Le Médecin de campagne (1833) prend la forme du journal et des souvenirs recueillis auprès du docteur Benassis, médecin retiré volontairement dans un village pauvre et isolé des Alpes du Dauphiné, qu'il a méthodiquement transformé en une communauté prospère et harmonieuse par ses réformes agricoles, sanitaires et sociales menées avec un dévouement total et désintéressé. Le roman prend une forme inhabituelle chez Balzac, presque un traité social et utopique déguisé en fiction, où le docteur explique longuement à un jeune officier napoléonien venu s'installer au village ses méthodes concrètes d'amélioration des conditions de vie paysannes : irrigation, écoles, routes, hygiène, organisation du travail collectif, autant de mesures pragmatiques présentées comme un modèle possible de régénération sociale par le seul dévouement individuel plutôt que par la révolution politique. Le passé personnel de Benassis, peu à peu révélé, éclaire les raisons profondes de son engagement : une faute de jeunesse et un grand chagrin d'amour l'ont poussé à fuir le monde et à consacrer entièrement sa vie restante au bien commun, en une forme de rédemption par l'action sociale. Œuvre atypique dans La Comédie humaine par son ton philosophique et son ambition presque politique de modèle social, Le Médecin de campagne exprime les convictions personnelles de Balzac sur le catholicisme social, l'autorité bienveillante et les vertus régénératrices du dévouement individuel face à la misère rurale. Balzac considérait personnellement ce roman comme l'un des plus importants de son œuvre pour l'exposition explicite qu'il y fait de ses propres convictions sociales et religieuses, bien davantage qu'un simple récit romanesque. Ce roman connaît un succès de librairie considérable dès sa parution, preuve que ses préoccupations sociales trouvaient un écho réel chez les lecteurs contemporains de Balzac, au-delà des seuls cercles littéraires. Napoléon lui-même y apparaît en filigrane comme figure tutélaire, le récit de sa légende occupant une place centrale dans les veillées villageoises que décrit longuement Balzac.