AVANT-PROPOS
Nous avons cru ne pouvoir mieux faire que de reproduire en tête de cette étude l’opinion de M. Remy de Gourmont. Reproduire, c’est dire trop peu, car il a voulu retoucher et compléter, spécialement pour nous, ce qu’il avait à deux reprises, écrit sur l’esperanto. Nul mieux que le grand écrivain de l’Esthétique de la Langue Française et le critique des Épilogues n’était autorisé pour parler au nom du vrai bon sens, de la logique et du bon goût.
L’esperanto est une des dernières langues artificielles, et celle qui a fait le plus de bruit parmi les naïfs depuis le récent volapuck. Rien de plus aisé que de créer une langue artificielle : il y en a bien d’ailleurs une centaine ; mais rien de plus malaisé que de faire qu’elle ait le sens commun et qu’elle puisse servir une seule fois, au cours des siècles, à exprimer clairement que deux et deux font quatre. L’esperanto n’est guère que de l’espagnol déformé ; dans le temps qu’ils ont mis à s’assimiler cet idiome lunaire, les malheureux esperantistes eussent appris le véritable espagnol ; et, car ce sont les mêmes, on le croit : s’ils avaient, il y a dix ans, donné leurs veilles à l’anglais, au lieu de pâlir sur le volapuk, ils pourraient déjà converser avec la plus grande partie du globe. Je leur conseille, la première fois que les journaux vanteront un nouveau langage factice, peut-être la « Langue Bleue », de se mettre à l’allemand, tout bonnement.
Mais, faut-il examiner la question de plus près et sur un ton plus sérieux ? Alors, posons un principe qui, tout d’abord, limitera le champ de la discussion :
Le besoin d’une langue universelle ne semble pas universel.
Il est assez facile de déterminer les catégories sociales que cela intéresse :
1o Le monde diplomatique et la haute société cosmopolite ;
2o Les touristes et voyageurs occasionnels ;
3o Le monde littéraire ;
4o Le monde commercial ;
5o Le monde scientifique.
Pour la première catégorie, la question est résolue. La langue de la diplomatie et du monde cosmopolite est le français.
Les voyageurs se font presque partout comprendre en Europe avec le français ; hors de l’Europe, avec l’anglais.
Et d’ailleurs, quand on voyage, il est élémentaire d’acquérir quelques notions de la langue du pays. Si le voyage se prolonge, on les acquiert fatalement.
Dans le monde littéraire international, la correspondance se fait en français ; les Anglais eux-mêmes y viennent, si rebelles aux langues étrangères, ce qui est une force.
Il y a, au reste, des méthodes de conciliation et de politesse. On m’écrit en beaucoup de langues différentes, et je réponds en français. Il y a bien peu d’écrivains étrangers qui ne lisent le français ; et bien peu d’écrivains français qui ne possèdent un peu d’anglais ou d’allemand.
Dans le monde commercial, les usages doivent être variables.
D’abord, malgré le croissant internationalisme, il y a fort peu, relativement, de commerces internationaux. Un industriel est déjà fort heureux quand il exporte en un, ou deux pays étrangers : fort rares sont les privilégiés dont la clientèle est disséminée dans toutes les nations. De ce fait, il en résulte un autre, c’est que les maisons de commerce à clientèle internationale sont de grandes maisons, et ne peuvent par conséquent, sans dommage, se pourvoir de commis pour chaque langue utile. Et d’ailleurs, comment traduire en esperanto les mots techniques d’un commerce, d’une industrie, ces mots que les dictionnaires spéciaux ne fournissent même pas tous, parce qu’ils sont variables et saisonniers. Qui donc traduira en esperanto les catalogues du « Bon Marché » ? Un imprimeur suisse-français vint un jour offrir ses services à un éditeur parisien. Ils furent longtemps à s’entendre. Le suisse appelait phrase ce que nous appelons justification. En esperanto, dira-t-on, ils se seraient compris aussitôt. C’est possible, si l’esperanto est capable de former de tels mots : mais il y faut encore une autre condition, c’est que ces mots donnent un sens sans aucune amphibologie, et ceci, c’est la chimère. Que l’on me traduise donc en esperanto : petite-main, couillard, pas de vis ; que l’on note donc, en cette langue rationnelle, la différence minutieuse qu’un homme de Rouen ou d’Amiens fait entre du fil-en-quatre et du fil-en-six ? Mais on donnerait des exemples à l’infini et tous inabordables à ce jargon également fâcheux et prétentieux. Le commerce et l’industrie qui vivent d’une langue précise, sont fermés à l’esperanto, qui forme ses mots, comme les nègres créoles, de deux balbutiements accolés selon une logique enfantine.
Reste la question du monde scientifique. C’est à ce point de vue, naturellement, qu’un congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences, tenu à Grenoble, s’est occupé de la « langue auxiliaire internationale ». Il y eut un rapport, des discussions et, finalement, l’Association renouvela « son adhésion pleine et entière au programme de la délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale ».
Il y a des choses surprenantes dans le rapport, dû à M. Bourlet. Il nous affirme sérieusement que Descartes, Bacon et Leibnitz se préoccupaient, tout comme le congrès de Grenoble, et pour les mêmes motifs, d’une langue universelle. Cela eût été, de leur part, une bien grande preuve de naïveté, car cette langue scientifique internationale, ils la possédaient ; c’était le latin ; et ils en usèrent, car la majeure partie de leurs ouvrages est écrite en latin. La chimère qu’ils poursuivaient, sans fièvre et plutôt par amusement, était bien différente. Croyant, surtout Descartes et Leibnitz, à l’unité psychologique absolue de tous les hommes, ils rêvaient d’une langue unique, rigide et mathématique, d’un algèbre verbal. Et si c’est une chimère, elle n’est pas déraisonnable ; elle l’est, en tout cas, beaucoup moins que celle du congrès de Grenoble.
Dans toutes les branches de la science, il se publie quotidiennement, en toutes les langues de l’Europe, des notes et des observations souvent, paraît-il, d’un haut intérêt. Il ne suffit plus, pour un biologiste, de savoir à peu près lire les trois ou quatre grandes langues de l’Europe, il lui faut connaître aussi le russe, le suédois, le hongrois et le reste. C’est beaucoup. On conçoit donc le dépit d’un savant qui se trouve dans cette alternative : ou perdre la moitié de sa vie à apprendre des langages hétéroclites, ou se résigner à ignorer des travaux importants.
Cette alternative n’est peut-être pas aussi rigoureuse qu’on le pense ; mais enfin, admettons-la, et voyons quelle utilité il y aurait pour la science et pour le public qui suit le mouvement scientifique à ce que les savants fussent en possession d’une « langue auxiliaire internationale ».
Sur la possibilité même de cette langue, au point de vue scientifique, je ne dirai rien, parce que j’aurais trop à dire. J’avouerai en un mot que je n’y crois pas et que l’esperanto ne me donne pas de plus sérieuses illusions dans le domaine de la physiologie que dans celui du commerce, et pour des motifs analogues, en ce qui touche au vocabulaire.
D’ailleurs, l’idée de créer des langues artificielles, quand il y en a deux ou trois mille de bien vivantes sur la surface du globe ! Que l’homme est donc un animal qui aime à perdre son temps ! Supposons cependant la question dénouée et l’esperanto sous toutes les plumes scientifiques. Le problème qui ne préoccupait ni Descartes, ni Leibnitz a trouvé sa solution. Le monde savant du xxe siècle a sa langue particulière, l’esperanto, comme le monde savant du xviie siècle avait la sienne, le latin[1]. La science est rigoureusement devenue internationale : elle se fait en esperanto, c’est dire qu’elle n’existe presque plus.
Il y a eu un très grand bonheur pour les peuples catholiques, c’est que la théologie y a évolué en latin, c’est-à-dire dans une langue inaccessible à la fois au peuple et aux femmes de la société polie. Elle a passé au-dessus du monde français sans toucher ni son intelligence, ni sa sensibilité, et cela pendant les années les plus délicates pour une nation, les années de sa formation. Les nations de l’est et du nord, au contraire, virent coïncider la naissance de leur conscience nationale avec les grands incendies théologiques de la Réforme. La théologie de Calvin et celle de Luther se formulèrent dans la langue du peuple : ces peuples devinrent, du même coup, théologiens.
Dans les sociétés catholiques, au contraire, où la théologie a évolué dans une langue morte, où la liturgie s’est cristallisée en des formules, où la prière en commun s’exprime en des syllabes qui ne sont que de la musique, ces sociétés sont demeurées dans une parfaite laïcité. La société française a laissé les prêtres exercer, selon les règles anciennes, leur sacerdoce, et elle a exercé le sien qui fut de créer la politesse, le goût, le sourire.
Ceci est un apologue, et qui veut dire qu’une science — la théologie fut longtemps la seule science et les comprenant toutes — qui développe dans une langue morte, ou factice, ses travaux et ses conclusions, se condamne à n’avoir qu’une influence presque nulle sur la marche des idées. Les congrès d’esperantistes pourront faire édicter des lois d’hygiène et même de morale, comme les conciles, des prescriptions religieuses ; et le monde obéira sans doute, mais sans comprendre.
La science voudra-t-elle s’isoler et renoncer à l’influence qu’elle commence à prendre dans le monde ?
Mais, cette fois, c’est trop de sérieux. Un bon espace de temps a déjà passé sur ce congrès de Grenoble, et nous attendons encore le premier mémoire esperantiste sur la psychologie des lamellibranches ou sur l’évolution du dinothérium. La science n’est pas encore espérantiste.
Sur quels clients donc compte l’esperanto, s’il ne doit en trouver dans aucune branche de l’activité humaine ? Je crois qu’il compte sur les badauds. Cela ne nous mènera pas très loin.