas seul; j'hésite, en lui adressant les premières paroles; je les bégaie. Ma timidité est remarquée, il devine que je désire être seule avec lui. Les trois jeunes ecclésiastiques que sans doute il endoctrinait, se retirent en le saluant avec un respect mêlé d'affection. Voici mon dialogue.
SAINT-ALMONT.
Bon jeune homme! que voulez-vous de moi?
Monsieur, lui dis-je d'une voix tremblante, me remettez-vous?
SAINT-ALMONT.
Si je ne me trompe, vous êtes cette personne depuis quelque temps fort assidue aux saintes offices dans l'église de la paroisse où j'exerçai d'abord le ministère des autels.
AGATHE.
C'est moi-même.
SAINT-ALMONT.
Qu'avez-vous à me dire?
Je viens pour obtenir de vous la grâce d'entrer dans le séminaire que vous dirigez.
SAINT-ALMONT.
Qui êtes-vous, bon jeune homme?
AGATHE.
Un orphelin, qui vient de perdre la seule parente qui lui restait à Paris, et qui ignore absolument où il retrouverait le reste de sa famille. Seul, et comme abandonné dans une grande ville que je connais mal, je viens ici, guidé par le penchant, autant que par la crainte de rester plus long-temps dans le monde. Voici une bourse de trois cents louis, c'est toute ma fortune; daignez en être le dépositaire....
SAINT-ALMONT.
Gardez cet argent. Vous n'avez donc personne ici dont vous puissiez réclamer le témoignage?
AGATHE.
J'avais une amie de l'enfance qui ne m'a quittée que pour se mettre en ménage. Je viens de la perdre; elle est maintenant sur mer avec son mari; elle seule, et la parente dont je pleure la mort, pouvaient répondre de moi et de ma conduite... Mais vous-même.... Monsieur....
SAINT-ALMONT.
Depuis plus d'un an, je pourrais attester la persévérance de votre piété.... Quel est votre dessein?....
AGATHE.
Vous venez de l'entendre; d'être reçu dans ce séminaire, et de préluder sous vos yeux, au sacerdoce....
SAINT-ALMONT.
L'entreprise est grave....
AGATHE.
Je le sais.
SAINT-ALMONT.
Avez-vous bien mûri cette résolution?
AGATHE.
Oui, Monsieur, et vos vertus m'ont déterminée. Je veux m'attacher à vous; servez-moi de père, de tuteur, de guide....
Le moment des passions arrive....
AGATHE.
Je n'en éprouve qu'une....
SAINT-ALMONT.
Parlez, bon jeune homme.
AGATHE.
Celle de vous imiter.
SAINT-ALMONT.
Vous avez fait quelques études?
AGATHE.
Depuis plusieurs mois, je me suis appliqué avec toute l'ardeur dont je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre nos saintes écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste.
SAINT-ALMONT.
Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre d'essai.
AGATHE.
Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante fragile et abandonnée seule à tous les vents, j'ai besoin d'un tuteur et d'un abri.
SAINT-ALMONT.
Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est laborieuse, austère...
AGATHE.
Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut.
SAINT-ALMONT.
Revenez dans trois jours.
Trois jours sont bien longs...
SAINT-ALMONT.
Dans trois jours.
Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais combien l'amour est indiscret et téméraire, et j'avais besoin de la plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la fois, celui de mon cœur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu n'as jamais été à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction, et tu possèdes sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je suis heureuse de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que j'endure, et pardonne-moi mes imprudences. Adieu.
P. S. Tu m'as vu la plus belle chevelure du monde; je viens d'en faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon supérieur. J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les auraient mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les ciseaux! Ce luxe de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma parure est dans mon amour.