§ 3. — Rôle des hypothèses tenues pour des vérités.
On objectera sans doute aux pages précédentes que beaucoup de croyances religieuses ou morales, tenues pour des certitudes, n’ont à aucun instant constitué des vérités et ne sauraient dès lors se classer dans la famille des vérités, même éphémères.
Nous répondrons que les légendes religieuses les plus surprenantes dissimulent souvent d’indiscutables vérités. On pourrait comparer ces dernières aux fables des moralistes enveloppant dans leurs fictions des vérités profondes. Il est certain qu’un loup ne disserte pas avec les agneaux comme le raconte La Fontaine, mais la conclusion de l’apologue sur la raison du plus fort exprime néanmoins une incontestable vérité.
Il est également très sûr que Jehovah n’a pas dicté à Moïse les tables de la loi, et non moins sûr cependant que, sans leurs commandements fort justes, le peuple juif n’aurait pu prospérer. La fiction de Jehovah était nécessaire pour donner au Décalogue une autorité acceptée sans discussion.
Une vérité peut donc se présenter sous un vêtement illusoire et ne pas cesser pourtant d’être une vérité. Appuyées sur le prestige de divinités redoutables, les prescriptions morales et les contraintes diverses sans lesquelles aucune société ne subsisterait réussirent à s’imposer.
Une des grandes erreurs des rationalistes modernes est de ne pas comprendre que des vérités très rationnelles ne parviennent souvent à se faire accepter que sous une forme irrationnelle.
Si l’on refuse le qualificatif de vérité aux croyances religieuses et morales, bien qu’elles aient fourni des certitudes précises à leurs adeptes, il faut alors les ranger dans la famille de ces grandes hypothèses dont l’humanité ne peut se passer et que la science accepte pour vérités provisoires.
En présence de phénomènes aussi incompris que la raison première des choses, les origines de l’univers et de la vie, les lois de l’évolution sociale, etc., on doit, ou se priver d’explications, ou fabriquer des hypothèses.
Ces hypothèses furent toujours jusqu’ici de deux sortes. Les unes font intervenir les volontés d’êtres supérieurs, les autres l’expérience et l’observation seulement. Les secondes représentent les hypothèses scientifiques, les premières les hypothèses théologiques.
Toutes les sciences, y compris les mathématiques, sont édifiées sur des hypothèses. H. Poincaré a longuement démontré leur nécessité dans son livre célèbre, la Science et l’Hypothèse, qu’il voulut bien jadis écrire à ma demande.
Comme exemple de l’importance de ces hypothèses, on peut citer celle de l’inaccessible éther en physique et de l’invisible atome en chimie. Éther et atomes sont des sortes de puissances supérieures auxquelles, pour expliquer les phénomènes, on est obligé d’attribuer les propriétés les plus merveilleuses et souvent les plus contradictoires.
La science ne se préoccupe pas de ces contradictions. Elle sait seulement que, sans l’indispensable hypothèse de l’éther, toute la physique s’écroulerait. Il est aussi impossible de s’en passer qu’il l’était jadis de se passer des dieux pour expliquer l’univers.
Les hypothèses religieuses, morales et sociales doivent donc être considérées de la même façon que les hypothèses scientifiques. Les unes et les autres sont de puissants moyens d’action et des créatrices de réalités. Si les hypothèses religieuses ne furent pas plus certaines que l’atome et l’éther, elles constituèrent, tout autant qu’eux, d’indispensables nécessités, puisque grâce à elles les sociétés et les civilisations se sont fondées et ont progressé.
Peu importe à la science qu’une hypothèse soit reconnue fausse plus tard si elle a produit des découvertes. Peu importe également que les hypothèses religieuses, politiques ou morales se trouvent jugées inexactes un jour, si elles ont assuré la vie et la grandeur des peuples qui les adoptèrent. C’est par l’importance de ce rôle et non pas suivant leur valeur rationnelle qu’on doit les juger.
Et il ne s’agit point ici de subtilités métaphysiques, mais de résultats matériels très tangibles. L’histoire d’une civilisation est l’histoire de ses hypothèses. De simples hypothèses ont fait surgir du néant les pyramides, les temples, les mosquées, les cathédrales et toutes les merveilles que les âges de foi pouvaient seuls créer. Une hypothèse religieuse fonda le vaste empire de Mahomet, une autre hypothèse religieuse précipita l’Occident sur l’Orient à l’époque des Croisades ; une hypothèse religieuse encore conduisit les Puritains anglais, fuyant les persécutions et désireux de pratiquer librement leur foi, à créer dans les déserts inhabités de l’Amérique la petite colonie qui devait devenir l’immense république des États-Unis.
Si l’homme n’avait pas eu des hypothèses pour guides, il serait encore plongé dans la barbarie. Elles l’orientèrent sur sa route incertaine et lui permirent de trouver des vérités à sa mesure, c’est-à-dire en rapport avec la mentalité de son époque et de sa race. L’ère des hypothèses chimériques a préparé l’âge de la raison.
Il ne faut donc pas dédaigner celles dont vécurent nos pères. Beaucoup d’entre elles n’étaient que des illusions, sans doute, mais ces illusions créèrent pour des millions d’hommes des espérances constituant le bonheur et engendrèrent les plus utiles réalités. Leur rôle prépondérant dans notre évolution a été cependant longtemps méconnu. Les peuples ne s’en passèrent jamais et probablement ils en auront besoin toujours. Une humanité privée d’hypothèses ne durerait pas longtemps.
LA VIE DES VÉRITÉS