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Classiquesen Ligne

§ 1. — La notion de vérité.

Le terme de vérité représente une synthèse de notions compliquées, impossibles à comprendre sans les dissocier. Avant de l’essayer, nous établirons une classification des vérités et accepterons provisoirement comme telles les conceptions tenues pour des certitudes[1] par la majorité des hommes de chaque époque.

[1] On confond souvent la vérité et la certitude. Dans son vocabulaire philosophique, M. Goblot insiste justement sur la différence qui les sépare : « Il ne faut employer le mot certitude, dit-il, que pour désigner l’état de l’esprit qui se croit en possession de la vérité ; il faut éviter de parler de la certitude d’une proposition, c’est vérité ou évidence qu’il faut dire ; la certitude est un état mental. » Littré donne une définition analogue quand il dit que la certitude est une « conviction qu’a l’esprit que les objets sont tels qu’il les conçoit ». La simple certitude est une croyance, la vérité est une connaissance.

Cette adhésion générale peut quelquefois s’appliquer à des choses illusoires. Elle n’en est pas moins une vérité, pour les convaincus. Avant de connaître une seule vérité, l’humanité posséda beaucoup de certitudes.

Nous en référant à notre division, exposée dans un précédent ouvrage, des diverses logiques et des conceptions qui leur correspondent, nous considérerons cinq ordres de vérités : vérités biologiques, vérités affectives, vérités mystiques, vérités collectives et vérités rationnelles.

Les vérités biologiques se manifestent dans les phénomènes de la vie organique. Les vérités affectives, mystiques et collectives étant personnelles et indémontrables, ne comportent d’autres preuves que l’adhésion qu’on leur donne. Elles dépendent du domaine des sensations et se trouvent à la base des croyances. Les vérités rationnelles sont au contraire impersonnelles, démontrables par l’expérience et indépendantes de toute croyance. Elles se trouvent représentées par l’ensemble des données scientifiques formant le cycle de la connaissance.

Comme toutes les classifications, celle qui précède est évidemment trop absolue. Elle sépare, en effet, des choses qui ne le sont jamais complètement. Bien rare est une conception exclusivement affective, mystique, collective ou rationnelle. Les vérités religieuses elles-mêmes, quoique d’origine mystique, contiennent souvent des éléments rationnels. On conçoit dès lors qu’une vérité quelconque ne constitue pas un phénomène simple, exprimable par une brève formule, mais un agrégat d’éléments souvent hétérogènes. Les vérités diffèrent surtout par la proportion de ces divers éléments.


Nous venons de classer les vérités, sans les définir. Recherchons maintenant dans quelles limites leur définition est possible.

La conception de la vérité a considérablement varié dans le cours des âges. Pour les uns, elle fut une entité, pour d’autres une utilité, pour d’autres encore une commodité. Aux sceptiques, elle semble simplement une erreur irréfutable à un moment donné.

Les dictionnaires trahissent nettement ces divergences. Leurs définitions se ramènent généralement à considérer avec Littré que : « La vérité est la qualité par laquelle les choses apparaissent telles qu’elles sont » ou avec plusieurs auteurs qu’elle représente « la conformité de la pensée avec la réalité »[2]. De telles explications sont visiblement dépourvues de sens réel. Les dictionnaires gagneraient en exactitude et en clarté s’ils appelaient simplement vérité l’idée que nous nous faisons des choses.

[2] Le Dictionnaire de l’Académie (7e édition) donne une définition peu compromettante. La vérité, dit-il, est « la qualité de ce qui est vrai ». Si on se reporte alors au mot vrai, on apprend que le vrai représente « ce qui est conforme à la vérité ».

Les définitions scientifiques, plus modestes, sont aussi plus précises. Laissant de côté les réalités inaccessibles, le savant considère toute vérité comme une relation, généralement mesurable, entre des phénomènes dont l’essence demeure ignorée. Il a fallu pas mal de siècles de réflexions et d’efforts pour arriver à cette formule.

Elle n’est d’ailleurs applicable qu’aux connaissances scientifiques, mais non aux croyances religieuses, politiques et morales. D’origine affective, mystique ou collective, celles-ci reposent uniquement sur l’adhésion de ceux qui les acceptent.

On les admet, soit pour leur évidence supposée, soit parce que des conceptions contraires semblent inacceptables, soit surtout parce qu’elles ont obtenu l’assentiment universel. Cet assentiment reste le seul critérium des vérités qui ne sont pas de nature scientifique.

Les pragmatistes modernes s’imaginent cependant avoir découvert dans l’utilité un nouveau critérium de la vérité :

« Le vrai, écrit W. James, n’est pas autre chose que ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de nos pensées, tout comme le bien est tout simplement ce que nous trouvons avantageux dans l’ordre de nos actions. »

Une telle définition n’est guère admissible. L’utilité et la vérité sont des notions visiblement dissemblables. On peut être obligé d’accepter ce qui est utile, sans le confondre pour cela avec la vérité. Nous aurons occasion de revenir sur ce point dans un autre chapitre, en étudiant le pragmatisme.