Scène PREMIÈRE
Vous voilà arrivé. Je vous quitte.
Encore un moment…
Ses fenêtres sont éclairées.
Je n’y vais pas encore.
Elle vous attend ?
Non ! Je ne lui annonce jamais ma venue…
Vous n’êtes pas sûr d’elle.
D’abord, je ne suis pas sûr de moi. Je sors, je m’achemine ici. Puis, arrivé, je rebrousse chemin, je tournoie. Je m’embrouille dans l’écheveau des rues grises. Je reviens. Alors, j’ai peur qu’elle soit sortie, qu’elle soit je ne sais où… Et, en même temps, je tremble de la trouver chez elle, de me retrouver face à face avec elle.
Vous souffrez ?
Ah ! si j’avais écouté vos conseils !
Les conseils ! C’est comme les remèdes qu’on recommande aux autres, et qu’on ne suit jamais soi-même.
Vous, vous êtes heureux !
Qui sait si je ne donnerais pas ce que vous appelez mon bonheur pour ce que vous nommez vos peines ? On se sent si seul par ces belles nuits !…
Oui ! ces belles nuits de Bruges, aux prestiges frêles… La ville dans le brouillard a l’air presque irréelle… Et cela fait souffrir davantage…
Et elle ?
Toujours la même !
Avec des dents de proie dans son visage de rêve !
Des dents qui me dévorent… Je n’ai pas eu la force de rompre quand il fallait… Vous vous rappelez, Joris, mon soir de sacrilège… Je croyais en finir, la quitter, elle me faisait horreur ! Dès le lendemain, elle m’a repris, autrement, par ses caresses, ses baisers savants… Ah ! la misère de notre corps… Cette Jane a lié ma chair à sa chair… Et pourtant, je la déteste…
Elle est méchante ?…
Oui ! Et l’intimité l’a rendue à elle-même.
Les vieux relents des petits théâtres !
Des propos libres, une grossièreté ! Et tout cela avec la voix de l’autre… C’est comme une horrible parodie de mon amour.
Vous comparez…
C’est ce qui me fait le plus mal. Je pourrais encore m’enchanter de sa voix, mais je souffre trop des paroles qu’elle dit…
C’est donc bien fini, de vous illusionner ?…
Je suis renseigné sur tout : son passé, mille folies, et des désordres que je ne veux pas approfondir !…
J’avais donc raison !…
Je ne sais pas… je ne sais rien, sinon que je ne peux plus me passer d’elle… Tenez ! Le mois dernier, elle est partie, cinq jours seulement. Elle a inventé que sa sœur était très malade… Eh bien ! ces cinq jours furent infinissables. Je me suis senti si désemparé ! Dans une si insupportable solitude ! Être seul, c’est ce dont s’épouvantent les mourants. Être seul, c’est la définition de la mort…
Elle vous tient bien !
C’est inexplicable. Car je la hais, par moments.
C’est cela, l’amour.
Oh ! non, je la hais de vraie haine, par moments. Je la hais de tout mon culte avili, de m’avoir fait déchoir vis-à-vis de moi-même. J’étais si haut, dans un si pur rêve, dans une si noble douleur ! J’avais monté jusqu’à la beauté mystique du deuil. C’est elle qui m’a fait tomber. Je sais maintenant, à cause d’elle, qu’on ne peut pas vivre dans l’idéal, que la réalité nous attire comme la terre, qu’elle nous ressaisit, nous prend et nous souille, malgré nous. On ne monte plus haut que pour choir plus bas, plus mal, plus gravement. J’ai voulu planer avec une âme, et j’aboutis à un corps vil. Et, cependant ce corps m’obsède, m’affole de son odeur, m’emprisonne dans son ombre.
Vieille histoire : on veut faire l’ange et on fait la bête.
Oui ! mais mon supplice, à moi, c’est de faire l’un et l’autre à la fois. Je suis enchaîné à cette Jane par tout ce qu’il y a de boue originelle dans sa chair, et je reste uni à ma morte par tout ce qu’il y a de lumière première dans mon âme. Je suis trop humain — et trop divin.
C’est la vie.
Alors, elle est affreuse, la vie ! Et cette Jane me l’a rendue plus affreuse. Dire que je cherchais l’autre en elle !… Et qu’elle a le même visage avec une âme d’enfer !… L’autre, si pure, si bonne !… C’est même ce qui m’afflige le plus en ce moment, d’avoir profané sa mémoire. J’ai des remords… Je me sens en faute… Je l’ai contristée… je le sais.
Les morts nous oublient vite, soyez sûr, en supposant qu’ils se survivent. Aussi vite que nous, les vivants, nous les oublions.
Il n’empêche que j’ai revu Geneviève… Vous ne croyez pas, Joris, à ces effrayants mystères de l’invisible… Pourtant, c’est ainsi ; je la revois ; je ne la voyais plus. Elle est revenue. Elle me fait des reproches, mais si doucement ! La semaine dernière j’en ai rêvé… Elle m’est réapparue, toute pâle, en tunique blanche. Elle me demanda de ne pas l’oublier… Depuis, il me semble, à chaque instant, que je la revois… Elle est près de moi, elle m’accompagne, elle me suit, toute en larmes. Elle me parle ; j’entends sa voix… C’est une présence presque physique… Dans le soir, je la sens, elle flotte au loin, le brouillard se déplie… C’est son linceul. Elle va en sortir. Et tout à coup elle se trouve près de moi, elle-même, très réellement…
Vous n’avez pas cessé de vivre en pensée avec elle… L’idée fixe crée de ces phénomènes.
Peut-être. Et puis aussi, il y a des fluides…
Alors vous l’évoquez ?
Je ne me rends pas compte moi-même… Je ne sais plus où en sont mes yeux… je ne sais plus où en est mon âme ! Je subis tout, je ne réagis plus… Tenez, je deviens comme ce canal qui est là, inerte, entre la vraie lune, trop lointaine dans le fond du ciel, et une deuxième lune, la lune mirée, la lune fausse et qui ressemble…
Il n’y a donc plus qu’à vous laisser vivre !
C’est ce que je fais. J’ai honte, et je continue… je souffre, et je recommence… entre ces deux femmes !
Moi, je n’aurais pas ce courage.
Certes, quand je songe à ce que j’ai déjà souffert par celle-là… (Il montre d’un geste de colère la maison de Jane.) j’ai l’envie d’en finir, de m’en retourner d’un trait, de ne plus jamais la revoir…
Sans doute, cela vaudrait mieux. Décidez-vous tout de suite. C’est ainsi qu’on se guérit. Retournons ensemble.
Pas encore… pas aujourd’hui… J’ai à lui parler… je voudrais savoir… je voudrais la confondre, ce soir…
Je m’y attendais bien. Alors, je vous laisse… puisque vous allez chez elle… Moi, je me couche tôt, pour travailler de bonne heure… (Il tend la main à Hughes.) Au revoir !
Vous devez me trouver bien lâche ?
Au contraire !… Il est facile de quitter une femme qui vous fait du mal. Ce qui est courageux, c’est de la subir, de porter son fardeau de souffrance.
Non ! non ! je suis lâche !
Le lâche est celui qui fuit la douleur… Vous, vous osez l’affronter. C’est la pire ennemie. Elle fait des blessures qui ne saignent pas et des héros qu’on méprise. Vous êtes un de ces héros silencieux de la douleur… Je vous admire… Je vous plains.
Vous êtes bon !… Au revoir… Au revoir…