NOTICE PRÉLIMINAIRE
Nous avons vu, dans la notice sur le Fils naturel, comment La Harpe expliquait l’insuccès de ce drame. « Il n’en fut pas de même, continue-t-il, du Père de famille ; il réussit et on le joue encore, quoiqu’il y ait peu de pièces aussi peu suivies. Les deux premiers actes ont de l’intérêt, et il y a au second une scène entre le père et le fils, où le rôle de ce dernier est au moins passionné, si celui du père est déclamatoire ; mais, passé ce moment, toute la machine du drame manque par les ressorts ; et si la pièce s’est soutenue au théâtre, c’est qu’au moins il y a toujours du mouvement, quoique ce mouvement soit faux. »
Le Père de famille est le second essai dramatique de Diderot. Il fut imprimé en 1758 avec un Discours sur la poésie dramatique adressé à Grimm. Il n’attendit pas trop longtemps à la porte de la Comédie française où il fut joué le 18 février 1761. Il l’avait été déjà en 1760, sur le théâtre de Marseille[1].
Voici quels étaient les acteurs qui y figuraient : MM. Grandval, Dangeville, du Bois, Paulin, Bellecour, Préville, Brizard, Blainville, Bernaut, Molé, Durancy, Dauberval, Mlles Gaussin, Dumesnil, Drouin, Préville, Lekain et Camouche.
Mlle Hus et Mlle Dubois remplacèrent, chacune une fois, Mlle Camouche dans les représentations subséquentes, puis par suite de retranchements de scènes épisodiques, les rôles d’homme furent réduits à neuf et ceux de femme à quatre. C’est avec cette mise en scène restreinte que la pièce a toujours été jouée par la suite.
Le registre des recettes pour le premier trimestre de 1761 manquant aux archives du Théâtre-Français, nous ne savons pas quel fut l’empressement du public, mais la pièce fut jouée sept fois, d’abord seule, puis, suivant l’usage, avec une autre, et ne fut interrompue que par les vacances de Pâques.
Depuis qu’il était bruit de cette représentation prochaine, Voltaire ne cessait d’écrire à Paris :
À Thiriot : « Mille remercîments. Encore une fois joue-t-on Tancrède ? joue-t-on le Père de famille ? Ô mon cher frère Diderot ! je vous cède la place de tout mon cœur, et je voudrais vous couronner de lauriers. »
À d’Argental : « … Mais que mes anges ne m’instruisent ni de la santé de Mlle Clairon, ni d’aucune particularité du Tripot[2], ni du retour de M. de Richelieu, ni de la façon dont certaine Épître dédicatoire (celle de Tancrède) a été reçue, ni de l’unique représentation de la Chevalerie, ni du Père de famille, c’est le comble du malheur ! »
À Damilaville : « Je salue tendrement les frères, j’élève mon cœur à eux et je prie Dieu pour le succès du Père de famille. »
La pièce une fois jouée, Diderot ne pouvait manquer de répondre à un tel empressement, vrai ou simulé. Il écrivit donc à Voltaire une lettre qui a été conservée. Nous n’avons pas la réponse de Voltaire ; mais dans ses lettres à d’autres personnes, il revient souvent sur ce thème : « Je regarde le succès du Père de famille comme une victoire que la vertu a remportée et comme une amende honorable que le public a faite d’avoir souffert l’infâme satire intitulée la Comédie des Philosophes.
« Je remercie tendrement M. Diderot de m’avoir instruit d’un succès auquel tous les honnêtes gens doivent s’intéresser. Je lui en suis d’autant plus obligé, que je sais qu’il n’aime guère à écrire. Ce n’est que par excès d’humanité qu’il a oublié sa paresse avec moi, il a senti le plaisir qu’il me faisait. » (À Damilaville, 3 mars 1761.)
C’est alors aussi qu’il annonce à Mme d’Épinay le succès de la pièce à Lyon et qu’il écrit à Damilaville (27 février) :
« Enivré du succès du Père de famille, je crois qu’il faut tout tenter, à la première occasion, pour mettre M. Diderot de l’Académie ; c’est toujours une espèce de rempart contre les fanatiques et les fripons. »
Ce vœu, comme on le sait, ne fut point réalisé ; Louis XV trouva que Diderot avait trop d’ennemis ; mais nous n’en devons pas moins savoir gré à Voltaire d’y avoir pensé le premier, avant Diderot lui-même.
La pièce fut reprise en 1769. Diderot l’annonce à Mlle Voland avec un enthousiasme tel qu’on croirait qu’il a perdu le souvenir des premières représentations (lettres du 23 août et du 2 septembre 1769). Les comédiens ont été forcés par les demandes du parterre de jouer la pièce deux jours de plus qu’ils ne l’avaient projeté. Mme Diderot, elle-même, a compris l’indécence qu’il y avait à répondre à tous ceux qui lui faisaient compliment qu’elle n’y avait pas été. »
Tout cela était beau, consolant, encourageant, mais tout cela, au fond, ne produisit qu’un médiocre effet sur la marche générale du théâtre. Il y eut un grand ébranlement qui s’apaisa vite. Une série de pièces du genre préconisé par le novateur furent écrites, mais la routine est bien puissante, chez nous, et, on le sait, les novateurs n’y ont pas beau jeu. Le véritable effet ne se produisit qu’à distance et il nous semble bien indiqué dans ces lignes de Meister :
« Les situations du drame domestique ou bourgeois ne peuvent guère s’écarter de la vérité de la nature, sans que la plupart des spectateurs s’en aperçoivent ; dès lors toute l’illusion de la scène est perdue pour eux. Ces situations sont-elles trop exactement vraies, tout le charme d’une heureuse imitation s’évanouit également ; l’attention n’est plus assez excitée ; on n’y voit que ce qu’on a trop vu dans le cours habituel de la vie ; la sensibilité par là même en est presque toujours ou trop péniblement ou trop légèrement affectée.
« Je ne connais pas de tragédie qui m’ait fait répandre de plus douces larmes que le Père de famille. Mais combien peu de pièces de ce genre, quoique depuis il en ait paru un grand nombre, avons-nous vues se soutenir au théâtre à côté de ce premier modèle !…
« Le théâtre de Diderot et l’éloquent développement de sa théorie dramatique ont eu, ce me semble, beaucoup plus d’influence sur la littérature allemande que sur la littérature française. Cet ouvrage, traduit par un des plus célèbres écrivains de l’Allemagne, Lessing, a produit et devait produire dans ce pays une très-grande sensation. Les vues et les principes qu’il renferme avaient, surtout alors, bien plus d’analogie avec l’esprit et les mœurs germaniques qu’avec l’esprit et le caractère français. Quelle heureuse application n’en ont pas su faire le génie profond et hardi de Goëthe, de Schiller, le talent facile et fécond des Iffland et des Kotzebüe ! » (Pensées détachées, p. 147.)
Les Allemands eux-mêmes en convenaient encore au commencement de ce siècle. Iffland dans ses Mémoires accorde une grande place aux drames de Diderot et de Sedaine. Brandes raconte (Mémoires, publiés par Picard, 1823, p. 355) à propos d’une de ses pièces, Miss Fanny, qu’ayant consulté le libraire Voss, homme de goût et de valeur, celui-ci lui donna pour toute réponse la Bibliothèque théâtrale de Lessing et sa traduction du Théâtre de Diderot en ajoutant : « Lisez cela avec attention, mon ami ; vous y trouverez le vrai chemin. »
À Paris, au lieu de sentir l’importance de la tentative de Diderot, on faisait, comme toujours, des plaisanteries, bonnes ou mauvaises. On disait par exemple, à propos d’une pièce (Eulalie ou les Préférences amoureuses) refusée par les comédiens : « Le Père de famille engendra Eugénie ; Eugénie engendra Natalie, l’Indigent, Olinde et Sophronie, la Brouette du Vinaigrier, et mille et une autres sottises qui ont engendré Eulalie. » (Correspondance secrète, t. V, p. 368.) On voulait à toutes forces prouver que Diderot n’avait fait que copier Goldoni et quand Goldoni lui-même déclarait qu’il n’en était rien ; quand Deleyre, pour le prouver mieux encore, traduisait le Père de famille et le Véritable Ami (1758), on cherchait dans les épîtres dédicatoires de ces deux traductions des allusions à Mmes de Robecq et de La Marck ; on accusait, — Rousseau lui-même est coupable de cette légèreté, — Diderot d’avoir insulté ces dames dans des épîtres dont Grimm était réellement l’auteur, tandis qu’au contraire, pour éviter une punition à son ami, Diderot prenait sur lui le délit, si délit il y avait, et désarmait ainsi la colère[3] des intéressées.
Donnons, pour l’édification du lecteur, et les pages dans lesquelles Goldoni raconte son entrevue avec Diderot, en 1762[4], et quelques-uns des cancans des Mémoires secrets.
Voici ce que dit Goldoni :
« En attendant, je ne quittais pas les Français ; ils avaient donné l’année précédente le Père de famille, de M. Diderot, comédie nouvelle qui avait eu du succès. On disait communément à Paris que c’était une imitation de la pièce que j’avais composée sous ce titre, et qui était imprimée.
« J’allai la voir et je n’y reconnus aucune ressemblance avec la mienne. C’était à tort que le public accusait de plagiat ce poëte-philosophe, cet auteur estimable, et c’était une feuille de l’Année littéraire qui avait donné lieu à cette supposition.
« M. Diderot avait donné quelques années auparavant une comédie intitulée le Fils naturel : M. Fréron en avait parlé dans son ouvrage périodique ; il avait trouvé que la pièce française avait beaucoup de rapport avec le Vrai Ami de M. Goldoni ; il avait transcrit les scènes françaises à côté des scènes italiennes. Les unes et les autres paraissaient couler de la même source et le journaliste avait dit, en finissant cet article, que l’auteur du Fils naturel promettait un Père de famille ; que Goldoni en avait donné un, et qu’on verrait si le hasard les ferait rencontrer de même.
« M. Diderot n’avait pas besoin d’aller chercher au delà des monts des sujets de comédie, pour se délasser de ses occupations scientifiques. Il donna au bout de trois ans un Père de famille qui n’avait aucune analogie avec le mien.
« Mon protagoniste était un homme doux, sage, prudent, dont le caractère et la conduite peuvent servir d’instruction et d’exemple. Celui de M. Diderot était, au contraire, un homme dur, un père sévère, qui ne pardonnait rien, qui donnait sa malédiction à son fils… C’est un de ces êtres malheureux qui existent dans la nature ; mais je n’aurais jamais osé l’exposer sur la scène.
« Je rendis justice à M. Diderot, je tâchai de désabuser ceux qui croyaient son Père de famille puisé dans le mien ; mais je ne disais rien sur le Fils naturel. L’auteur était fâché contre M. Fréron et contre moi ; il voulait faire éclater son courroux ; il voulait le faire tomber sur l’un ou sur l’autre, et me donna la préférence. Il fit imprimer un Discours sur la poésie dramatique, dans lequel il me traite un peu durement[5].
« Charles Goldoni, dit-il, a écrit en italien une comédie ou plutôt une farce en trois actes… Et dans un autre endroit : Charles Goldoni a composé une soixantaine de farces… On voit bien que M. Diderot, d’après la considération qu’il avait pour moi et pour mes ouvrages, m’appelait Charles Goldoni, comme on appelle Pierre le Roux dans Rose et Colas. C’est le seul écrivain français qui ne m’ait pas honoré de sa bienveillance.
« J’étais fâché de voir un homme du plus grand mérite irrité contre moi. Je fis mon possible pour me rapprocher de lui ; mon intention n’était pas de me plaindre, mais je voulais le convaincre que je ne méritais pas son indignation. Je tâchai de m’introduire dans les maisons où il allait habituellement ; je n’eus jamais le bonheur de le rencontrer. Enfin, ennuyé d’attendre, je forçai sa porte.
« J’entre un jour chez M. Diderot, escorté par M. Duni, qui était du nombre de ses amis ; nous sommes annoncés, nous sommes reçus ; le musicien italien me présente comme un homme de lettres de son pays, qui désirait faire connaissance avec les athlètes de la littérature française. M. Diderot s’efforce en vain de cacher l’embarras dans lequel mon introducteur l’avait jeté. Il ne peut pas cependant se refuser à la politesse et aux égards de la société.
« On parle de choses et d’autres ; la conversation tombe sur les ouvrages dramatiques. M. Diderot a la bonne foi de me dire que quelques-unes de mes pièces lui avaient causé beaucoup de chagrin ; j’ai le courage de lui répondre que je m’en étais aperçu. « Vous savez, monsieur, me dit-il, ce que c’est qu’un homme blessé dans la partie la plus délicate. — Oui, monsieur, lui dis-je, je le sais ; je vous entends, mais je n’ai rien à me reprocher. — Allons, allons, dit M. Duni, en nous interrompant, ce sont des tracasseries littéraires qui ne doivent point tirer à conséquence ; suivez l’un et l’autre le conseil du Tasse :
Ogni trista memoria ornai si taccia ;
E pongansi in obblio le andate cose[6].
« M. Diderot, qui entendait assez l’italien, semble souscrire de bonne grâce à l’avis du poëte italien : nous finissons notre entretien par des honnêtetés, par des amitiés réciproques, et nous partons, M. Duni et moi, très-contents l’un de l’autre. » (Mémoires de Goldoni, 1787, troisième partie, ch. v.)
Passons maintenant aux Mémoires secrets. Remarquons d’abord qu’ici encore les dates ne sont point concordantes. C’est seulement en 1764 que les Mémoires enregistrent les bruits suivants :
« 4 octobre. — Nous tenons de la bouche de M. Goldoni que, malgré toutes les démarches que lui et ses amis ont faites pour le faire rencontrer avec M. Diderot, celui-ci a toujours éludé. En vain MM. Marmontel et Damilaville, intimement liés avec ce dernier, ont-ils promis de lever les difficultés, il paraît que tous deux ont échoué dans leur négociation. Il ne sait à quoi attribuer une antipathie aussi forte ; il déclare qu’il n’y a que le premier acte du Fils naturel qui soit semblable au sien ; il regarde le Père de famille comme tout à fait opposé à celui qui est dans ses œuvres ; enfin il parle de ce philosophe avec un respect, une estime, des sentiments bien différents de ceux que l’autre a témoignés dans ses répliques aux reproches qu’on lui faisait d’avoir pillé l’italien. »
« 22 mars 1765. — Goldoni vient de donner un nouveau volume de ses œuvres qui fait le septième. On y lit le Père de famille et le Véritable Ami, ces deux pièces qui ont occasionné l’accusation de plagiat intentée par Fréron contre M. Diderot et l’antipathie que ce dernier a conçue contre cet auteur italien, qui ne savait rien de ce qui se passait à cet égard. M. Goldoni fait, dans une préface, le détail de tout ce que nous avons dit là-dessus, et se venge avec autant de noblesse que de justice des choses peu avantageuses que la passion avait dictées à M. Diderot sur les ouvrages du comique italien. »
Étant donné que les étrangers — c’est l’essence de la politesse — ont toujours raison contre les Français, tout cela est bien, et il ne nous reste, pour revenir à notre sujet, qu’à citer encore les Mémoires secrets, à l’occasion de la représentation du Père de famille en 1769.
« 10 août. — Les comédiens français ont remis hier le Père de famille de M. Diderot. Ce drame très-pathétique a produit l’effet ordinaire de serrer le cœur et d’occasionner des larmes abondantes. On comptait autant de mouchoirs que de spectateurs. Des femmes se sont trouvées mal et jamais orateur chrétien n’a produit en chaire d’effet aussi théâtral. »
Le même succès de larmes est signalé en 1773 à Naples, par Galiani, dans une représentation devant le roi. « Nous avons ici, dit-il (16 janvier 1773), des comédiens français… Ils ont débuté par le Père de famille, parce que c’est de toutes les pièces du théâtre français celle dont le succès est le plus assuré dans toutes les villes d’Italie et d’Allemagne. Événement bien naturel et qui ne paraîtra étrange qu’à Fréron et à Paris. »
Le 23, Galiani écrit encore : « Ce qui paraîtra bien comique et tout à fait incroyable, c’est qu’avant de les entendre (dans la représentation donnée par les comédiens à la cour), le roi avait annoncé que ces Français ne lui plairaient pas, qu’ils l’ennuieraient ; car il aime à rire et non à pleurer. Il est arrivé que lorsqu’on jouait la pièce, tous les courtisans bâillaient, s’ennuyaient, prenaient du tabac, faisaient quelque bruit, pendant que leur roi fondait en larmes. »
Il nous faut arriver en 1811 pour assister à une réaction. Dans son feuilleton du 11 mars de cette année, Geoffroy s’écrie d’un air de triomphe : « On a sifflé le Père de famille. Oh ! mânes de Diderot ! quel outrage sanglant pour le grand dramaturge, pour le grand législateur de la tragédie bourgeoise ! Cet énergumène a, dit-on, écrit de belles pages, comme il arrive aux fous de faire de beaux rêves ; il a porté plus loin qu’aucun autre l’emphase et la jonglerie philosophiques. Son siècle en fut la dupe parce qu’il eut le bonheur de naître dans le siècle des charlatans. Plus tôt ou plus tard on eût pu lui donner pour Parnasse et pour théâtre les Petites-Maisons. Le Père de famille est regardé comme son chef-d’œuvre ; il fut joué dans un temps où les caricatures pathétiques étaient à la mode ; c’est une conception bizarre… Son peu de succès est une nouvelle preuve de notre retour au bon goût et aux idées saines. Ce drame est tombé avec la philosophie qui l’avait mis en crédit. Nous avons reconnu par une funeste expérience que quarante ans de déclamation et de pathos sur la sensibilité, l’humanité, la bienfaisance, n’avaient servi qu’à préparer les cœurs aux derniers excès de la barbarie. » (Journal de l’Empire.)
Dans cette représentation Mlle Mars jouait Sophie, Mlle Leverd, Cécile, et Armand, le Père de famille.
Mais, quoi qu’en dît Geoffroy, la pièce n’était pas encore si bien tombée qu’on ne la rejouât. Les dernières représentations n’eurent lieu qu’en 1835. À cette époque, voici quelle était la distribution :
| DORBESSON | MM. | Joanny. |
| Le Commandeur | Perier. | |
| SAINT-ALBIN | Firmin.— Bouchet. | |
| GERMEUIL | Mirecour. | |
| M. LE BON | Dumilatre. | |
| DESCHAMPS | Faure. | |
| LABRIE | Arsène. — Alexandre. | |
| PHILIPPE | Mathieu. | |
| Un Exempt | Monlaur. | |
| Mlle CLAIRET | Mmes | Thierret-Georges. |
| CÉCILE | Verneuil. | |
| SOPHIE | Plessy.— Anais. | |
| Mme HÉBERT | Hervey. |
Ceux qui ont assisté à ces représentations se rappellent encore l’effet produit par Firmin quand il répondait au Commandeur le mot célèbre : J’ai quinze cents livres de rentes.
« Ce mot, dit M. Eusèbe Salverte, dans son Éloge philosophique de Diderot, non-seulement la nature avait pu le dicter, mais Diderot l’avait entendu prononcer par un jeune homme d’une famille opulente, placé dans une situation précisément semblable à celle de Saint-Albin. Je tiens cette anecdote de M. Gudin (membre associé de l’Institut national) à qui Diderot l’avait souvent répétée. »
On reconnaîtra dans cette pièce sinon l’histoire exacte, au moins un tableau des passions qui ont pu s’agiter en Diderot et autour de lui lors de son mariage avec Mlle Champion.
Il y a une édition du Père de famille, Londres, chez T. Hookham, libraire dans Bond street, MDCCLXXXVI ; elle fait partie du Recueil des pièces de théâtre lues par M. Le Texier en sa maison, Lisle street, Leicester fields ; in-8o, t. V.
La pièce a été traduite en anglais en 1770 ; et en 1781, sous ce titre : The family picture. A play, taken from the french of M. Diderot’s Père de Famille ; with verses on different subjects, by a lady. London, J. Donaldson et R. Faulder, in-8o, de xii et 76 pages dont 62 pour la traduction.
Indiquons encore des traductions en hollandais par H. van Elven, Amsterdam, 1773 ; et anonyme, Utrecht, même date ; en russe, par Forgei de Glebow et par Beydan de Jetschaninow ; en allemand, par Ant. de Riegger, Vienne, 1777.
- ↑ Lettre à Mlle Voland, du 1er décembre 1760.
- ↑ La Comédie-Française.
- ↑ À vrai dire il fallait être bien dans le secret pour reconnaître ces dames (deux amies de Palissot) dans les épîtres, et Voltaire avait raison de douter. « M. *** (écrivait-il à l’auteur des Philosophes) m’a assuré, dans ses dernières lettres, que M. Diderot n’est point reconnu coupable des faits dont vous l’accusez. Une personne, non moins digne de foi, m’a envoyé un très-long détail de cette aventure ; et il se trouve qu’en effet M. Diderot n’a eu nulle part aux deux lettres condamnables qu’on lui imputait. »
- ↑ Les Mémoires de Goldoni n’indiquent pas cette date, mais elle résulte de la phrase où il est question de la représentation du Père de famille, l’année qui précéda l’entrevue.
- ↑ Goldoni arrange visiblement ses souvenirs. Nous devons les rectifier. Le Discours, comme le Père de famille, est de 1758. Il avait paru avant la représentation de la pièce, et avant le voyage de Goldoni en France. Goldoni était alors pour Diderot un étranger qu’on lui opposait, qu’on l’accusait d’avoir volé ; il n’avait aucune raison d’être aimable avec lui. Sa position était donc bien différente de celle que lui fait Goldoni en présentant comme ayant été publiés, lui présent, les passages dont il se plaint dans le paragraphe suivant.
- ↑ « Qu’on ne rappelle pas des souvenirs fâcheux et que tout ce qui s’est passé soit enseveli dans l’oubli. »
- Madame,
En soumettant le Père de famille au jugement de Votre Altesse Sérénissime, je ne me suis point dissimulé ce qu’il en avait à redouter. Femme éclairée, mère tendre, quel est le sentiment que vous n’eussiez exprimé avec plus de délicatesse que lui ? Quelle est l’idée que vous n’eussiez rendue d’une manière plus touchante ? Cependant ma témérité ne se bornera pas, madame, à vous offrir un si faible hommage. Quelque distance qu’il y ait de l’âme d’un poëte à celle d’une mère, j’oserai descendre dans la vôtre, y lire, si je le sais, et révéler quelques-unes des pensées qui l’occupent. Puissiez-vous les reconnaître et les avouer.
Lorsque le ciel vous eut accordé des enfants, ce fut ainsi que vous vous parlâtes ; voici ce que vous vous êtes dit.
Mes enfants sont moins à moi peut-être par le don que je leur ai fait de la vie, qu’à la femme mercenaire qui les allaita. C’est en prenant le soin de leur éducation, que je les revendiquerai sur elle. C’est l’éducation qui fondera leur reconnaissance et mon autorité. Je les élèverai donc.
Je ne les abandonnerai point sans réserve à l’étranger, ni au subalterne. Comment l’étranger y prendrait-il le même intérêt que moi ? Comment le subalterne en serait-il écouté comme moi ? Si ceux que j’aurai constitués les censeurs de la conduite de mon fils se disaient au dedans d’eux-mêmes : « Aujourd’hui mon disciple, demain il sera mon maître, » ils exagéreraient le peu de bien qu’il ferait ; s’il faisait le mal, ils l’en reprendraient mollement, et ils deviendraient ainsi ses adulateurs les plus dangereux.
Il serait à souhaiter qu’un enfant fût élevé par son supérieur ; et le mien n’a de supérieur que moi.
C’est à moi à lui inspirer le libre exercice de sa raison, si je veux que son âme ne se remplisse pas d’erreurs et de terreurs, telles que l’homme s’en faisait à lui-même sous un état de nature imbécile et sauvage.
Le mensonge est toujours nuisible. Une erreur d’esprit suffit pour corrompre le goût et la morale. Avec une seule idée fausse, on peut devenir barbare ; on arrache les pinceaux de la main du peintre, on brise le chef-d’œuvre du statuaire, on brûle un ouvrage de génie, on se fait une âme petite et cruelle ; le sentiment de la haine s’étend, celui de la bienveillance se resserre ; on vit en transe, et l’on craint de mourir. Les vues étroites d’un instituteur pusillanime ne réduiront pas mon fils dans cet état, si je puis.
Après le libre exercice de sa raison, un autre principe, que je ne cesserai de lui recommander, c’est la sincérité avec soi-même. Tranquille alors sur les préjugés auxquels notre faiblesse nous expose, le voile tomberait tout à coup, et un trait de lumière lui montrerait tout l’édifice de ses idées renversé, qu’il dirait froidement : « Ce que je croyais vrai était faux ; ce que j’aimais comme bon était mauvais ; ce que j’admirais comme beau était difforme ; mais il n’a pas dépendu de moi de voir autrement. »
Si la conduite de l’homme peut avoir une base solide dans la considération générale, sans laquelle on ne se résout point à vivre ; dans l’estime et le respect de soi-même, sans lesquels on n’ose guère en exiger des autres ; dans les notions d’ordre, d’harmonie, d’intérêt, de bienfaisance et de beauté, auxquelles on n’est pas libre de se refuser, et dont nous portons le germe dans nos cœurs, où il se déploie et se fortifie sans cesse ; dans le sentiment de la décence et de l’honneur, dans la sainteté des lois : pourquoi appuierai-je la conduite de mes enfants sur des opinions passagères, qui ne tiendront, ni contre l’examen de la raison, ni contre le choc des passions, plus redoutables encore pour l’erreur que la raison ?
Il y a, dans la nature de l’homme, deux principes opposés ; l’amour-propre, qui nous rappelle à nous, et la bienveillance, qui nous répand. Si l’un de ces deux ressorts venait à se briser, on serait ou méchant jusqu’à la fureur, ou généreux jusqu’à la folie. Je n’aurai point vécu sans expérience pour eux, si je leur apprends à établir un juste rapport entre ces deux mobiles de notre vie.
C’est en les éclairant sur la valeur réelle des objets, que je mettrai un frein à leur imagination. Si je réussis à dissiper les prestiges de cette magicienne, qui embellit la laideur, qui enlaidit la beauté, qui pare le mensonge, qui obscurcit la vérité, et qui nous joue par des spectres qu’elle fait changer de formes et de couleurs, et qu’elle nous montre quand il lui plaît et comme il lui plaît, ils n’auront ni craintes outrées, ni désirs déréglés.
Je ne me suis pas promis de leur ôter toutes les fantaisies ; mais j’espère que celle de faire des heureux, la seule qui puisse consacrer les autres, sera du nombre des fantaisies qui leur resteront. Alors, si les images du bonheur couvrent les murs de leur séjour, ils en jouiront ; s’ils ont embelli des jardins, ils s’y promèneront. En quelque endroit qu’ils aillent, ils y porteront la sérénité.
S’ils appellent autour d’eux les artistes, et s’ils en forment de nombreux ateliers, le chant grossier de celui qui se fatigue depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, pour obtenir d’eux un morceau de pain, leur apprendra que le bonheur peut être aussi à celui qui scie le marbre et qui coupe la pierre ; que la puissance ne donne pas la paix de l’âme, et que le travail ne l’ôte pas.
Auront-ils élevé un édifice au fond d’une forêt, ils ne craindront pas de s’y retirer quelquefois avec eux-mêmes, avec l’ami qui leur dira la vérité, avec l’amie qui saura parler à leur cœur, avec moi.
J’ai le goût des choses utiles ; et, si je le fais passer en eux, des façades, des places publiques, les toucheront moins qu’un amas de fumier sur lequel ils verront jouer des enfants tout nus, tandis qu’une paysanne, assise sur le seuil de sa chaumière, en tiendra un plus jeune attaché à sa mamelle, et que des hommes basanés s’occuperont, en cent manières diverses, de la subsistance commune.
Ils seront moins délicieusement émus à l’aspect d’une colonnade, que si, traversant un hameau, ils remarquent les épis de la gerbe sortir par les murs entr’ouverts d’une ferme.
Je veux qu’ils voient la misère, afin qu’ils y soient sensibles, et qu’ils sachent, par leur propre expérience, qu’il y a autour d’eux des hommes comme eux, peut-être plus essentiels qu’eux, qui ont à peine de la paille pour se coucher, et qui manquent de pain.
Mon fils, si vous voulez connaître la vérité, sortez, lui dirai-je ; répandez-vous dans les différentes conditions ; voyez les campagnes, entrez dans une chaumière, interrogez celui qui l’habite ; ou plutôt regardez son lit, son pain, sa demeure, son vêtement ; et vous saurez ce que vos flatteurs chercheront à vous dérober.
Rappelez-vous souvent à vous-même qu’il ne faut qu’un seul homme méchant et puissant, pour que cent mille autres hommes pleurent, gémissent et maudissent leur existence.
Que cette espèce de méchants, qui bouleversent le globe et qui le tyrannisent, sont les vrais auteurs du blasphème.
Que la nature n’a point fait d’esclaves, et que personne sous le ciel n’a plus d’autorité qu’elle.
Que l’idée d’esclavage a pris naissance dans l’effusion du sang et au milieu des conquêtes.
Que les hommes n’auraient aucun besoin d’être gouvernés, s’ils n’étaient pas méchants ; et que par conséquent le but de toute autorité doit être de les rendre bons.
Que tout système de morale, tout ressort politique, qui tend à éloigner l’homme de l’homme, est mauvais.
Que, si les souverains sont les seuls hommes qui soient demeurés dans l’état de nature, où le ressentiment est l’unique loi de celui qu’on offense, la limite du juste et de l’injuste est un trait délié qui se déplace ou qui disparaît à l’œil de l’homme irrité.
Que la justice est la première vertu de celui qui commande, et la seule qui arrête la plainte de celui qui obéit.
Qu’il est beau de se soumettre soi-même à la loi qu’on impose ; et qu’il n’y a que la nécessité et la généralité de la loi qui la fassent aimer.
Que plus les États sont bornés, plus l’autorité politique se rapproche de la puissance paternelle.
Que si le souverain a les qualités d’un souverain, ses États seront toujours assez étendus.
Que si la vertu d’un particulier peut se soutenir sans appui, il n’en est pas de même de la vertu d’un peuple ; qu’il faut récompenser les gens de mérite, encourager les hommes industrieux, approcher de soi les uns et les autres.
Qu’il y a partout des hommes de génie, et que c’est au souverain à les faire paraître.
Mon fils, c’est dans la prospérité que vous vous montrerez bon ; mais c’est l’adversité qui vous montrera grand. S’il est beau de voir l’homme tranquille, c’est au moment où les hasards se rassemblent sur lui.
Faites le bien ; et songez que la nécessité des événements est égale sur tous.
Soumettez-vous-y ; et accoutumez-vous à regarder d’un même œil le coup qui frappe l’homme et qui le renverse, et la chute d’un arbre qui briserait sa statue.
Vous êtes mortel comme un autre ; et lorsque vous tomberez, un peu de poussière vous couvrira comme un autre.
Ne vous promettez point un bonheur sans mélange ; mais faites-vous un plan de bienfaisance que vous opposiez à celui de la nature, qui nous opprime quelquefois. C’est ainsi que vous vous élèverez, pour ainsi dire, au-dessus d’elle, par l’excellence d’un système qui répare les désordres du sien. Vous serez heureux le soir, si vous avez fait plus de bien qu’elle ne vous aura fait de mal. Voilà l’unique moyen de vous réconcilier avec la vie. Comment haïr une existence qu’on se rend douce à soi-même par l’utilité dont elle est aux autres ?
Persuadez-vous que la vertu est tout, et que la vie n’est rien ; et si vous avez de grands talents, vous serez un jour compté parmi les héros.
Rapportez tout au dernier moment, à ce moment où la mémoire des faits les plus éclatants ne vaudra pas le souvenir d’un verre d’eau présenté par humanité à celui qui avait soif.
Le cœur de l’homme est tantôt serein et tantôt couvert de nuages ; mais le cœur de l’homme de bien, semblable au spectacle de la nature, est toujours grand et beau, tranquille ou agité.
Songez au danger qu’il y aurait à se faire l’idée d’un bonheur qui fût toujours le même, tandis que la condition de l’homme varie sans cesse.
L’habitude de la vertu est la seule que vous puissiez contracter sans crainte pour l’avenir. Tôt ou tard les autres sont importunes.
Lorsque la passion tombe, la honte, l’ennui, la douleur commencent. Alors on craint de se regarder. La vertu se voit elle-même[2] toujours avec complaisance.
Le vice et la vertu travaillent sourdement en nous. Ils n’y sont pas oisifs un moment. Chacun mine de son côté. Mais le méchant ne s’occupe pas à se rendre méchant, comme l’homme de bien à se rendre bon. Celui-là est lâche dans le parti qu’il a pris ; il n’ose se perfectionner. Faites-vous un but qui puisse être celui de toute votre vie.
Voilà, madame, les pensées que médite une mère telle que vous, et les discours que ses enfants entendent d’elle. Comment, après cela, un petit événement domestique, une intrigue d’amour, où les détails sont aussi frivoles que le fond, ne vous paraîtraient-ils pas insipides ? Mais j’ai compté sur l’indulgence de Votre Altesse Sérénissime ; et si elle daigne me soutenir, peut-être me trouverai-je un jour moins au-dessous de l’opinion favorable dont elle m’honore.
Puisse l’ébauche que je viens de tracer de votre caractère et de vos sentiments, encourager d’autres femmes à vous imiter ! Puissent-elles concevoir qu’elles passent, à mesure que leurs enfants croissent ; et que, si elles obtiennent les longues années qu’elles se promettent, elles finiront par être elles-mêmes des enfants ridés, qui redemanderont en vain une tendresse qu’elles n’auront pas ressentie.
Je suis avec un très-profond respect,
- ↑ « Sans avoir jamais vu M. Diderot, sans trouver le Père de famille plaisant, j’ai toujours respecté ses profondes connaissances ; et, à la tête de ce Père de famille, il y a une épître à Mme la princesse de Nassau qui m’a paru le chef-d’œuvre de l’éloquence et le triomphe de l’humanité. » Lettre de Voltaire à Palissot du 4 juin 1760. — Ce morceau a été plusieurs fois réimprimé dans des recueils, entre autres dans le Choix littéraire, Genève et Copenhague, 16 vol. in-8o, t. XVI (1758). En enlevant les premières et les dernières lignes on a obtenu une suite de conseils qui portent ce titre qui pourrait tromper : Résolutions d’une mère.
- ↑ Variante : Par elle-même.