Scène IV.
Voilà, monsieur ! Bonjour donc, monsieur ! Monsieur est revenu ?
Apparemment… Bonjour, mon garçon. Où est Louise ?
Très bien, monsieur. Et vous-même ?
Je te parle de Louise !
En vous remerciant, monsieur ! Et vous pareillement ?
Quand tu auras fini tes salamalecs, tu me répondras peut-être. Je te demande où est Louise.
Monsieur est bien bon. Louise est… Je ne sais pas, monsieur, où elle est, la Louise ; mais je peux bien dire à monsieur qu’elle et moi on est comme frère et sœur, ni plus ni moins !
Tiens, je l’espère bien ! (À part.) Est-ce qu’il y entendrait malice ? Non, il est trop simple. (Haut.) Ah çà ! trouve-moi mon sac, qui doit être quelque part par-là.
Le v’là, monsieur, je l’ai trouvé !
Je l’avais donc perdu ?
Oh ! monsieur ne l’avait pas perdu ; il l’avait laissé au bord de la route, sur un tas de pierres. Je m’en revenais du pré, où j’avais été conduire la vache avec Louise.
Alors Louise est restée dans le pré ? Pourquoi disais-tu que tu ne savais pas où elle était ?
Moi, j’ai dit ça ?
Oui, tu l’as dit.
C’est étonnant, cela, monsieur. Je croyais bien avoir dit : Elle est avec sa vache.
Et pourquoi s’occupe-t-elle encore des vaches ? Je l’en avais dispensée.
Oh ! monsieur, elle ne veut pas faire la demoiselle ! Elle aime tant les bêtes !
Enfin pourquoi m’as-tu dit : Je ne sais pas ?
J’ai cru que monsieur me demandait où était la cuisinière.
Allons, tu seras toujours aussi fou, aussi distrait ! Une vraie tête de linotte !
Oh ! non, monsieur ! Depuis huit jours que monsieur s’est absenté, je ne suis plus de moitié si bête !
C’est-à-dire que c’est moi qui te rendais bête ?
Oh ! non, monsieur, toute la faute était à moi ! Mais depuis que Louise a entrepris mon éducation…
Ah ! Louise a entrepris…
Oui, monsieur. Elle m’a dit comme ça : Vois-tu, Jean, tu impatientes notre maître avec ta bêtise, faut te forcer l’esprit pour lui complaire, faut apprendre ! Moi, j’ai appris à seule fin de t’enseigner, et je vais t’enseigner bien vite, du temps que monsieur n’y est pas.
Alors,… selon toi, elle ne s’est donné la peine d’apprendre qu’à ton intention ?
Oui, monsieur, c’est comme je vous le dis.
Elle est, ma foi, bien bonne !
Oh ! oui, monsieur, elle est diantrement bonne, c’est la vérité !
Et moi qui attribuais ce beau zèle à son dévouement pour moi !… Mais c’est pour l’encourager, ce qu’elle lui a dit là… Au fond, elle ne songeait qu’à le rendre moins impatientant pour moi ; c’était encore une manière de me servir. Excellente fille ! (Haut.) Voyons, que t’a-t-elle appris. Mlle Louise ?
La Louise ? Elle m’a commencé par le commencement, par les…
Par les granites ?
Oui, monsieur.
Eh bien ! qu’est-ce que le granit ?
Ce que c’est, ce que c’est ! c’est ce qu’on place au commencement des livres et au numéro 1 sur les rayons. C’est les montagnes du côté de Saint-Pierre.
Bien ! Après ? Cela se compose de…
Ça se compose de,… ça se compose de… trois choses qui sont le… trois choses, qui sont le… le… (Il prend divers échantillons et les montre à Durand.)
Allons ! tu ne sais pas les noms, tu ne les apprendras jamais ; mais l’œil et la mémoire du fait y sont toujours. Il faudrait au moins avoir une idée de l’histoire du globe… D’où est sorti le granit au commencement des choses ?
Oh ! je sais, monsieur. Ça est sorti de l’eau, ou du feu, ou de l’air, c’est comme vous voudrez.
Comment ! c’est comme je voudrai ?
La Louise m’a dit : Monsieur n’est pas sûr, mais il aime mieux que ça soit sorti du feu, et ce sera ce que monsieur décidera.
On dirait qu’à eux deux ils se sont moqués de moi ? Au fait, je n’ai là-dessus que des hypothèses ! (Rêvant en regardant le granit que Coqueret lui a apporté.) Qui résoudra à coup sûr le premier des problèmes ? Qui a présidé au spectacle de ces étonnantes formations ? granit ! la plus vulgaire et la plus mystérieuse des pierres ! tu es la clé qui ouvre tout, sauf le point de départ ! Derrière toi, il n’y a de prouvé que la fantaisie de nos systèmes ! Tu es le poème fabuleux (Louise entre) de nos rêveries, le témoin impénétrable des jours qui ne sont plus, le…