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Classiquesen Ligne

AGATHE À ZOÉ.

J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre, et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi, et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que dans les souvenirs de mon cœur; de longues mers nous séparent peut-être pour toujours. Je ne serai plus peut-être, quand tu reviendras sur le continent et dans notre patrie.

Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en particulier. Il accueillit mon vœu; j'entrai avec lui dans son petit oratoire, et lui dis:

AGATHE.

Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire quitte la maison...

SAINT-ALMONT.

Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet.

AGATHE.

Nous l'aimons tous...

SAINT-ALMONT.

Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au séminaire.)

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait votre choix?

SAINT-ALMONT.

Pas encore, précisément...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas!

SAINT-ALMONT.

Pourquoi hélas!

AGATHE-SAINTE-ALBA.

C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici, dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous seriez encore comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous mes pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout entière. Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce sont vos seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc de m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de tous les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas l'injure de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place, j'aie en vue les petits priviléges qui y sont attachés; je prétends au contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je désire ardemment être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les passions, à les vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur....

SAINT-ALMONT.

Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment.

Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai une nuit douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens tous deux.»

Zoé! tu ne peux partager le bonheur de ton Agathe. Me voici devenue le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que j'aime, et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de l'attachement d'un cœur honnête et sensible. Nous sommes devenus presque inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je l'accompagne en tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que les anges doivent la goûter dans le ciel!