I.
La science positive ne poursuit ni les causes premières ni la fin des choses ; mais elle procède en établissant des faits et en les rattachant les uns aux autres par des relations immédiates. C’est la chaîne de ces relations, chaque jour étendue plus loin par les efforts de l’intelligence humaine, qui constitue la science positive. Il est facile de montrer dans quelques exemples comment, en partant des faits les plus vulgaires, de ceux qui font l’objet de l’observation journalière, la science s’élève, par une suite de pourquoi sans cesse résolus et sans cesse renaissans, jusqu’aux notions générales qui représentent l’explication commune d’un nombre immense de phénomènes.
Commençons par des notions empruntées à l’ordre physique. Pourquoi une torche, une lampe éclairent-elles ? Voilà une question bien simple, qui s’est présentée de tout temps à la curiosité humaine. Nous pouvons répondre aujourd’hui : parce que la torche, en brûlant, dégage des gaz mêlés de particules solides de charbon et portés à une température très élevée. — Cette réponse n’est pas arbitraire ou fondée sur le raisonnement ; elle résulte d’un examen direct du phénomène. En effet, les gaz concourent à former cette colonne brûlante qui s’échappe de la cheminée des lampes ; la chimie peut les recueillir et les analyser dans ses appareils. Le charbon se déposera, si l’on introduit dans la flamme un corps froid. Quant à la haute température des gaz, elle est manifeste, et elle peut être mesurée avec les instrumens des physiciens. — Voilà donc la lumière de la torche expliquée, c’est-à-dire rapportée à ses causes prochaines.
Mais aussitôt s’élèvent de nouvelles questions. Pourquoi la torche dégage-t-elle des gaz ? Pourquoi ces gaz renferment-ils du charbon en suspension ? Pourquoi sont-ils portés à une température élevée ? — On y répond en soumettant ces faits à une observation plus approfondie. La torche renferme du charbon et de l’hydrogène, tous deux élémens combustibles. Ce sont là des faits observables : le charbon peut être isolé en chauffant très fortement la matière de la torche ; l’hydrogène fait partie de l’eau qui se produit lorsqu’on brûle la torche. Ces deux élémens combustibles de la torche enflammée s’unissent avec un des élémens de l’air, l’oxygène, ce qui est un nouveau fait établi par l’analyse des gaz dégagés. Or cette union des élémens de la torche, charbon et hydrogène, avec un élément de l’air, l’oxygène, produit, comme le prouve l’expérience faite sur les élémens isolés, une très grande quantité de chaleur. Nous avons donc expliqué l’élévation de la température. En même temps nous expliquons pourquoi la torche dégage des gaz. C’est surtout parce que ses élémens unis à l’oxygène produisent, l’un (le charbon) de l’acide carbonique, naturellement gazeux, l’autre (l’hydrogène) de l’eau, qui à cette haute température se réduit en vapeur, c’est-à-dire en gaz. — Enfin le charbon pulvérulent et suspendu dans la flamme, à laquelle il donné son éclat, se produit, parce que l’hydrogène, plus combustible que le charbon, brûle le premier aux dépens de l’oxygène, tandis que le charbon mis à nu arrive à l’état solide jusqu’à la surface extérieure de la flamme : selon qu’il y brûle plus ou moins complètement, la flamme est éclairante ou fuligineuse. — Voilà donc la série de nos seconds pourquoi résolue, expliquée, c’est-à-dire ramenée par l’observation des faits à des notions d’un ordre plus général.
Ces notions se réduisent en définitive à ceci : la combinaison avec l’oxygène des élémens de la torche, c’est-à-dire du carbone et de l’hydrogène, produit de la chaleur. — Elles sont plus générales que le fait particulier dont nous sommes partis. En effet, elles expliquent non-seulement pourquoi la torche est lumineuse, mais aussi pourquoi la combustion du bois, de la houille, de l’huile, de l’esprit-de-vin, du gaz de l’éclairage, etc., produit de la lumière. L’observation de ces effets divers prouve qu’ils dérivent d’une même cause prochaine. Presque tous les phénomènes de lumière et de chaleur que nous produisons dans la vie commune s’expliquent de la même manière. On voit ici comment la science positive s’élève à des vérités générales par l’étude individuelle des phénomènes. Avant d’insister toutefois sur le caractère de sa méthode, poursuivons-en les applications jusqu’à des vérités d’un ordre plus élevé.
Pourquoi le charbon, l’hydrogène, en se combinant avec l’oxygène, produisent-ils de la chaleur ? Telle est la question qui se présente maintenant à nous. L’expérience des chimistes a répondu que c’est là un cas particulier d’une loi générale, en vertu de laquelle toute combinaison chimique dégage de la chaleur. Le soufre de l’allumette qui brûle, c’est-à-dire qui s’unit à l’oxygène, le phosphore qui se combine à ce même oxygène avec une lueur éblouissante, le fer détaché des pieds des chevaux qui brûle en étincelles, le zinc qui produit cette lumière bleuâtre et aveuglante des feux d’artifice, fournissent de nouveaux exemples, connus de tout le monde et propres à démontrer cette loi générale. Elle embrasse des milliers de phénomènes qui se développent chaque jour devant nos yeux. La chaleur de nos foyers et de nos calorifères, celle qui fait marcher les machines à vapeur, aussi bien que celle qui maintient la vie et l’activité des animaux, sont produites, l’expérience le prouve, par la combinaison des élémens. Nous voici donc arrivés à l’une des notions fondamentales de la chimie, à l’une des causes qui produisent les effets les plus nombreux et les plus importans dans l’univers.
Nous ne sommes cependant pas encore au bout de nos pourquoi. Derrière chaque problème résolu, l’esprit humain soulève aussitôt un problème nouveau et plus étendu. Pourquoi la combinaison chimique dégage-t-elle de la chaleur ? Voilà ce que l’on se demande maintenant. Or les expériences les plus récentes tendent à établir que la réponse doit être tirée des faits qui réduisent la chaleur à des explications purement mécaniques. La chaleur paraît n’être autre chose qu’un mouvement, ou plus exactement un travail spécial des dernières particules des corps ; en effet, ce mouvement peut être transformé à volonté et d’une manière équivalente dans les travaux ordinaires, produits par l’action de la pesanteur et des agens mécaniques proprement dits. Telle est précisément l’origine du travail des machines à vapeur. Or, dans l’acte de la combinaison chimique, les particules des corps changent de distance et de position relatives, d’où résulte un travail qui se traduit par un dégagement de chaleur. C’est en vertu d’un effet analogue, mais plus palpable, que le fer frappé par le marteau s’échauffe, le rapprochement des particules du fer et le genre de mouvement qu’elles ont pris donnant lieu à cette même transformation équivalente d’un phénomène mécanique en un phénomène calorifique. Tout dégagement de chaleur produit, soit par une action chimique, soit par une action de toute autre nature, devient ainsi un cas particulier de la mécanique. La physique et la chimie se ramènent dès lors à la mécanique, non en vertu d’aperçus obscurs et incertains, non à la suite de raisonnemens à priori, mais au moyen de notions indubitables, toujours fondées sur l’observation et sur l’expérience, et qui tendent à établir, par l’étude directe des transformations réciproques des forces naturelles, leur identité fondamentale.
Pour atteindre à de si grands résultats, pour enchaîner une telle multitude de phénomènes par les liens d’une même loi générale et conforme à la nature des choses, l’esprit humain a suivi une méthode simple et invariable. Il a constaté les faits par l’observation et par l’expérience ; il les a comparés, et il en a tiré des relations, c’est-à-dire des faits plus généraux, qui ont été à leur tour, et c’est là leur seule garantie de réalité, vérifiés par l’observation et par l’expérience. Une généralisation progressive, déduite des faits antérieurs et vérifiée sans cesse par de nouvelles observations, conduit ainsi notre connaissance depuis les phénomènes vulgaires et particuliers jusqu’aux lois naturelles les plus abstraites et les plus étendues ; mais dans la construction de cette pyramide de la science toutes les assises, de la base au sommet, reposent sur l’observation et sur l’expérience. C’est un des principes de la science positive qu’aucune réalité ne peut être établie par le raisonnement. Le monde ne saurait être deviné. Toutes les fois que nous raisonnons sur des existences, les prémisses doivent être tirées de l’expérience et non de notre propre conception ; de plus la conclusion que l’on tire de telles prémisses n’est que probable et jamais certaine : elle ne devient certaine que si elle est trouvée, à l’aide d’une observation directe, conforme à la réalité.
Tel est le principe solide sur lequel reposent les sciences modernes, l’origine de tous leurs développemens véritables, le fil conducteur de toutes les découvertes si rapidement accumulées depuis le commencement du xviie siècle dans tous les ordres de la connaissance humaine.
Cette méthode est tard venue dans le monde ; son triomphe, sinon sa naissance, est l’œuvre des temps modernes. L’esprit humain d’abord avait procédé autrement. Lorsqu’il osa pour la première fois s’abandonner à lui-même, il chercha à deviner le monde et à le construire, au lieu de l’observer. C’est par la méditation poursuivie pendant des années, par la concentration incessante de leur intelligence, que les sages indiens s’efforçaient d’arriver à la conception souveraine des choses, et par suite à la domination sur la nature. Les Grecs n’eurent pas moins de confiance dans la puissance de la spéculation, comme en témoignent l’histoire des philosophes de la Grande-Grèce et celle des néo-platoniciens. Le rapide progrès des sciences mathématiques entretenait cette illusion. À l’aide de quelques axiomes tirés soit de l’esprit humain, soit de l’observation, et en procédant uniquement par voie de raisonnement, la géométrie avait commencé, dès le temps des Grecs, à élever ce merveilleux édifice, qui a subsisté et subsistera toujours sans aucun changement essentiel. La logique règne ici en souveraine, mais c’est dans le monde des abstractions. Les déductions mathématiques ne sont certaines que dans leur ordre même ; elles n’ont aucune existence effective en dehors de la logique. Si on les applique à l’ordre des réalités, où elles constituent un instrument puissant, elles tombent aussitôt sous la condition commune, c’est-à-dire que les prémisses doivent être tirées de l’observation, et que la conclusion doit être contrôlée par cette même observation ; mais le vrai caractère de ces applications ne fut pas reconnu d’abord, et l’on a cru en général, jusque dans les temps modernes, pouvoir construire le système du monde par voie de déduction et à l’image de la géométrie.
Au commencement du xviie siècle, le changement de méthode s’opère d’une manière décisive dans les travaux de Galilée et des académiciens de Florence. Ce sont les véritables ancêtres de la science positive : ils ont posé les premières assises de l’édifice qui depuis n’a pas cessé de s’élever. Le xviiie siècle a vu le triomphe de la nouvelle méthode : des sciences physiques, où elle était d’abord renfermée, il l’a transportée dans les sciences politiques, économiques, et jusque dans le monde moral. Diriger la société conformément aux principes de la science et de la raison, tel a été le but final du xviiie siècle. L’organisation primitive de l’Institut est là pour en témoigner. Mais l’application de la science aux choses morales réclame une attention particulière, car cette extension universelle de la méthode positive est décisive dans l’histoire de l’humanité.
Jusqu’ici j’ai parlé surtout des sciences physiques, et j’ai dit que l’on ne saurait arriver à la connaissance des choses autrement que par l’observation directe. Ceci est vrai pour le monde des êtres vivans comme pour celui des êtres inorganiques, pour le monde moral comme pour le monde physique.
Dans l’ordre moral, comme dans l’ordre matériel, il s’agit d’abord d’établir les faits et de les contrôler par l’observation, puis de les enchaîner en s’appuyant sans cesse sur cette même observation. Tout raisonnement qui tend à les déduire à priori de quelque axiome abstrait est chimérique ; tout raisonnement qui tend à opposer les unes aux autres des vérités de fait, et à en détruire quelques-unes en vertu du principe logique de contradiction, est également chimérique. C’est l’observation des phénomènes du monde moral, révélés soit par la psychologie, soit par l’histoire et l’économie politique, c’est l’étude de leurs relations graduellement généralisées et incessamment vérifiées qui servent de fondement à la connaissance scientifique de la nature humaine. La méthode qui résout chaque jour les problèmes du monde matériel et industriel est la seule qui puisse résoudre et qui résoudra tôt ou tard les problèmes fondamentaux relatifs à l’organisation des sociétés.
C’est en établissant les vérités morales sur le fondement solide de la raison pratique que Kant leur a donné, à la fin du siècle dernier, leur base véritable et leurs assises définitives. Le sentiment du bien et du mal est un fait primordial de la nature humaine ; il s’impose à nous en dehors de tout raisonnement, de toute croyance dogmatique, de toute idée de peine ou de récompense. La notion du devoir, c’est-à-dire la règle de la vie pratique, est par là reconnue comme un fait primitif, en dehors et au-dessus de toute discussion. Elle ne peut plus désormais être compromise par l’écroulement des hypothèses métaphysiques auxquelles on l’a si longtemps rattachée. Il en est de même de la liberté, sans laquelle le devoir ne serait qu’un mot vide de sens. La discussion abstraite si longtemps agitée entre le fatalisme et la liberté n’a plus de raison d’être. L’homme sent qu’il est libre : c’est un fait qu’aucun raisonnement ne saurait ébranler. Voilà quelques-unes des conquêtes capitales de la science moderne.
Ainsi la science positive a conquis peu à peu dans l’humanité une autorité fondée, non sur le raisonnement abstrait, mais sur la conformité nécessaire de ses résultats avec la nature même des choses. L’enfant se plaît dans le rêve, et il en est de même des peuples qui commencent ; mais rien ne sert de rêver, si ce n’est à se faire illusion à soi-même. Aussi tout homme préparé par une éducation suffisante accepte-t-il d’abord les résultats de la science positive comme la seule mesure de la certitude. Ces résultats sont aujourd’hui devenus si nombreux, que, dans l’ordre des connaissances positives, l’homme le plus ordinaire, pourvu d’une instruction moyenne, a une science infiniment plus étendue et plus profonde que les plus grands hommes de l’antiquité et du moyen âge.
Les anciennes opinions, nées trop souvent de l’ignorance et de la fantaisie, disparaissent peu à peu pour faire place à des convictions nouvelles, fondées sur l’observation de la nature, j’entends de la nature morale aussi bien que de la nature physique. Les premières opinions avaient sans cesse varié, parce qu’elles étaient arbitraires ; les nouvelles subsisteront, parce que la réalité en devient de plus en plus manifeste, à mesure qu’elles trouvent leur application dans la société humaine, depuis l’ordre matériel et industriel jusqu’à l’ordre moral et intellectuel le plus élevé. La puissance qu’elles donnent à l’homme sur le monde et sur l’homme lui-même est leur plus solide garantie. Quiconque a goûté de ce fruit ne saurait plus s’en détacher. Tous les esprits réfléchis sont ainsi gagnés sans retour, à mesure que s’efface la trace des vieux préjugés, et il se constitue dans les régions les plus hautes de l’humanité tout un ensemble de convictions qui ne seront plus jamais renversées.