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Classiquesen Ligne

Scène V

BERNARD, FRANCINE.
BERNARD.

J’ai pas rêvé, Francine ? Tu m’as appelé ?

FRANCINE.

Oui. Écoutez-moi. Vous ne m’aimez point, ou vous m’aimez très-mal, comme un homme sans bonté et sans religion peut aimer. Vous m’avez trompée la première fois. Je vous croyais de bonne parole. Vous êtes revenu au bout d’une heure, et ce que vous m’avez proposé, c’est infâme, entendez-vous ?

BERNARD.

Doucement ; laissez-moi dire aussi, Francine. Je suis revenu parce que votre père me demandait, et je ne vous ai vue alors que devant lui, après lui avoir parlé ; ainsi, je n’ai pu vous offenser en aucune manière.

FRANCINE.

Si vous ne vous souvenez pas de ce que vous dites et des personnes à qui vous parlez, comment donc faire pour s’entendre avec vous ?

BERNARD.

Si je vous respectais pas comme je respecte ma sœur, je vous dirais que c’est vous, Francine, qui rêvez des choses qui ne sont pas.

FRANCINE.

Allons, c’est inutile de vous parler. Sans doute que le vin vous enlève toute idée d’un moment à l’autre.

BERNARD.

Le vin ? J’ai fait serment, il y a un an, de n’en plus goûter, non plus qu’aux autres choses qui font perdre la raison, et j’ai tenu parole, je le jure !

FRANCINE.

Vous n’étiez pas ivre quand mon père est rentré ?

BERNARD.

Devant Dieu, non !

FRANCINE.

Et vous n’avez pas voulu m’emmener de force ? Et vous n’avez pas menacé de tuer mon père, si je l’appelais ?

BERNARD.

Par mon honneur et par le tien, Francine, non ! Par l’âme de ta mère, non ! Par la justice de Dieu, qui viendra peut-être à mon secours, non !

FRANCINE.

Et vous n’avez pas écrit que vous me méprisiez.

BERNARD.

Jamais !

FRANCINE, montrant la muraille.

Mais regardez donc !

BERNARD.

Ah ! j’ai jamais écrit ce mot-là !… On m’a dit que t’en aimais un autre, que ton père voulait te forcer à m’épouser ; je me suis soumis, je me soumets. J’en deviendrai fou ou j’en mourrai, ça me regarde ; mais, depuis le jour où j’ai quitté le pays jusqu’au moment nous voilà, j’ai rien fait de mal, Francine, et je t’ai aimée comme un homme d’honneur doit aimer une fille de bien. J’ai été un fou, dans le temps, et mêmement, par des fois, dans le vin, un fou furieux ; mais je n’ai jamais été un lâche ! Non, souviens-toi ! Quand ton frère est venu me reprocher ma conduite, c’était au cabaret. Il avait bu aussi, et nous ne nous reconnaissions pas l’un l’autre. Quand j’ai manqué à ton père, c’est qu’il m’avait poussé à bout dans un moment où je me défendais de mon chagrin, car j’avais du chagrin, tu le sais bien, de te quitter. J’ai toujours dit que je t’aimais, c’était la vérité. J’ai toujours juré que je reviendrais, et me voilà revenu, — que je voulais te tenir parole, et je l’aurais tenue ! De loin comme de près, dans le vin comme dans la raison, j’ai parlé et pensé de toi et de ta mère comme de deux anges du bon Dieu ! Non, non, jamais j’ai eu seulement l’idée de te trahir ! Je voulais servir mon pays… Dame, en temps de guerre… Si t’étais un homme, tu comprendrais ça !… J’ai jamais été un mauvais sujet auparavant, tu le sais bien. Je le suis devenu pour t’étourdir sur ton regret et sur le mien, et ça n’a duré que trois mois dans toute ma vie ! Pas plus tôt à bord, j’étais guéri, j’étais sage, et j’étais amoureux de toi comme par le passé. Je ne pensais plus qu’à revenir avec beaucoup d’honneur pour te faire plaisir, et j’aurais été chercher ma croix au fin fond de la mer, si j’avais pas pu l’attraper au milieu du feu où ce que je l’ai trouvée ! Tout ça, c’était pour toi, Francine ; mais à quoi sert tout ce que je dis là ? Tu ne me crois plus, c’est-à-dire que tu ne veux plus me croire. Tu m’inventes des torts que je n’ai pas. Tout ça, vois-tu, je ne veux pas te dire que c’est mal ; mais c’est inutile. T’étais dans ton droit de m’oublier et mêmement de te venger de moi. J’ai rien à dire. La punition est grande, faut savoir l’endurer. Je ne voulais plus te voir, Francine, tu m’as appelé… Eh bien, reçois mes adieux ; je m’en vas pour toujours ! Seulement, laisse-moi effacer ça : c’est quelque méchant cœur qui a inventé ça pour que tu me méprises, toi ! (Il efface les paroles du mur.) Il y a ici quelqu’un de bien lâche ! Oh ! oui, c’est lâche, d’achever comme ça un malheureux !

FRANCINE.

Voyons, écoute. Qu’est-ce qui t’a dit que j’en aimais un autre ?

BERNARD.

Ah ! qu’est-ce que ça fait, à présent, celui qui me l’a dit ?

FRANCINE, vivement.

C’est le drac ?

BERNARD, abattu.

Le drac ? quel drac ? où prends-tu l’idée du drac ?

FRANCINE.

Tu ne crois pas à ça ?

BERNARD.

J’y croyais quand j’étais enfant. C’est des histoires que les gens de la côte font comme ça !

FRANCINE.

Et sur la mer on ne fait pas d’autres histoires !… Écoute-moi bien : mon père prétend que, sur les navires, dans les gros temps, lorsqu’on est douze, on en voit tout d’un coup un treizième qui ne s’était point embarqué ?

BERNARD.

Le treizième ? C’est vrai ! Je l’ai vu, moi, je l’ai vu une fois !

FRANCINE.

Eh bien, comment est-ce qu’il était fait, le treizième ?

BERNARD.

Comme Michel le timonier. Pauvre Michel ! Nous étions partis douze, nous nous sommes trouvés treize en mer !… En rentrant, nous n’étions plus que onze, Michel avait suivi son double au fond de l’eau.

FRANCINE.

Tu dis bien que c’était son double ?

BERNARD.

Oui, celui qu’on voit comme ça, c’est toujours le double d’un de ceux qui sont là à bord… Mais qu’est-ce que ça te fait, tout ça, Francine ?

FRANCINE, vivement.

Dis toujours, dis !

BERNARD.

Francine, est-ce que tu aurais vu mon double aujourd’hui ?

FRANCINE.

Oui, je l’ai vu !

BERNARD.

Où ça ?

FRANCINE.

Ici, et c’est lui qui est cause de tout, j’en suis sûre ; car, vois-tu, je ne peux pas douter de toi après les serments que tu viens de me faire, et j’aime mieux croire des choses que je n’avais jamais voulu croire ! Ah ! Bernard, toi aussi, tu as vu un mauvais esprit qui t’a trompé, car je n’ai jamais aimé et je n’aimerai jamais que toi !

BERNARD.

Francine, ma chère Francine !… Ah ! tu dis la vérité, oui, je te crois, et, à cette heure, je veux bien mourir !

FRANCINE.

Mourir ? Pourquoi donc, mon Dieu ?

BERNARD.

Tu ne sais donc pas que, lorsqu’on voit son double, c’est signe de mort dans les vingt-quatre heures.

FRANCINE.

Mais faut qu’on le voie soi-même, et tu ne l’as pas vu ! Dis, Bernard, tu ne l’as jamais vu ?

BERNARD.

Non ; mais si j’allais le voir !

FRANCINE, vivement.

Reste pas ici. S’il revenait !

BERNARD.

Oh ! quand ces choses-là paraissent, il n’y a ni terre ni mer pour les empêcher !

FRANCINE.

Si fait ! y a la maison du bon Dieu. Va, Bernard ! va vite !

BERNARD.

Où donc ? À la petite chapelle ? Je voulais y aller tout à l’heure, mais j’avais pas le cœur à prier.

FRANCINE.

Faut y retourner. C’est la bonne Dame de la mer, c’est la patronne chérie aux marins de l’endroit. Tu lui feras un vœu.

BERNARD.

Quel vœu ?

FRANCINE.

Le vœu de pardonner au premier méchant qui te fera offense et dommage.

BERNARD.

Ça y est. Mais toi ?

FRANCINE.

Moi, je vas expliquer tout ça à mon père et le faire revenir de sa colère. Et puis j’irai chercher le capelan. Je lui ferai bénir la maison et le sentier ; car, pour sûr, elle est hantée, notre pauv’ maison ! Et, quand tout ça sera fait, quand je n’aurai plus peur de rien, je mettrai le mouchoir blanc où tu m’as dit de le mettre. Va vite ! J’entends mon père qui remonte du rivage.

BERNARD.

Dis-moi encore que tu n’aimes que moi !

FRANCINE.

Je n’aime que toi ! (Il sort.)