Scène XVIII.
Voyons, entre, n’aie pas peur, remets-toi… Il n’est pas là… Ne lui montre pas ta peine, parle-lui honnêtement, et surtout ne pleure pas, car de te voir pleurer, ça me fait perdre la tête, je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais !… Laisse-moi arranger tout cela du mieux que je pourrai.
C’est faux ! je t’aime !
Oui, tu m’aimes comme ton petit chien, comme tes poules ! Tu as bien pleuré quand la pigeonne blanche a été mangée par la belette !
Tu dis des folies, des sottises ! Je t’aime comme tu le mérites ; mais tu vois bien que monsieur…
Quoi ! monsieur, monsieur, toujours monsieur ? Qu’est-ce que ça lui fait, tout ça, à monsieur ? Est-ce que ça le regarde ? est-ce qu’il me prend pour un mauvais sujet ? est-ce qu’il ne me connaît pas ? est-ce qu’il ne sait pas que je l’aime autant que tu peux l’aimer, que je me flanquerais dans le feu pour lui connue pour toi, et que, si j’étais à sa place et lui à la mienne, je le marierais avec toi, comme je souhaite qu’il nous marie ?
Ne parle pas si haut, Jean ; monsieur est peut-être par là dans sa chambre ! Tout ce que tu dis là, c’est justement ce qu’il ne faut pas lui dire ! C’est ça qui le fâche ! Il ne veut pas,… il ne veut pas de gens mariés à son service, tu sais bien ; il y a des maîtres qui n’aiment pas ça !
Oui, oui, des mauvais maîtres qui ne pensent qu’à eux ; mais ça n’est pas des maîtres comme M. Durand, qui veut qu’on soit heureux chez lui. Vois-tu, Louise, s’il est fâché, c’est ta faute ! Si tu avais dit comme moi ;… mais tu ne pouvais pas dire comme moi, puisque tu ne veux point de moi.
Ça n’est pas ça, Jean ! Voyons ! écoute-moi… (L’attirant vers la fenêtre et lui parlant à demi-voix.) Je t’épouserais bien s’il le voulait, et je…
Vrai !… bien vrai, Louise ?
Bien vrai ! mais ça n’est pas si aisé que tu crois ! il y a des raisons que tu ne devines pas, que je n’ose presque pas deviner moi-même, et que j’ose encore moins te dire. Est-ce que tu ne peux pas faire un effort pour les deviner ! Voyons ! si monsieur, en me voyant devenir grande, avait pensé malgré lui…
Louise ! ça n’est pas bien, ce que tu veux me donner à entendre. Comment, tu crois,… tu t’imagines !… Non, ça n’est pas bien : c’est faux ! Monsieur est un homme raisonnable, et tu le prends pour un fou ; c’est un homme qui a de l’esprit plus que toi et moi, et tu le prends pour une bête ; enfin monsieur est le plus honnête homme que la terre ait jamais porté, et tu t’es mis dans l’idée qu’il avait de mauvaises idées sur toi ? Tiens ! ça me fâche, ça me met en colère !… Si un autre que toi me disait ça, il aurait déjà mon poing sur la mâchoire !
Allons ! tu ne comprends donc pas encore ? Je te dis que monsieur a certainement l’idée de m’épouser. Est-ce que, sans cela, il serait jaloux de moi ? Non, va ! je le connais aussi bien que toi : c’est le plus grand cœur d’homme que le bon Dieu ait fait, et jamais il ne m’empêcherait d’aimer quelqu’un d’honnête, s’il n’était pas décidé à me prendre pour sa femme !
Eh bien ! ça n’est pas vrai, Louise, ça ne se peut pas ! Songe donc ! Monsieur t’aurait donc élevée comme ça à la brochette pour te dire un beau matin : Te voilà jeune fille et me voilà vieux homme, tu vas me payer mes bontés, mes soins, tout ce que j’ai fait pour toi,… c’est-à-dire pour moi, puisque je t’ai élevée pour moi,… et tu ne pourras pas me refuser, car j’ai été bon pour ta mère, et je te prendrai par le plus sensible de ton pauvre cœur, et encore que tu aimes le petit Jean, faudra l’oublier pour n’aimer que moi. Non, non ! Louise, ça serait d’un égoïste, et, mordieu ! monsieur ne l’est pas. Va-t’en le trouver, dis-lui que tu m’aimes, et tu verras. Oui ! j’en mets ma main au feu, monsieur te dira : « Louise, je n’ai eu qu’une idée en te prenant chez moi, c’est de te rendre heureuse, et si tu pensais le contraire, cela serait un affront et une injustice que tu me ferais. » Voilà ce que monsieur te répondrait, si tu avais le courage de m’aimer franchement ; mais tu ne m’aimes pas assez pour l’avoir, ce courage-là, et peut-être que l’ambition te tire par un bras pendant que l’amitié te retient par l’autre.
Eh bien ! non, Jean, ça n’est pas comme ça ! Je n’ai point d’ambition, et j’étais entre deux amitiés sans savoir à laquelle entendre ; mais ce que tu viens de me dire change mes idées, et je vois que tu n’es en rien au-dessous de monsieur, puisque tu ne veux pas douter de lui. Qui sait même si ce n’est pas lui qui est pour le moment au-dessous de toi ?… Tu as bien parlé, Jean, tu vaux mieux que moi, et c’est pour ça que me voilà décidée. Va-t’en m’attendre au jardin, je veux lui parler tout de suite, et, sois tranquille, je ne craindrai plus tant de lui faire de la peine. Tu m’as fait comprendre que, s’il ne surmontait pas cette peine-là, il ne serait plus lui-même, et ne mériterait plus de nous tant d’estime et de respect. Va vite, et ne crains rien ! Je t’aime, mon bon Jean ! je t’aime de tout mon cœur !
Oh ! merci, merci, ma Louise. (Il sort.)