Scène III
Hughes… Hughes !
Ah ! c’est encore elle ! Je la sentais bien, dans l’air de ce soir !…
Tu m’attendais, n’est-ce pas ? Tous les hommes savent bien que les morts reviennent… C’est pourquoi ils n’en disent jamais de mal. Ils les redoutent.
Moi, ma Geneviève, j’ai respecté ta mémoire !
Je t’ai vu triste. Ne sois pas si triste ! Souviens-toi de nous… Notre amour est plus fort que la mort… Tout est encore, puisque tu n’as rien oublié…
Rien !…
Rappelle-toi les commencements. Un soir de brume aussi… dans le parc du grand château… nos premiers aveux. Nos doigts étaient ensemble aux roses d’un bouquet…
Je me rappelle…
Et puis tu as ôté les bagues de mes doigts, et, par jeu, tu les glissais aux tiens.
Je me rappelle…
Ah ! nous avons été des amants frénétiques. La mariée blanche devint l’épouse de feu… Nos baisers ! Certains soirs, tu disais qu’ils avaient un goût de fruit, que toute ma chair exhalait une odeur d’ananas. Nos baisers ! Nos baisers !… Ce sont eux, il me semble, qui, maintenant, habillent mon âme…
Ne me rappelle pas tout ce passé…
Il n’y a pas de passé, pour ceux qui s’aiment… Il n’y a qu’un temps, toujours le même, et qui ressemble à l’éternité. Ce qui fut, sera toujours.
Oui, mon amour !…
Notre amour !… Parlons de nous… Te rappelles-tu mes cheveux ? Tu les aimais tant ! Tu les dénouais, tu les maniais, tu les déroulais en méandres. Tu y plongeais la tête comme dans une eau tiède pleine de soleil.
Je me rappelle…
En partant, je te les ai laissés, mes cheveux ! Je n’en ai plus qu’un peu, qui me serre les tempes, comme une couronne pauvre… Ce trésor d’or, tu l’as pris. Ah ! comme ç’a été bon pour toi, quand je commençai d’être absente, de garder ce quelque chose qui avait été bien à moi.
Je me rappelle…
Ainsi je continuais à être un peu vivante auprès de toi. C’est en ses cheveux qu’on se survit… C’est notre portion d’immortalité… Par eux, je suis dans ta maison. Ma chevelure est l’âme de ta maison ; elle est mon âme dans ta maison, qui veille, tendre, aimante, jalouse, inviolable…
Mais, pas une minute, je n’ai cessé de t’aimer. Il n’y a que toi, toujours toi…
Toujours nous, — nous deux !… Il n’y a que nous deux, dans cette ville morte. C’est pour y être seul avec moi que tu es venu ici. Tu m’avais perdue, tu m’as retrouvée… Au fil des vieux canaux, je fus ton Ophélie. Dans les cloches, tu entendis ma voix qui s’éloignait, se rapprochait, croissait ou décroissait… Et ce soir, dans le brouillard, tu m’as cherchée, car c’est un linceul dont tu me déshabilles !
Oui !… il n’y a que toi. C’est toi seule que je cherche, partout !
Je ne veux pas que tu m’oublies… J’ai si peur que tu ne m’oublies !…
Non ! la vie ne me ressaisira pas…
Je veux te croire… C’est vrai que tu es aussi pâle que moi…
Toi seule, je t’aime !
Tu dis bien vrai ?
Oui, l’autre, c’est encore une façon de t’aimer… Je ne l’ai voulue que parce qu’elle te ressemble… tu le sais bien, n’est-ce pas ?
Je ne sais que nous deux… Je ne veux qu’être aimée, — et tu m’aimes, dis-tu. C’est assez. Le reste, qu’importe ? C’est la vie… Je n’en sais plus rien… Nous ne nous joignons plus que par l’amour… C’est le contact immortel. Si tu ne m’aimais plus, tu ne me verrais plus.
Alors, toi aussi, tu m’aimes encore… Tu me vois aussi. Tu vois tout. Et tu ne m’en veux pas… Tu pardonnes ! Dis que tu me pardonnes…
Puisque tu m’aimes !… C’est tout ce qui, de toi et de la vie, peut se communiquer à moi, parce que c’est de l’éternité aussi, l’amour… Le reste, je l’ignore, je ne sais pas, je ne sais plus…
Ah ! tu es bonne ! Je t’aime… Tu comprends… Tu vois les choses comme Dieu les voit, comme on les voit de l’autre côté de la vie… (Il fait un pas vers l’apparition, et, d’un ton de prière, regardant la maison d’en face aux fenêtres éclairées.) Laisse-moi y aller !