Le Menteur (1644), comédie qui s'écarte du registre tragique habituel de Corneille pour explorer avec brio le genre comique, met en scène Dorante, jeune homme fraîchement arrivé à Paris depuis la province, dont le vice principal et récurrent consiste en une propension irrépressible au mensonge et à l'affabulation constante, qu'il pratique avec un aplomb et une inventivité verbale stupéfiants pour impressionner la société parisienne et séduire les femmes qu'il convoite, multipliant les récits d'exploits militaires et amoureux entièrement fabriqués qui finissent par l'entraîner dans un écheveau de quiproquos de plus en plus inextricables. Dorante s'enferre progressivement dans ses propres mensonges au point de confondre les identités de deux jeunes femmes qu'il courtise simultanément sous des prétextes fallacieux différents, situation comique qui se complique encore lorsque son propre père tente de le marier de force, ignorant tout des manigances mensongères déjà en cours de son fils, dans un tourbillon de quiproquos qui ne trouve sa résolution que par l'épuisement même des ressources mensongères de Dorante face à la vérité qui finit par éclater. Corneille y démontre, avec un sens du rythme comique et du dialogue vif hérité de la comédie espagnole dont il s'inspire directement pour cette pièce, une virtuosité dans le registre léger qui contraste agréablement avec la gravité tragique de ses œuvres les plus célèbres. Cette comédie, qui influencera directement Molière dans sa propre conception du théâtre comique, reste un exemple accompli de la comédie d'intrigue classique française du XVIIe siècle. Corneille s'inspire directement d'une comédie espagnole de Juan Ruiz de Alarcón, La Verdad sospechosa, dont il adapte librement l'intrigue et l'esprit au goût français, pratique de transposition alors courante dans le théâtre du Grand Siècle. Goethe lui-même vantera plus tard la virtuosité de cette comédie parmi les meilleures de tout le répertoire français classique. Cette pièce reste ainsi un témoignage précieux des échanges féconds entre théâtre français et théâtre espagnol au XVIIe siècle.