À MM. COLE ET COX, OFFICIERS DE POLICE
Messieurs,
Dans le volume que vous avez à présent entre les mains, les auteurs ont abordé le sujet du crime, cet affreux fléau que c’est votre gloire de combattre. C’était gâcher son encre que de le faire dans un état d’esprit sérieux. Réservons notre horreur à des actes d’une signification plus complexe, où le crime conserve certains aspects de noblesse, où la raison et l’humanité peuvent encore céder à la tentation. L’horreur, dans ce cas, est due à M. Parnell : il reste silencieux devant la postérité, tandis que l’appel de M. Forster retentit à travers les siècles. Nous sommes responsables de l’horreur, en ce sens que nous avons si longtemps flirté avec le crime politique ; sans l’estimer sérieusement, sans le suivre avec subtilité depuis sa cause jusqu’à ses conséquences ; mais avec une chaleur de sentiment généreuse, pourtant sans fondement, comme l’écolier devant une histoire à un sou, applaudissant à ce qui est spécieux. Lorsqu’il nous touche (à dire vrai sous une forme vulgaire) nous nous sommes révélés infidèles à ces imaginations ; nous avons découvert, au milieu d’un applaudissement, que le crime n’était pas moins cruel et moins affreux quand on le revêt de noms ronflants ; et nous nous sommes détournés de nos faux dieux.
Mais le sérieux est tout à fait justifié quand nous devons parler de nos défenseurs. Quel que soit celui qui est dans le vrai dans cette vaste et confuse guerre politique ; quels que soient les éléments de rapacité, quels que soient les traits du forban, le déshonneur est des deux côtés dans cette lutte inhumaine ; votre côté, votre rôle, est au moins sans équivoque. Votre côté est celui de l’enfant, de la femme en couches, de la pitié individuelle, de la confiance publique. Si notre société était le seul royaume du mal (dont elle revêt en vérité quelques aspects) elle comprend cependant quelques précieux éléments et bien des personnes innocentes, et c’est une gloire de les défendre. Courage et dévouement, si répandus dans les rangs de la police, si peu reconnus, si chichement rétribués ont fini par être célébrés dans un acte historique. L’Histoire, qui montrera M. Parnell restant silencieux devant l’appel de M. Forster, et Gordon, se lançant dans sa tragique entreprise, n’oubliera pas M. Cole qui porte de la dynamite dans ses mains sans défense ni M. Cox venant avec calme à son aide.
Robert Louis STEVENSON.
Fanny Van DE GRIFT-STEVENSON.