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§ 1. — La philosophie pragmatiste.

La philosophie utilitaire à laquelle a été donné le nom de pragmatisme[13], ne se propose pas de rechercher la vérité des choses, mais leur utilité. Une fiction utile est tenue pour une vérité. La notion de vérité devient donc synonyme de celle d’utilité.

[13] Le terme pragmatisme paraît fort ancien. Il a déjà été utilisé par Kant :

« Kant, écrit M. Goblot, appelle croyance pragmatique une croyance que l’on est impuissant à justifier par des raisons spéculatives, et que l’on admet pourtant, au moins provisoirement, à titre de principe d’action, en vue d’une fin déterminée. La valeur d’un tel principe sera décidée par le succès ou l’échec de l’entreprise. »

Le pragmatisme a été formulé depuis longtemps par les sophistes grecs, notamment par Protagoras, déjà cité dans un précédent chapitre.

Pour ce disciple d’Héraclite, la vérité représente simplement l’idée que nous nous faisons des choses, nulle vérité n’existe en dehors de nous. Ce que nous appelons vérité est simplement notre vérité. Il n’y a pas de vérité absolue, mais seulement des opinions individuelles, considérées comme vérités par celui qui les croit. La réalité n’est pas fixe, elle est mouvante et nous ne l’apprécions que par des sensations variables suivant chaque individu.

Pour Protagoras aucun critérium de la vérité n’existe. On ne prouve pas la vérité, on la persuade. Ce philosophe ne confond nullement cependant la vérité et l’utilité, il les distingue, mais considère qu’on peut choisir les opinions les plus utiles. La justice doit être fondée sur l’utilité et non sur la vérité.

Les pragmatistes modernes ne s’éloignent guère de leur ancêtre Protagoras. Il n’est pour eux ni vérité ni erreur, mais seulement des résultats pratiques. Le principal apôtre de cette doctrine, William James, écrit :

« La vérité d’une idée ne dépend que de ses effets… On n’a besoin d’accueillir les vérités concrètes que lorsqu’il devient profitable de le faire… Une idée est vraie tant que nous avons un intérêt vital à la croire telle. »

Dans des termes peu différents, Nietzsche avait formulé des propositions analogues.

« La fausseté d’un jugement, dit-il, n’est pas pour nous une objection contre ce jugement… Il s’agit de savoir dans quelle mesure ce jugement accélère et conserve la vie, maintient et même développe l’espèce. Et, par principe, nous inclinons à prétendre que les jugements les plus faux sont, pour nous, les plus indispensables, que l’homme ne saurait exister sans le cours forcé des valeurs logiques, sans une falsification constante du monde par le nombre, — à prétendre que renoncer à des jugements faux ce serait renoncer à la vie, nier la vie. Avouer que le mensonge est une condition vitale, c’est là, certes, s’opposer de dangereuse façon aux évaluations habituelles ; et il suffirait à une philosophie de l’oser pour se placer ainsi par delà le bien et le mal. »

Pour les pragmatistes, la solution des problèmes religieux et moraux paraît facile. Les religions sont vraies si elles rendent l’homme heureux. L’illusion utile doit être tenue pour une vérité. La foi est nécessaire. Le doute d’Hamlet ne conduit qu’à l’inaction.

Les pragmatistes raisonnent, on le voit, exactement comme s’il dépendait de la volonté de l’homme de choisir ses croyances. La psychologie enseigne justement le contraire.

Le pragmatiste, conséquent avec ses principes, sera donc croyant ou incrédule, matérialiste ou spiritualiste, vertueux ou vicieux, suivant son intérêt personnel. Une telle conception est évidemment peu recommandable.

Si au lieu de considérer le pragmatisme au point de vue individuel on l’envisage au point de vue social, on peut dire qu’il a constitué la plus ancienne philosophie de l’humanité. Dès que quelques douzaines d’hommes se groupèrent pour former une tribu, ils furent obligés de prendre l’utilité comme loi de leur association, et par conséquent de pratiquer la philosophie pragmatique. W. James a donc encore plus raison qu’il ne le croit en définissant le pragmatisme un nouveau nom pour une très vieille chose. Les livres de droit coutumier, d’où dérivent tous les codes, peuvent être considérés comme de véritables traités de pragmatisme.

Mais si le pragmatisme est la base nécessaire de la morale sociale, il ne saurait sans danger constituer celle de la morale individuelle. L’utilité se confond facilement, en effet, avec l’intérêt personnel. M. Bourdeau a dit fort justement que le pragmatisme est « une philosophie de marchands, de financiers, de gens de Bourse ». Une armée composée de soldats pragmatistes ne serait guère redoutable pour ses ennemis.