Scène X
Il se retourne ! il me regarde !… Ah ! Bernard !… Il m’envoie des baisers, et je ne peux pas lui en rendre un seul !… Ah ! il ne me voit plus ! (Elle lui envoie un baiser.)
Que fais-tu là, Francine ?
Ah ! tu m’as encore fait peur, toi ! Tu étais donc là ? Qu’est-ce que tu veux ?
Je veux que tu renonces à Bernard !
Eh ! de quoi te mêles-tu ?
Francine ! je t’aime !
Toi ? Par exemple ! à ton âge ?
Je n’ai pas d’âge, Francine, je suis de ceux qui ne meurent point.
Qu’est-ce que tu chantes là ? Tu deviens fou !
Francine, tes yeux te trompent ! Je ne suis pas l’orphelin que ton père a recueilli. Nicolas est parti ce matin ; il ne reviendra plus !
Mais qu’est-ce que tu me dis donc ? Tu dis que Nicolas est parti, et c’est lui qui me parle ? Tu ne te connais donc plus toi-même ? Tu auras eu quelque grande peur qui t’a fait perdre l’esprit.
L’orphelin n’est plus, et moi, Francine, moi qui t’aime, j’ai pris sa figure.
Tu as pris… ? Mais qui est-ce que tu prétends être ?
Je suis le drac, Francine, le drac du cap Mouret.
Toi ?… Tiens, j’ai peur de tes yeux !… Tu n’as pas tes yeux des autres fois… Tu as la fièvre !
Malheur ! je n’avais pas prévu qu’elle ne voudrait pas, qu’elle ne pourrait pas me croire !
C’est qu’il ne parle plus comme il a coutume de parler ! (Haut.) Où prends-tu tout ce que tu dis ?
Dans une nature supérieure à la tienne. Voyons, pour me croire, il te faut des preuves ?
Quelle preuve peux-tu me donner ?
N’as-tu pas rêvé la nuit dernière d’un enfant blanc couronné de fleurs, qui courait sur l’eau comme tu cours sur la terre ?
Je n’ai dit ça à personne !… et c’est vrai, je l’ai rêvé !
Ce médaillon que tu portes toujours…
C’est des cheveux de mon frère, qui s’est marié et qui est allé demeurer à Nice !
Tu mens, Francine, ce sont des cheveux de Bernard.
Ah ! ne dis pas ça ! Si mon père l’avait su…
Tu vois bien que je suis celui qui voit tout et qui sait toutes choses. Va ! tu me connaissais sous ma forme aérienne, je vivais dans ton imagination. Tu essayais en vain de nier ; tu me voyais dans tes songes, et l’enfant que la nuit dernière tu regardais courir sur la crête des vagues, c’était moi, Francine, c’était le drac, ton protecteur et ton ami !
Mais alors… toi, comment me connais-tu ? comment me voyais-tu ?
Oh ! moi, je te connais depuis longtemps, Francine ! Souviens-toi ! quand tu étais au lavoir et que tu te penchais sur l’eau transparente, moi, caché dans le feuillage des saules, je voyais ton front pur et ton pâle sourire. Tu chantais un air que Bernard t’avait appris, et tu croyais entendre une voix faible qui te soufflait les paroles…
C’est vrai pourtant.
Quand tu errais sur les rochers déserts, pensant toujours à Bernard et regardant toutes les voiles dans la brume de l’horizon, une voix amie que tu prenais d’abord pour le souffle du vent dans les broussailles te disait : « Il reviendra, espère ! »
Ah ! c’est encore vrai !
Un jour, tu as écrit son nom sur le sable pour en tirer un présage, comme font toutes les jeunes filles et tous les amoureux. Comme eux, tu te disais : « Si la première lame emporte les caractères, c’est qu’il ne reviendra pas ; si à la troisième on peut les lire encore, c’est qu’il pense à moi et veut revenir. » — La lame est revenue sept fois, et sept fois elle a respecté le nom chéri.
Comment peux-tu savoir ?… J’étais seule ; c’est donc toi qui retenais la vague ?
C’est moi qui, berçant toujours tes fantaisies et caressant ton espérance, t’ai empêchée de mourir de chagrin.
Eh bien, alors, oui ! tu dois être mon ami. On dit que les dracs sont bons pour ceux qu’ils aiment !
Je t’aimais d’un pur amour, Francine. Ton âme était ma sœur, et je ne voulais que ta confiance. J’ai pris la forme humaine pour l’avoir tout à fait, pour t’annoncer le retour de Bernard, pour contempler ton sourire et baiser tes larmes de joie… Mais, sous cette forme, j’ai senti en moi un feu étrange, la jalousie, la colère, la haine, la passion ! Renonce à Bernard, Francine ; il le faut, je le veux !
Tu demandes l’impossible ! Je ne veux pas oublier Bernard, et je ne peux pas t’aimer !
Alors souviens-toi de ce que je te dis ! Si tu restes triste et seule, si tu chasses mon rival, tu verras tout réussir dans ta vie ; sinon, malheur à lui, malheur à toi, malheur à ta maison, à tes parents, malheur à tous ceux que tu aimes ! (Il sort. Francine, effrayée, tombe sur une chaise.)