AGATHE À ZOÉ.
Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de moi. Adieu donc pour toujours....
Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en récréation au moins une fois par semaine, sous l'œil du supérieur.
Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à part dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons d'étude nous y voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs innocens ébats. Il me fit asseoir près de lui, et me prit la main en me disant:
SAINT-ALMONT.
Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec obstination au prix que vous êtes en droit d'obtenir pour votre bonne conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres sacrés? Les bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a plus besoin que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait un excès blâmable.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont... pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du moins digne de vos disciples...
Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute liberté.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop favorablement.
SAINT-ALMONT.
Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce moment la justice et même les éloges que je me suis plu à vous donner dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de caractère, et la docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née; qualités précieuses qu'on cherche vainement dans des sujets de votre âge, et qui ont vécu dans Paris.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage.
SAINT-ALMONT.
Quoi donc?
Vous me connaissez mal.
SAINT-ALMONT.
Comment?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je vous en ai imposé trop long-temps....
SAINT-ALMONT.
Parlez.... nous sommes seuls.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je n'ose.
SAINT-ALMONT.
Osez donc. Que craignez-vous de moi?
Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot à prononcer pour cela.
SAINT-ALMONT.
Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui n'est qu'une faute légère.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je le voudrais.
SAINT-ALMONT.
Vous m'alarmez. Parlez.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'ai auparavant une prière à vous adresser.
Dites.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire, vous me la pardonnerez.
SAINT-ALMONT.
Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue considérablement le poids.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.
Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive indulgence.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter de votre erreur....
SAINT-ALMONT.
Je vous le promets.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Eh bien! apprenez donc...
Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.
SAINT-ALMONT.
De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant, donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Sachez donc... Ah! je ne puis...
Reprenez vos sens émus...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous d'une femme...
SAINT-ALMONT.
Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...
Vous m'effrayez.... Parlez donc....
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui vient le scandale. Væ! væ!...
SAINT-ALMONT (à part.)
Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Oh! non, ce n'est pas le délire, c'est le remords. Que penseriez vous d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se serait introduite dans votre séminaire?....
SAINT-ALMONT.
Malheureux! qu'avez-vous dit?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice de Dieu et des hommes.
SAINT-ALMONT.
Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon choisir un séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse démarche?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de mon crime...
SAINT-ALMONT.
Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?
AGATHE-SAINTE-ALBA.
L'amour....
SAINT-ALMONT.
Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter le brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus impérieuse des passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui me sont confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, si tu le peux...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne suis point venu dans votre maison pour y corrompre vos dignes élèves; connaissez mieux le cœur d'une femme sensible. Un seul objet m'attira dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses vertus qui m'ont séduite de toute la passion d'un cœur pur et brûlant, ne sait pas encore que je brûle pour lui.
SAINT-ALMONT.
Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.
Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point, et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un cœur profane.
SAINT-ALMONT.
Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié qu'à moi, qui suis chargé du dépôt des mœurs de ces ecclésiastiques....
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.
SAINT-ALMONT.
Aucun d'eux!
Aucun.
SAINT-ALMONT.
Et qui donc?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de Saint-Almont?
SAINT-ALMONT.
Moi!
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste aveu, vous qui avez aimé si malheureusement? Il semble que le ciel ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du mien. Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, sachez, monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable que la femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans la prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.
SAINT-ALMONT.
Comment savez-vous?...
J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi donc, mais ne m'avilissez pas.
SAINT-ALMONT.
Pourquoi, femme inconséquente, venir jusque dans mon séminaire?...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée, pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est moi qui allai requérir votre saint ministère pour assister au lit de mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin d'en prévoir les conséquences, me permit de revêtir les habits d'homme; c'est moi...
SAINT-ALMONT.
Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Je vous entends.
SAINT-ALMONT.
Vous feindrez une indisposition grave.
Je n'aurai pas à feindre...
SAINT-ALMONT.
Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que vous m'avez confié, et...
AGATHE-SAINTE-ALBA.
Et...
SAINT-ALMONT.
Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse femme! que la Providence veille sur vous!.... Adieu... cependant, il faut que ce soit moi qui vous conduise chez le concierge....
Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé! quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne..... Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement m'ôte toute faculté de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je quitte cette maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai déjà marqué, ni toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de l'infortunée Agathe.
Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton adresse, dans ton ancienne demeure, où ceux qui écrivent à ton mari peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.
N. B. Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue pour toujours.
L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y attendait le moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le lecteur curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée de ces Lettres.
Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait lui faire remettre le dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, qui ne possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se trouvait dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste contre ceux de son sexe.
Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle comptait mettre à exécution.
Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son chemin, et qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures d'une marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une carrière abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux beaux villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, exténuée de besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de cette espèce de caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, et se couche sur un lit de pierres. Un sommeil profond, ou plutôt une léthargie s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses facultés.
Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne, pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante, mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns. Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies dans le genre des stances suivantes.
STANCES MISANTROPIQUES.
Par votre faute, ô combien sur la terre,
Pauvres humains, vous endurez de maux!
Moi, loin de vous, au fond d'une carrière,
J'ai rencontré la paix et le repos.
Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres
Qu'un architecte habile ou sans talens,
Sous ses crayons bizarres ou sévères,
Place et déplace au gré des dieux régnans.
Quand je vous vois, du fond de ma caverne,
Pauvres humains! vous me faites pitié.
Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne!
Je ne regrette ici que l'amitié.
Oui! je préfère une caverne aux temples
Où le fakir fait des discours moraux,
Tous démentis par ses mauvais exemples.
Pauvres humains! on vous prend par les mots.
Avec vos rois, avec vos républiques,
Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
De la nature: elle seule a raison.
Depuis long-temps, au fond d'une citerne,
La vérité, dit-on, a son séjour:
Moi, je la trouve au fond de ma caverne;
Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.
Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine qu'il détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul, dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de ceux dont il n'avait que trop à se plaindre se fût présenté à lui. Il avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant point un pas, sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.
C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et met à nu une partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme en sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant, l'œil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!
Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique, Timon ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se mêlent à l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de la main; de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses deux pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet si loin de sa pensée.
Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses hôtes, et en rapporte une eau spiritueuse, pour administrer quelques secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en état de lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit:
TIMON.
Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous; vous n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une échappée de quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils jouent avec leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous aurait-on chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de caractère du clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter un masque? Répondez.
AGATHE, assez peu remise.
Hélas! Monsieur....
TIMON.
Ne m'appelez pas Monsieur. Je ne suis pas un Monsieur bien poli pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai peut-être contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus figure d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En éprouveriez-vous? dites-les moi.
AGATHE.
J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en entretenir?
TIMON.
Je veux avoir un sujet de plus de haïr les hommes; j'en ai pourtant assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable, je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je vais chercher les alimens nécessaires à votre situation.
Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa malheureuse passion, consentit d'accepter de la nourriture. Aussi prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux prirent un léger repas servi sur un cube de pierre.
TIMON.
Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si peu, même aux hommes!
AGATHE.
Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher. Je n'ai pas d'ailleurs long-temps à le porter; le coup mortel a frappé mon cœur.
Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement.
Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre, c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par suite, il réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté que dans votre séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre destinée réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de l'autre, puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions politiques qui enchaînent les hommes.
AGATHE.
Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon infortune; je sens que le poids qui oppresse mon cœur ne peut s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques jours, heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister dans mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur: il est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne suis coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai commis que des imprudences.
TIMON.
Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle.
AGATHE.
Il ne me doit rien.
Votre Dieu est injuste.
AGATHE.
Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon cœur sans expérience.
TIMON.
Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; mais vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles qui font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs pas, et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à vivre, sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations politiques et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces législateurs anciens et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à la place de la raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes, comme de vils troupeaux, viennent se prendre! Il n'est plus permis à la jeune vierge innocente de s'unir au jeune homme dans les bras duquel la nature la pousse, mais que les codes absurdes, imaginés par des ambitieux, lui interdisent par je ne sais quelles misérables convenances.
Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. Celle-ci, languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à tout attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation le dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume.
Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué que de coutume; c'était pour lui dire:
Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai rempli les devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à prix comme on fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre confiance?
AGATHE.
Homme généreux, en pouvez-vous douter?
TIMON.
Eh bien! donnez-m'en une preuve.
Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux?
TIMON.
Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus long-temps?
AGATHE.
C'est pour y mourir plus vîte.
Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont.
Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle.
TIMON.
Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les plus belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes gens, et sont de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont populeuses, plus il y a de crimes et de malheurs. Le séjour des campagnes n'est guère plus sûr, plus innocent. On y est un peu moins méchant, parce qu'on y est un peu plus ignorant.
Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les entrailles de la terre. Agathe, bénissez aussi cette malheureuse passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde plus capable d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous faut un coin de terre encore vierge, où le vice et les préjugés n'aient point pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans les forêts américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les frais de ce voyage, et pour les avances de la petite colonie que je projette, dans le voisinage de ces bons quakers, de tous les hommes ceux qui ont le moins dégénéré. Venez, votre santé et votre repos sont attachés à cette résolution. Les animaux malfaisans de ces contrées le sont moins que nos compatriotes d'Europe. Nous avons autant de raisons l'un que l'autre pour fuir la société prétendue civile, et faire un a parte sur la terre. Viens avec moi, infortunée Agathe; viens fonder une colonie, vertueuse comme toi, mais plus heureuse.
AGATHE.
Un plus long voyage m'est prescrit; j'en ressens les approches, à la faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde meilleur l'homme qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma vie en ce bas monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance pour les vues bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne puis profiter.
TIMON.
Eh! qui t'en empêche, fille obstinée?
AGATHE.
Une biche qui porte dans le flanc le javelot dont on l'a blessée, ne peut aller loin.
TIMON.
Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine?
AGATHE.
Je ne le puis.
TIMON.
Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de tous les maux qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous opposez à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis donc aux suites heureuses de la proposition que je hasarde de te faire. Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui de la France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à tout ce qui blesse nos cœurs et nos yeux au milieu de cette civilisation compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits inconvéniens. Promène avec moi ton imagination au milieu de ces belles forêts, où de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans faste, mais saine et tranquille. Nous nous y établissons sans difficultés; nous nous y livrons sans inquiétude aux doux penchans de la nature, et nous oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire. Bientôt une postérité nous promet un appui dans notre vieillesse. Notre petite famille devient pour nous tout l'univers. Nous vivons satisfaits, sans ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La tendresse maternelle et la piété filiale sont nos seules divinités. Quel tableau! et faut-il donc tant de choses pour le réaliser? Agathe, il te reste encore assez de santé pour ce voyage; consens à respirer un air plus pur, et à déposer ta confiance dans un homme qui la mérite.
AGATHE.
Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur. Épargnez-moi de nouveaux refus; laissez-moi à la situation pénible où vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a que la mort ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés.
TIMON.
Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon cœur la flamme du désir?
Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire que les autres.
TIMON.
Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître.
AGATHE.
Je suis donc née sous une étoile bien fatale?
TIMON.
Elle ne l'est pas plus que la mienne.
Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable et plus malheureuse.
TIMON.
Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont prononcé le mot de Providence. La Providence! que fait-elle? où est-elle? pourquoi ne prévoit-elle pas le crime? ou pourquoi ne le punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour Agathe et le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour les femmes semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est jouée de la tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est qu'un mot.
AGATHE.
Ne blasphémez pas.
TIMON.
Qu'elle se justifie!
C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur.
TIMON.
Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès aujourd'hui, si elle ouvrait ton cœur aux propositions que je te fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont obligés, pour exister en paix, de vivre en ours comme moi. La Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des avantages qui devraient être le salaire de la vertu.
Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un chagrin sombre; et les jours suivans, il ne parla plus de son projet, mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe.
Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis.
Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de quelques semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui s'éteint par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur aiguë; la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et à chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait prendre sur son esprit; mais il n'en murmurait pas.
Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je charge votre propre cœur de vous témoigner toute la reconnaissance que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, sans vous fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons offices concurremment aux vôtres.
TIMON.
Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser. Écrivez.
BILLET.
«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le commissionnaire qui lui présentera cette missive. Il ne peut refuser cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba expirante.»
TIMON.
Vous oubliez l'adresse.
AGATHE.
Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de votre main; la mienne tremble trop....
«À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du séminaire des....»
Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que vous me mettez à la merci d'un prêtre.
AGATHE.
Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole.
TIMON.
Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre.
Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque confiance.
Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au billet de la veille.
ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.
«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la sollicitude d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, je te retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer dans mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire des.... ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission chez les sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se croisaient. Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon mari, aussi inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été reporté à tes anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, et du reste de ce qui t'appartient... Nous attendons avec impatience le moment de t'embrasser.»
Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une révolution dans ce que les médecins appellent le système nerveux d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne pouvoit plus écrire elle-même, fit mander à Zoé qu'elle était attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en disait davantage.
Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était munie d'un médicament composé par les sauvages du Canada, et célèbre dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique vint trop tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à la vie. L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue avec son ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de leur réunion dans la carrière.
Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. Arrivé là, Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le reste de ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un succès tel qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui une confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à Saint-Almont. Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se prévinrent contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un espion envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, Timon, à la tête de sa tribu adoptive, reconnut le supérieur du séminaire de la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena dans les foyers de Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au sacerdoce, et se livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.
Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la romance misantropique, citée plus haut:
Avec vos rois, avec vos républiques,
Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
De la nature: elle seule a raison.