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Classiquesen Ligne

Scène II.

M. DURAND, LE VOISIN.
le voisin.

Que diantre apportez-vous là ? Un pavé ? Ah ! oui, la minéralogie, la géologie… Allons, bonjour, ami Durand !

Durand, posant son pavé sur la table. Il est en costume de voyageur à pied.

Ah ! voisin, je suis content de vous voir ! Ouf ! bouf ! quelle charge ! Ça va bien chez vous ?… Et ici, avez-vous vu mon monde ici ? Moi, je n’ai encore vu que ma cuisinière,… et je ne sais pas…

le voisin.

Je peux vous en dire autant. Je n’ai vu qu’elle, mais je sais que vos autres serviteurs se portent bien.

durand, à part.

Pourquoi donc Louise n’est-elle pas ici quand j’arrive ?

le voisin.

Vous paraissez tout préoccupé : que cherchez-vous ?

Durand

Rien. Si fait,… mon manteau de voyage. Je le tenais tout à l’heure.

le voisin.

Vous l’avez sur les épaules, ce qui est fort étrange par la chaleur qu’il fait.

Durand

Ah ! tiens ! c’est singulier !

le voisin.

Vous êtes toujours distrait ? Fi ! c’est devenu vulgaire. Si j’étais savant, moi, je voudrais me distinguer par une tenue excellente et une continuelle présence d’esprit, afin de montrer aux gens que j’ai la tête assez forte pour porter mon savoir.

Durand

C’est ce que Louise me dit. Grâce à ses remontrances, je me tiens fort propre, comme vous voyez ; mais il m’est impossible de ne pas égarer ou perdre mes effets. Voyons, cette fois je suis bien sûr de n’avoir rien oublié en route ; tout était dans mon sac. Permettez que je m’en débarrasse. Ils m’ont mis des courroies neuves qui me coupent les épaules. J’ai été obligé deux ou trois fois de l’ôter pour le porter à la main. (Il cherche à se débarrasser du sac qu’il n’a pas.)

le voisin, criant.

Qu’est-ce que vous croyez donc avoir sur le dos ?

Durand, se tâtant.

Je n’ai rien, c’est vrai ! Je vous jure que je croyais sentir les courroies. Il faut qu’elles m’aient blessé aux entournures.

le voisin.

Mais le sac, où est-il ?

Durand

Je viens de l’ôter apparemment dans le vestibule. Oui, oui, je me souviens : j’ai dû le mettre au porte-manteau, (il va pour sortir et s’arrête devant une étagère.) Bon ! qu’est-ce que c’est que ça ? La grauwacke schisteuse dans les roches primitives !.. Cet imbécile de Coqueret ! Jamais il ne saura remettre en place un échantillon que son stupide plumeau fait tomber ! Ah ! quelle rage d’épousseter ! Il est vrai que Louise veut cela, et qu’il faut bien s’y soumettre. Pourvu que tout ne soit pas bouleversé ! (Il examine et range.)

le voisin

Ah çà ! dites donc, ami Durand, pensez un peu moins à vos pierres et faites-moi la grâce de m’écouter. Je suis venu pour vous parler d’autre chose, moi.

Durand

Parlez, parlez, mon cher ami, je suis tout à vous… Seulement attendez… mon marteau ! Ah ! il est resté dans mon sac ; mais je trouverai bien ici… (il ouvre un tiroir et prend un marteau.) Ah ! ah ! maître Jean Coqueret se sera exercé en mon absence. Voilà un outil ébréché, hors de service !… l’animal !… (il en prend un autre.)

le voisin

C’est votre faute, vous voulez faire de vos valets des minéralogistes…

Durand

Mon cher, celui-là, j’aurais juré qu’il avait des dispositions étonnantes : il a ce que nous appelons familièrement de l’œil, c’est-à-dire qu’il a le sens oculaire admirablement développé ; mais dès qu’on veut lui mettre un nom exact ou une saine notion dans la cervelle, c’est un idiot !

le voisin

Eh bien ! cela devrait vous faire rire !

Durand

Ça me fait rire quand je suis en train de rire ! Croiriez-vous qu’il appelle le mica du nougat et les encrinites des encritoires ?

le voisin

Et Louise, est-ce qu’elle y mord à tous vos noms barbares ?

Durand, avec feu.

Louise ! c’est un phénix d’intelligence, mon cher. Ah ! si je m’étais occupé plus tôt de l’instruire ! Je n’y songeais pas : pourvu qu’elle fût ma ménagère, je croyais qu’elle en saurait toujours assez ; mais ne voilà-t-il pas que tout dernièrement je m’avise de lui dire : Que ne sais-tu un peu de minéralogie ? tu ferais de l’ordre dans mes matériaux, que je n’ai pas trop la patience de ranger, et que ce petit laquais me place de manière à représenter l’image du chaos primitif. Eh bien ! mon cher ami, vous me croirez si vous voulez, en trois mois Louise, cette petite paysanne qui sait tout au plus lire et écrire proprement, s’est mise à étudier mon Index methodicus, vous savez, l’ouvrage élémentaire que j’ai publié l’année passée, et la voilà qui connaît les roches principales et une bonne partie de leurs modifications aussi bien que vous et moi.

le voisin

Aussi bien que moi ! merci. Je n’en sais et n’en veux pas savoir le premier mot. Pauvre fille ! cela doit bien l’ennuyer.

Durand

L’ennuyer, elle ! Vous ne savez pas ce que c’est que Louise ! Quel trésor de dévouement, d’abnégation ! Pourvu qu’elle se rende utile, elle est heureuse, n’ayant pas d’autre idée, pas d’autre instinct que le désir de servir et de contenter ceux qu’elle aime.

le voisin

Vous en parlez avec feu.

Durand

Eh bien ! pourquoi donc pas ? Y entendez-vous malice ?

le voisin

Non, Je vous connais pour le plus rigide des hommes dans vos principes et dans vos mœurs ; mais je me demande si, l’aimant à ce point, vous ne songez pas à l’épouser.

Durand, riant.

L’épouser, moi ! Ah ! la bonne idée ! Il n’y a que vous pour avoir des idées pareilles.

le voisin

À mon tour, je vous dirai : Pourquoi donc pas ? Vous êtes sans préjugés, vous !

Durand

Je ne sais pas ce que vous appelez des préjugés, mais je sais que j’aime cette enfant d’un sentiment trop pur, trop paternel pour jamais songer à imposer mes quarante-cinq ans à sa verte jeunesse. Non, non, diable ! à moi une jeune femme ! Et le ridicule, et l’avenir, et le catarrhe, et le clabaudage, et la corruption inévitable autour des ménages mal assortis ! Est-ce qu’une fille d’Eve, dans une pareille situation, peut sans désespoir rester fidèle à un vieillard ? Non, vous dis-je ! Laissons Thérèse à Jean-Jacques Rousseau. Ces escapades ne sont permises qu’aux hommes de génie, lesquels eux-mêmes ne s’en trouvent pas toujours fort bien.

le voisin

Puisque vous êtes dans de si sages idées, je vois que je peux vous parler raison. Une femme de trente-deux ans est ce qu’il vous faut. Avez-vous vu ma nièce à la ville ?

Durand, qui travaille son pavé.

Gryphée arquée ! Trigonie gibbeuse…

Le voisin

Qui ? ma nièce ? une gryphée, une bossue ! Qu’entendez-vous par là, je vous prie ? Il n’y a ni griffes ni gibbosités dans ma famille !

Durand

Eh ! je ne vous parle pas de votre nièce, mon cher ! J’examine ce que contient ce magnifique bloc d’oolithe ; c’est une vraie trouvaille que j’ai ramassée sur la grande route au moment où le cantonnier allait l’employer. Ce sont des pavés de rebut qu’ils brisent pour ferrer la voie. En détruisent-ils, ces malheureux, des échantillons précieux et rares ! Et pourquoi, je vous le demande ? Si tout le monde avait le bon sens de voyager à pied, comme je fais en tout pays et en toute saison…

Le voisin

Vous êtes allé à la ville à pied et vous êtes revenu de même ?

Durand

Parbleu ! — dix-sept espèces de débris dans une seule pierre ! Et quand je dis débris, beaucoup de sujets sont dans un état de conservation parfaite ! Voici la térébratule épineuse, la pholadomya fidicula, nerinea hieroglyphica, cidaris coronata…

Le voisin

Et patati, et patata !… Mon ami, vous devenez insupportable, et puisqu’il n’y a pas moyen de vous arracher une parole qui ait le sens commun,… je suis votre serviteur ! (il prend son chapeau.)

Durand

Non, voisin ! Allons donc, pardonnez-moi ! Un moment de patience… Il y a là quelque chose qui m’intrigue… Est-ce la dent palatale d’un poisson, ou bien ?…

Le voisin

Tenez, vous n’êtes peut-être pas si distrait que vous en avez l’air ! Vous faites la sourde oreille pour ne pas me répondre ; mais je vous dis, moi, qu’il est temps de vous décider. Vous avez laissé faire des démarches, et j’apprends de ma sœur qu’étant allé à la ville pour voir sa fille, vous avez tout simplement oublié de leur rendre visite.

Durand

Eh bien ! je n’ai rien oublié du tout. Je n’ai pu me résoudre, il est vrai, à faire cette visite embarrassante ; mais j’ai vu votre nièce à la promenade. Je l’ai trouvée fort bien, et, comme le mariage est une chose grave qui demande réflexion, je suis revenu chez moi pour réfléchir un peu.

Le voisin

À quoi diable voulez-vous réfléchir ? Vous savez tout ce qui concerne cette jeune veuve. Elle est de bonne famille, elle n’a pas d’enfans, son âge est assorti au vôtre ; elle est sage, belle, instruite, aimable. Il n’y a qu’une voix sur son compte, elle est au moins aussi aisée que vous…

durand

Tout cela est vrai, mon voisin. Pourquoi vous enflammez-vous ? Est-ce que je vous contredis ? Je vous dis que je l’ai vue ! C’est une grande blonde, mince, élégante, un peu maigre par exemple !

le voisin

Que diable me dites-vous là ?

durand

Oui, oui, elle est un peu maigre,… c’est dommage !… Et très blonde… Je l’eusse préférée brune !

le voisin

Ah çà ! voisin, vous qui parlez du sens oculaire, je vous déclare que vous en êtes tout à fait dépourvu. Élise est petite, brune et d’un aimable embonpoint, comme on disait de mon temps. C’est une autre que vous avez regardée ; c’est son amie. Mme de Saintes, que vous avez prise pour elle !

durand

Ah !… Alors votre nièce est cette brunette qui lui donnait le bras ? Oui, oui, j’ai fait attention aussi à celle-là… Diantre, elle est jolie !… Un peu trop brune et un peu trop petite… Pourtant j’y penserai, elle le mérite… J’y pense ! Donnez-moi le temps de m’habituer à l’idée d’une petite brune, moi qui, depuis trois jours, ne cessais de méditer sur les particularités physiologiques d’une grande blonde.

le voisin

Durand, voulez-vous que je vous dise ma façon de penser ? Vous ne vous souciez ni des brunes ni des blondes. Vous n’avez pas la moindre envie de vous marier, et vous vous êtes dépêché de revenir pour n’avoir plus à y songer.

durand

Non ; je suis un homme sincère, et je n’ai fait aucun raisonnement pour me dispenser de prendre un parti. Je suis revenu,… ma foi, parce que mes jambes m’ont ramené ici. Que voulez-vous ? l’habitude, le besoin de travailler, l’impossibilité de rester oisif, d’aller dîner en ville, de faire ma cour… Je n’entends rien à tout cela, moi, que diable ! Je n’ai jamais tenu de propos galans à une femme, je crains d’être l’âne qui contrefait le petit chien ; j’ai senti qu’on allait me trouver parfaitement ridicule, et je me suis dit,… non, je ne me suis rien dit. J’ai pris mon sac de voyage, je me suis mis à marcher, et me voilà arrivé sans trop savoir pourquoi ni comment.

le voisin

Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire, moi ! Vous avez le mariage en horreur, et vous préférez rester vieux garçon. Je devais m’attendre à cela de la part d’un original de votre étoffe. Vous m’avez fait faire un pas de clerc en me priant d’écrire à ma sœur…

Durand

Ah ! permettez, je ne vous en ai pas prié du tout ; c’est vous qui me l’avez offert en me persuadant que je devais accepter.

le voisin

Vous n’avez pas dit non !

Durand

Je n’ai pas dit oui !

le voisin

Et à présent vous ne dites ni oui, ni non ? Eh bien ! ma nièce n’est pas faite pour attendre votre bon plaisir, entendez-vous ?… Elle ne manque pas de prétendans, elle ne vous connaît pas, et elle ne vous eût donné la préférence que pour me faire plaisir.

Durand

Oh ! en ce cas, voisin, c’est pour le mieux ! Je n’ai pas de scrupule à hésiter.

le voisin

Dispensez-vous d’hésiter davantage ; ma nièce n’est pas pour vous. Je vais lui écrire sur l’heure de se décider pour un autre, en lui demandant pardon de la sotte démarche que mon amitié pour vous m’avait suggérée.

Durand

Oh ! si vous vous fâchez…

le voisin

Eh ! pardieu, oui, je me fâche ! J’en ai le droit.

Durand

Non.

le voisin

Si fait, et je suis bien aise de vous dire, en vous quittant, que vous gâtez à plaisir votre existence avec des billevesées ! Voilà un homme bien heureux et un citoyen bien utile, qui ne se plaît qu’à remplir sa maison de pavés de rebut et de coquilles cassées ! Je vous avertis, moi, que vous ferez une sotte fin, que vous deviendrez un pédant ridicule, un cœur sec et frivole, un cerveau romanesque, un fantasque et un Cassandre !…

Durand

Diable ! voilà bien des maux à la fois.

le voisin

Oui, oui, et que vous tomberez dans quelque déplorable folie, car l’homme est fait pour la famille, pour la société, et celui qui ne veut pas vivre comme les autres, celui qui n’a pas le goût des choses raisonnables… Je ne vous dis que cela, monsieur Durand, je ne vous dis que cela, et souvenez-vous de ce que je vous dis ! (il sort.)