POÈTE SATIRIQUE
«Vous êtes poète, n'est-ce pas?»
C'est madame Gaux, la libraire, qui me demande cela un matin.
Je suis plutôt barde. Je chante la patrie, je chante ce que chantent les bardes ordinairement—on n'a qu'à voir dans le dictionnaire. Va pour poète tout de même! et je réponds à madame Gaux de façon à lui persuader que je sais manier la lyre—pincer les cordes d'un luth.
«Eh bien, je vous ai trouvé de l'ouvrage!»
Je prends bien vite une attitude d'inspiré.
«Voici, dit-elle.—Il y a un monsieur qui en veut à un huissier de chez lui, et qui désire se venger de cet huissier par une chanson. Savez-vous faire ça?»
C'est de l'Archiloque[16] qu'on me demande. Il faut saisir le fouet de la satire!…
«Je le saisirai! dis-je à madame Gaux, qui ne comprend pas très bien d'abord et me fait répéter et m'expliquer.
—Bon—Rendez-vous à l'hospice Dubois. Vous demanderez M. Poirier et vous lui direz que vous venez de ma part pour_ cracher sur l'huissier._ C'est ce qu'il a dit. Je cherche quelqu'un pour cracher sur un huissier.»
J'arrive à l'hôpital.
«M. Poirier?
—Que lui voulez-vous?»
Je n'ose dire pourquoi je viens. Je parlemente; on tient la porte fermée. Enfin je me décide à demander un bout de papier.
«Lui porterez-vous ce mot? dis-je au concierge.
—Oui.»
J'écris le mot.
Monsieur,
Je suis la personne envoyée par Mme Gaux et qui doit c—r sur l'huissier.
«Avez-vous une enveloppe?
—Non», répond l'hôpitaleux.
Je donne le mot plié en quatre.
À travers les vitres je vois l'homme qui ouvre le billet et le lit. Que doit-il penser?
C—r sur l'huissier!
J'aurais mieux fait de mettre cracher en toutes lettres. C'était plus franc. Cela coupait court aux suppositions.
L'homme revient en me regardant drôlement.
«M. Poirier vous attend, chambre 12, corridor 3.»
Je m'engage dans le troisième corridor—j'arrive à la chambre 12.
Je frappe.
«Entrez!»
M. Poirier a mauvaise mine—il est assis, jaune et maigre, dans un fauteuil, mais il lui reste de la bonne humeur tout de même.
«Ah! vous venez de la part de Mme Gaux! Vous venez pour mordre?…»
Je l'interromps.
«Je viens pour cracher!… Est-ce que je me tromperais de porte?»
Je m'en explique avec M. Poirier qui répond:
«Cracher! mordre! cela ne fait rien, pourvu que vous insultiez
Mussy et qu'il en crève!… Oui, monsieur, il faut qu'il en crève!
Si vous n'êtes pas homme à faire une chanson dont Mussy crèvera,
ne vous en mêlez pas!…»
Je n'ose trop m'engager.
M. Poirier paraît inquiet, et se gratte le menton.
«Vous avez l'air trop bon garçon!»
Ma commande file à vau-l'eau! Si j'ai l'air trop bon garçon, je suis perdu!—Je me fais une figure noire, un rire vert, des yeux jaunes…
M. Poirier semble plus rassuré, et me priant de m'asseoir:
«On peut toujours essayer, dit-il, nous verrons de quoi vous accoucherez! Je vais vous conter la chose. Suivez-moi bien! Il y avait une fois un huissier et sa femme, qui étaient les gens les plus canailles du pays; l'homme, grand comme une botte—la femme, tordue comme un tire-bouchon;—ils avaient un chien qui avait la queue en trompette.—Voilà votre canevas! Ils s'appelaient Mussy—allez-y!—Il faut qu'ils en crèvent… l'homme, la femme et le chien.»
Il s'agit donc de les faire crever!…
Je passe d'abord à la bibliothèque où je consulte les satiristes, pour me mettre en train. J'attrape un mal de tête seulement. Enfin j'accouche dans ma nuit de cinq malheureux couplets. Qu'en pensera M. Poirier?
Je lui écris.
Il me répond:
«Je suis justement mieux. Je sors demain de chez Dubois. J'ai invité des cousins du Nivernais pour écouter votre chanson.— Rendez-vous à midi chez Foyot; vous chanterez votre affaire au dessert.»
Le lendemain, déjeuner à la Gargantua. Pâté de foie gras, poulet, rôti, bourgogne, liqueurs, desserts, cigares!
Et maintenant, la parole est au chansonnier.
Je me lève, je tousse, pâlis, tousse encore.
«Buvez un verre de vin!»
J'en bois deux! Et rouge, un peu lancé, je commence. En avant!
Succès fou!
«Monsieur Vingtras! ILS EN CRÈVERONT!»
En même temps, étouffant de joie, se tortillant d'enthousiasme, M. Poirier m'emmène dans un coin, fouille dans ses poches et me glisse quatre louis!
«Je vous en ferai gagner d'autres encore, dit-il… Savez-vous embêter les notaires? Je voudrais aussi faire crever un notaire!»
C'est une veine. J'ai un débouché dans les départements du centre. Les commandes affluent. On m'écrit de province! Je fais sur mesure —je ridiculise sur photographie.
Je sème l'épigramme et la zizanie dans les familles. C'est très lucratif.
Mais tout s'use! Au bout de deux mois je suis vidé.
Mon rôle de satiriste est fini! Je meurs comme la guêpe dont le dard se brise dans la blessure, je meurs sur une chanson payée dix francs! J'en suis arrivé à piquer, cracher et mordre pour dix francs. La dernière ne m'a même été réglée qu'à sept francs cinquante.
C'est mon chant du cygne! Je ne gagnerai plus un sou dans ce genre-là. Je n'ai plus de sel, même pour mettre dans une soupe.