Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

Scène VI


HUGHES, JORIS.
JORIS.

Eh bien ?

HUGHES, se prenant la tête dans les mains.

Oh !

JORIS.

Elle est belle ainsi !

HUGHES, avec désespoir.

Oui, mais elle fut moins l’autre…

JORIS.

C’était l’impossible !

HUGHES.

La robe m’est restée distincte… Je n’ai plus vu que la robe, la robe des années heureuses…

JORIS.

La robe de l’une et la chair de l’autre.

HUGHES.

Oui, sa peau, ses seins… tout cela qui m’est apparu instantanément comme des péchés, comme mes péchés… Je me suis senti sacrilège… Qu’allez-vous penser de moi, Joris ?

JORIS.

Déjà je vous avais mis en garde…

HUGHES.

Oui ! mais c’est fini… Je romprai… j’ai honte… Cette Jane me fait horreur… Ô Geneviève ! Geneviève !

Il tombe dans un fauteuil. — Crise de larmes.
JORIS, apitoyé, s’approchant du fauteuil.

La morte elle-même vous pardonnerait, puisque ce ne fut que par amour d’elle…

HUGHES.

Oh ! oui ! Et c’est un peu sa faute… Je ne la voyais plus… Au commencement, je la revoyais sans cesse. Elle me revenait en rêve, vivante, presque présente. J’ai tout fait pour entretenir son souvenir, pour me rapprocher d’elle… J’ai prié, j’ai couru les églises, j’ai demandé à Dieu de mourir, puisque la Foi promet qu’on se retrouve… J’ai essayé aussi de m’en rapprocher plus vite, tout de suite… Oui, Joris, la douleur m’égara… J’ai cru ce que je voulais croire… De la magie, du spiritisme… Je l’ai invoquée… Je me suis imaginé communiquer avec son esprit, voir ses mains dans l’obscurité, entendre les bruits frappeurs, sa voix, la voir elle-même, la toucher, l’étreindre… J’ai fréquenté des spirites… Mille folies de mon désespoir… Je ne la voyais plus… Alors cette Jane s’est trouvée sur mon chemin, avec le miracle effrayant de sa ressemblance… Mais c’est un jeu pire encore que les autres. Je m’en rends compte maintenant… C’est fini… je vais guérir…

JORIS.

J’en serai bien heureux, car cette liaison vous compromettait trop, vraiment.

HUGHES.

Comment ? On le sait, alors ?

JORIS.

Tout le monde… Vous êtes la fable de la ville… Ce veuf ! Ce veuf inconsolable !… On s’indigne et on se moque… Votre grand deuil est tombé dans le ridicule et votre douleur dans les risées. Voilà ce que je ne pouvais pas supporter pour vous.

HUGHES.

Oh ! oui… c’est pire que tout… Ma femme morte, il faut qu’on la respecte. Elle est sacrée. C’est pire que tout.

JORIS.

Enfin !… Vous voyez clair maintenant.

HUGHES.

Je suis coupable ! Je suis indigne ! Je suis le prêtre qui a trahi son culte… Oui, Joris, je suis le défroqué de la douleur.

JORIS.

Vous êtes sauvé, au contraire.

HUGHES, tout à coup pensif, suivant une réflexion.

Mais elle, que vais-je lui inventer ? Il faut qu’elle parte… ailleurs, loin, pour toujours… Je ne veux plus la voir. Elle me fait horreur !… Voulez-vous l’y décider, Joris ?

JORIS.

Ce sera difficile. Elle se cramponnera.

HUGHES.

Pourquoi ?

JORIS, après une hésitation.

Vous êtes riche…

HUGHES.

Ah ! c’est affreux, cela !

JORIS.

Et puis, elle aura d’autres motifs de ne pas quitter la ville.

HUGHES.

Comment, d’autres motifs ?

JORIS.

Parlons plus bas… Elle pourrait nous entendre… (Se rapprochant de Hughes et se décidant.) Vous voulez, c’est vous qui voulez que je parle : tant pis, je le fais, parce que la minute est suprême, et que cela vous délivre. Elle a plus d’une liaison ici.

HUGHES.

Ah ! d’autres amants !

JORIS.

Oui.

HUGHES.

Plusieurs ?

JORIS.

Beaucoup.

HUGHES.

Mais alors, c’est plus mal encore, ce que j’ai fait. J’ai davantage avili mon amour… Et je suis plus indigne, de toute son indignité. Pourquoi ne m’avertissiez-vous pas, Joris ?

JORIS.

J’ai cru que vous l’aimiez, malgré ce que vous disiez…

HUGHES.

Et la morte ?… Comment, vous qui êtes mon ami, vous comprenez si peu mon âme. (Avec amertume.) Elle est cependant bien facile à comprendre… Mais ce que vous me révélez maintenant, vous en êtes sûr ?

JORIS.

Plus que personne. C’est une femme vicieuse, méchante. Je sais des détails…

HUGHES, lui prenant les mains, très ému.

Merci, Joris… Je me suis ressaisi… Je vais rompre tout de suite… Ah ! des amants ! (Réfléchissant.) Cela m’importe peu, après tout, puisque je ne l’aimais pas… C’est pour une autre raison que je ne pourrai plus la voir… Car elle a fait pire que me tromper.

JORIS.

Que voulez-vous dire ?

HUGHES.

Elle a trompé mon rêve. (Il éclate en sanglots, tombe dans les bras de son ami, joint les mains et gémit.) Ô pardon, Geneviève !… Pardon !… Pardon !…