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Classiquesen Ligne

INSTITUTION ENTÊTARD

Une immense porte cochère avec deux battants.

À gauche la loge.

J'entre.—La concierge est en train de faire cuire du gras-double.

«M. Entêtard?»

Elle me toise d'un air de défiance et ne se presse pas de répondre. À la fin elle se figure me reconnaître.

«Ah! c'est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons?

—Vous faites erreur…

—Si, si, je vous remets bien!

—Je vous assure, madame…

—Pour les saucisses alors?»

J'essaie d'expliquer le but de ma visite.

«Je répands l'éducation…

—Nenni, nenni!» elle secoue la tête d'un air malin.

Il n'y a pas moyen de pénétrer. Impossible!

Je rôde devant la porte désespéré! Je cherche si je ne pourrai pas monter par-dessus le mur!…

En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute après, la portière au gras-double qui sort.

C'est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être plus accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge et je lui débite mon cas très vite, en mettant en avant le nom du placeur cette fois.

«Je viens…»

Il m'interrompt d'un air entendu:

«Vous venez pour les saucisses?

—Non, je suis envoyé par un bureau de placement comme professeur. On a le déjeuner au pupitre et quinze francs par mois.

—Ah! ah! C'est bien vrai, ce que vous dites là?»

Je proteste de ma sincérité.

«Eh bien! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M. Entêtard doit y être, lui ou sa femme. Vous leur expliquerez votre affaire.»

Je traverse la cour.—Quel silence!…

Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon approche. Il me semble entendre: «Il vient pour les confitures!»

Je vais frapper à la porte que la concierge m'a indiquée.

J'y vais tout droit—tant pis!

Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure—un gros oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines: «Ah! petit polisson!»

On ouvre au petit polisson…

Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie de toutes mes forces le nom du placeur:

«Monsieur Firmin!…»

Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la porte d'un bal! Je le crie sans m'adresser à personne, la tête en l'air, et fermant les yeux pour prouver que je ne suis pas un espion et que je ne viens pas pour les caleçons, ni pour les saucisses, ni pour les confitures.

Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s'il y avait du savon dedans:

«Monsieur Firmin, monsieur Firmin!»

Une main me prend, et je sens que l'on me conduit dans une petite salle.

«Ne criez pas si fort!…»

Je le faisais dans une bonne intention.

Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre de Firmin et me dit:

«Monsieur, vous savez les conditions? quinze francs par mois, le déjeuner au pupitre et vous fournissez le sifflet.»

Je m'incline—décidé à ne m'étonner de rien.

M. Entêtard a encore un mot à ajouter.

«Une observation! Êtes-vous fier?»

Je pense qu'il aime les natures orgueilleuses, ardentes.

«Oui, monsieur, je suis fier.»

J'essaie d'avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la tête quoique mon col en papier me gêne beaucoup.

«Eh bien! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut pas de gens fiers ici.»

Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment!

«Il y a fierté et fierté…»

Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma voix!

«Allons, je vois que vous ne l'êtes pas—pas plus qu'il ne faut, toujours. Venez demain à sept heures; ayez votre sifflet…»

Un gros, un petit sifflet?—je ne sais pas.

J'achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs qui se dévernissent sous ma langue.

J'arrive le lendemain à sept heures du matin.

«Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois!» m'a dit le concierge la veille.

J'arrive, je sonne et je siffle! J'ai l'air d'un capitaine de voleurs.

On m'ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu'il ne fallait.

«Il n'y a pas de mal, dit le concierge, je m'habille; asseyez-vous.»

Il me parle en chemise.

«Tel que vous me voyez, je suis concierge de l'Institution depuis dix ans; pendant neuf ans c'était un autre que M. Entêtard qui tenait la boîte.—Il y faisait de l'or, monsieur!—Mais M. Entêtard est un maladroit qui a perdu la clientèle, qui a tout de suite fait des dettes, et va comme je te pousse!… Il s'est enferré au point d'acheter des caleçons à crédit pour les revendre, et de nourrir ses élèves avec un lot de saucisses allemandes qui leur ont mis le feu dans le corps. Ma femme s'en est aperçue, allez!… Il n'a pas encore payé les caleçons, pas davantage les saucisses! Il n'a payé, il ne payera personne, personne! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleçons, au marchand de saucisses, au marchand de lait et au marchand de fourrage…

—Au marchand de fourrage?

—C'est pour le cheval—il y a un cheval et une voiture, vous ne saviez pas cela? On va chercher les élèves le matin dans la voiture, on les ramène le soir. Je suis concierge et cocher. C'est vous alors qui allez être professeur et bonne d'enfants?»

En effet, je suis bonne d'enfants, le matin et le soir. Je suis professeur dans le courant de la journée.

À midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner dans l'étude.

Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour. On m'a apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tranche de pain au bord.

La confiture en premier?…

En premier et en dernier! Du raisiné, rien de plus…

Le second jour, des pommes de terre frites.

Le troisième jour, des noix!

Le quatrième jour, un oeuf!…

Cet oeuf m'a refait—on me donne un oeuf après tous les cinq jours, pour que je ne meure pas.

Heureusement, un gros croûton—mais les Entêtard ne paient pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit des pains qui ont beaucoup de cafards. La maison n'a que des demi-pensionnaires qui apportent leur déjeuner dans un panier et qui le mangent en classe à midi—un déjeuner qui sent bon la viande!

Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui me poisse la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la voix. Ce serait très bon si je voulais être ténor; mais je ne veux pas être ténor.

J'ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien.

Au bout de huit jours, je suis méconnaissable; j'ai eu, c'est vrai, l'albumine de l'oeuf,—et l'on dit que l'albumine c'est très nourrissant.—Mais l'albumine d'un seul oeuf tous les quatre jours, c'est trop peu pour moi.

Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour le dîner-soupatoire, neuf sous!… Nous avons vendu à un usurier mon mois d'avance, et il nous donne neuf sous pour que nous lui en rendions dix à la fin du mois.

C'est le père Turquet, mon friturier maître d'hôtel, qui nous l'a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les treize francs dix sous d'avance et d'un coup. On aurait pu faire des provisions; ça coûte bien moins cher en gros; l'achat en détail est ruineux. Mais si je mourais…

L'homme qui nous prête l'argent n'aventure ses fonds qu'au fur et à mesure; je suis forcé de passer à la caisse tous les soirs. Les jours d'oeuf, j'ai assez bonne mine et il paraît tranquille… mais les jours de raisiné, il tremble…

Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à domicile.

J'ai déjà usé un sifflet.

Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les parents.

V'là vot' fils que j'vous ramène…

Je siffle. Les enfants descendent.

La mère a fait la toilette à la diable… Elle n'a pas que lui, n'est-ce pas? On a oublié de petites précautions!… Elle me crie souvent de la fenêtre:

«Voulez-vous le moucher, s'il vous plaît!»

Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir et je fais de mon mieux pour ne pas les blesser…

Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement; quelques-uns même attendent pour que je les mouche, et s'offrent à moi ingénument; beaucoup préfèrent ma façon à celle de leur mère.

Il y a toujours des gens injustes… quelques parents qui crient:

«Pas si fort! Voulez-vous arracher le nez d'Adolphe?»

Non, qu'en ferais-je!

En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aimé.

On me donne même des marques de confiance qu'on ne donne pas à tout le monde.

Beaucoup de ces enfants sont jeunes—tout jeunes—ils ont des pantalons fendus par-derrière, comme étaient les miens, mon Dieu!

«Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise?»

Je suis nouveau dans l'enseignement, il y a une belle carrière au bout, il faut faire ce qu'il faut, et s'occuper de plaire au début!

Je remets en place la petite chemise.

On a l'air content—j'ai le geste pour ça, presque coquet, il paraît, un tour de main, comme une femme frise une coque ou une papillote d'un doigt léger. On reconnaît quand c'est moi qui ai opéré.

«Ce monsieur Vingtras! (on me connaît déjà, cela m'a fait un nom) il n'y a pas son pareil, il a une façon, une manière de rouler… À lui le pompon!…

On attaque la voiture de l'institution quelquefois.

L'autre jour, un homme s'est jeté à la tête du cheval: c'étaient les Caleçons. Un second s'est précipité à la portière: c'étaient les Saucisses: les Saucisses, violentes, fébriles, qui se dressaient menaçantes et prétendaient qu'elles avaient faim!… Les Caleçons disaient qu'ils avaient froid.

On s'en prenait à moi, comme si c'était moi qui eusse commandé saucisses et caleçons.

La scène a duré longtemps.

On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attroupement… heureusement la police est intervenue.

J'ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m'adresser —moi républicain—à un sergent de ville de l'empire… J'aurais préféré moucher quatorze nez d'enfants sur un théâtre et rentrer dix petites chemises dans la coulisse. On ne fait pas toujours ce que l'on préfère.

À moi le pompon!

Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe, je n'en ai point pris d'orgueil; j'ai même gardé toute ma modestie. Je fais tranquillement mon devoir dans les cours avec mon sifflet, mon mouchoir… et je donne mon petit tour de main sans en être pour cela plus fier, et sans faire des embarras comme tant d'autres, qui ont toujours leur éloge à la bouche et jamais la main à l'ouvrage.

Fin de mois.

La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinze francs ce soir.

Joie saine de recevoir un argent bien gagné—je puis dire bien gagné, puisque ces quinze francs représentent l'effort de deux personnes—un travail d'homme et un travail de femme: l'éducation répandue, les petites chemises rentrées.

J'ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.

Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser et m'accuser! On est bien fort quand on a sa conscience pour soi.

J'attends pourtant inutilement que M. Entêtard m'appelle; l'heure de monter en voiture arrive, et je n'ai pas vu le bout de son nez.

Je pars sans mes appointements.

La rentrée est terrible.

L'usurier est là: Turquet aussi. Oh! ils doivent être associés!

J'explique qu'il y a eu oubli, retard… que c'est pour demain…

«Il faut bien se contenter de paroles quand on n'a pas d'argent!» grogne le juif.

Jeudi, 5 heures.

M. Entêtard n'a pas paru!…

Autre signe: c'était mon jour d'oeuf, j'ai eu du raisiné. C'est le troisième raisiné de la semaine. On veut m'affaiblir.

Je guette à travers les carreaux de la classe… les quarts d'heure passent, passent… Entêtard ne revient pas.

Que dira le juif?…

Je n'ose reparaître, je descends les quais, je longe la Seine. Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu'ils seront couchés!… Peut-être Legrand sera mort…

Ils sont couchés, Legrand est encore vivant; mais Dieu seul—qui voit sa tête par la tabatière—Dieu seul sait ce qu'il a souffert! Il me confie ses angoisses.

«Les heures étaient des siècles, vois-tu!»

C'était mon tour d'être de lit, mais je me suis mis _d'escalier _pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui nous gratte toujours les pieds en descendant.

6 heures du matin.

Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais partir, descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l'usurier! Ce soir, j'aurai l'argent, mais, ce matin que leur répondrais-je?

Vendredi.

Quelle journée!

J'ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.

«Trop, trop pressé en ce moment!»

Il m'a éloigné d'un geste rapide…

«Ce soir, alors?

—Oui, oui! ce soir, ce soir!…» et il a disparu.

Six heures sont arrivées!—Où est Entêtard?…

Le cocher m'appelle…

Que faire?

Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de paye. Je ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.

7 heures.

Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l'institution.

Où est Entêtard? J'appelle!

J'appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on appelle l'enfant qui s'est égaré dans la forêt.

L'écho me renvoie Têtard, rien que Têtard! Entêtard ne vient pas.

Mais sa femme doit être là.

Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapper à ces volets…

On ne m'ouvre pas.

Une fois, deux fois!

J'enfonce la porte. Tant pis! Il me faut mon dû!

Lanterne rouge.

Je suis chez le commissaire, accusé de m'être introduit chez Mme Entêtard par violence et de l'avoir poursuivie jusque dans sa chambre à coucher, où elle s'était réfugiée pour m'échapper.

Elle a fermé une porte, deux portes! Je les ai forcées; je criais:
Quinze francs! Quinze francs!

En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.

Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n'avait plus qu'un jupon et un petit tricot.

Nous sommes donc chez le commissaire.

M. Entêtard paraît…

Il sort de je ne sais où, l'air accablé, et plonge dans le cabinet particulier du commissaire. On a évité de le faire passer près de moi; on craint une scène de honte et de douleur.

Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce chien revient un moment après, se glisse vers moi, s'assied d'une fesse sur mon banc et me dit à demi-voix d'un air sympathique et entendu:

«Avez-vous de la fortune?!!!!!

—C'est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s'arranger.

—Ça ne s'arrangera donc pas?…»

Une voix à travers la porte:

«Introduisez le sieur Vingtras.»

Je pénètre.

Le commissaire me fait signe de m'asseoir, et commence:

«Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui, pour échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'elle ait réussi à fermer une porte sur vous et à vous tenir prisonnier dans un petit cabinet. C'est là que la police est venue vous trouver.

—Monsieur…»

Le commissaire n'a pas fini, il a une phrase à placer.

«Nous avons des personnes qui, emportées par la passion, se précipitent sur les honnêtes femmes; mais ils les choisissent généralement jolies. Madame Entêtard est laide…»

Je fais un signe de complète approbation.

«Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hochant la tête… Mais il reste un point à éclaircir! On vous a entendu crier «Quinze francs, Quinze francs!» Offriez-vous quinze francs, ou demandiez-vous quinze francs? Nous devons ne voir ici que des faits. Si Mme Entêtard était dans l'habitude de vous donner quinze francs pour vos faveurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous; votre cas serait plus simple; vous vivriez de prostitution, voilà tout; l'accusation perdrait beaucoup de sa gravité.»

Vivre de prostitution!—comme rue de la Parcheminerie, alors!—
Cela eût mieux valu, c'est le commissaire qui le dit!

Ah! mais non!

Je ne m'appelle plus Vingtras, mais Lesurques.

Je demande à être réhabilité. Je commence mes explications—«le sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné!»

Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise que j'ai des habitudes de coquetterie plutôt que de libertinage.

Il sourit.

Je dévoile tout!… Je lève les caleçons, j'éventre les saucisses, je montre par des chiffres que mon mois tombait avant-hier. Je puis invoquer des témoignages précis. M. Firmin, le placeur, déposera qu'on avait fait prix pour quinze francs!

Voilà pourquoi je criais: Quinze francs, quinze francs!—mais ce n'était ni une offre pour acheter des faveurs, ni une réclamation pour faveurs fournies par moi antérieurement.

«J'aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.

—Hé! c'est un prix!… Mais c'est question à débattre entre les deux sujets.»

Le commissaire réfléchit un moment et reprend:

«Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de terre frites et du raisiné, vos passions devaient plutôt être calmes qu'ardentes… Vous aviez un oeuf, à la vérité, tous les quatre jours, mais si ce que vous dites est vrai,—si vous pouvez faire constater qu'il y avait trois jours que vous n'aviez pas eu d'oeuf —aucun médecin ne conclura en faveur de l'attentat par la violence.

—N'est-ce pas, monsieur?

—Éteignons l'affaire! Je vous conseille seulement de leur laisser les quinze francs.

—Mais, monsieur, je ne suis pas seul!

—Vous êtes marié, diable!

—Non, mais je nourris un orphelin.»

Je fais passer Legrand pour orphelin—j'espérais attendrir! mais il a fallu laisser les quinze francs; les Entêtard poursuivraient, si je ne les laissais pas! J'en suis donc pour un mois de raisiné, de chemises roulées, d'enfants mouchés, et je serai traité de voleur ce soir par le juif, chassé demain par Turquet; et ce sera le second jour que Legrand n'a pas mangé!…

S'il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer!

Voilà mes débuts dans la carrière de l'enseignement!…

Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il demande à sa famille—dans une lettre qui sent la queue de merlan—de lui tendre les bras. Il ira s'y jeter quelques semaines.

Les bras s'ouvrent en laissant tomber l'argent du voyage.

Il part, un peu contrefait et un peu fou à l'idée qu'il pourra étendre ses jambes la nuit.—Étendre ses jambes!

Il part, me laissant généreusement quelque argent pour liquider la friture.

Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d'une nouvelle position sociale.

20 Ba be bi bo bu

Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage; il marie sa fille.

Je vais chez M. Fidèle—un autre placeur.

M. Fidèle demeure rue Suger, à l'entresol.

Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas pour ouvrir la porte—il n'y a ni bonne ni domestique pour vous annoncer. On tourne le bouton et l'on entre…

Une antichambre avec des chaises de bois usées par les derrières de pauvres diables; noires—du noir qu'ont laissé les pantalons repeints à l'encre; luisantes d'avoir trop servi comme les culottes; les pieds boiteux comme ceux des _frottés de latin _qui —dans des souliers percés—ont marché jusqu'ici, le ventre creux.

Un jour sombre, des rideaux verts, fanés—on retient son souffle en arrivant! Dans l'air, le silence du couloir de préfecture… du cabinet du commissaire—je m'y connais!—du corridor où l'on attend le juge d'instruction comme témoin ou comme accusé…

On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait—comme au collège.

Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des soldats!…

J'appréhende le moment où mon tour viendra!

C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des dents gâtées.

Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en Décembre, devant le canon de Canrobert!

Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:

«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de service? Avez-vous des certificats?»

Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!

Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans l'université.

«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans l'enseignement libre.»

Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un fou, et il aurait raison…

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:

«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,—de huit heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer par là pour faire votre apprentissage?…

—Je veux bien.»

J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine, —les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte la brise.

Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur sa poitrine.

J'arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.

J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit:
«Entrez!»

M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.

Je tends ma lettre.

«Avez-vous enseigné déjà?…»

Toujours la même question!—à laquelle je fais toujours la même réponse:

«Non, je suis bachelier.

—Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI,
BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?—
BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»

Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA, BE, BI, BO, BU—BBA, BBÉ… J'en ai les lèvres qui se collent!…

Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.

«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.

On en essaie.

Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure de libre à midi pour déjeuner.

Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!

J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!

Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.

Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je me suis juré d'être brave.

Mes élèves ont de six à dix ans.

Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux autres.

J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.

Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans pâte et bref dans patte; U est long dans flûte et bref dans butte.

C'est le 30… M. Benoizet m'appelle.

«Monsieur, voici vos appointements.»

Ah! celui-là est un honnête homme!

«Voulez-vous me donner un reçu?»

Je le donne.

M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:

«Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-là, une place plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens que l'odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n'ont pas besoin d'ouvrir les portes pour respirer.

—L'odeur ne me dégoûte pas.»

J'ai même l'air de dire: «au contraire!» Mais M. Benoizet a pris sa résolution.

«Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout ému.

—Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de l'exactitude, sans dire que vous êtes incapable—je pourrais le dire; vous l'êtes—l'incapacité même! Et de plus vous faites peur aux enfants.»

Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l'a trompé sur la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore! Mais quant à faire peur aux enfants!…

«Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir qu'ils vous embêtent… Jamais une espièglerie! Vous ne vous êtes pas seulement mis une fois à quatre pattes! Enfin, c'est bien! vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez—ni vu, ni connu.—J'ai bien l'honneur de vous saluer!…»

Il me plante là et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa brusquerie:

«Ce n'est pas votre faute; vous êtes trop vieux pour ces places-là, voilà tout… trop vieux.»

J'y serais resté, dans cette place, malgré l'odeur!

Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de l'aveugle.