Scène première[1]
Ah ! c’est vous, qui venez enchérir sur le bail de mon fermier de Limeuil. J’en suis content. Il est exact. Il a des enfants. Je ne suis pas fâché qu’il fasse avec moi ses affaires. Retournez-vous-en. (Mademoiselle Clairet fait signe à madame Papillon d’approcher.)
M’apportez-vous de belles choses ?
Eh bien ! Monsieur Le Bon, qu’est-ce qu’il y a ?
Mademoiselle, vous allez voir.
Ce débiteur, dont le billet est échu depuis un mois, demande encore à différer son payement.
Les temps sont durs ; accordez-lui le délai qu’il demande. Risquons une petite somme, plutôt que de le ruiner. (Pendant que la scène marche, madame Papillon et sa fille de boutique déploient sur des fauteuils, des perses, des indiennes, des satins de Hollande, etc. Cécile, tout en prenant son café, regarde, approuve, désapprouve, fait mettre à part, etc.)
Les ouvriers qui travaillaient à votre maison d’Orsigny sont venus.
Faites leur compte.
Cela peut aller au delà des fonds.
Faites toujours. Leurs besoins sont plus pressants que les miens ; et il vaut mieux que je sois gêné qu’eux. (À sa fille) Cécile, n’oubliez pas mes pupilles. Voyez s’il n’y a rien là qui leur convienne… (Ici il aperçoit le Pauvre honteux. Il se lève avec empressement. Il s’avance vers lui, et lui dit bas :) Pardon, monsieur ; je ne vous voyais pas… Des embarras domestiques m’ont occupé… Je vous avais oublié. (Tout en parlant, il tire une bourse qu’il lui donne furtivement, et tandis qu’il le reconduit et qu’il revient, l’autre scène avance.)
Ce dessin est charmant.
Combien cette pièce ?
Dix louis, au juste.
C’est donner. (Cécile paye.)
Une famille à élever, un état à soutenir, et point de fortune !
Qu’avez-vous là, dans ce carton ?
Ce sont des dentelles. (Elle ouvre son carton.)
Je ne veux pas les voir. Adieu, madame Papillon. (Mademoiselle Clairet, madame Papillon et sa fille de boutique sortent.)
Ce voisin, qui a formé des prétentions sur votre terre, s’en désisterait peut-être, si…
Je ne me laisserai pas dépouiller. Je ne sacrifierai point les intérêts de mes enfants à l’homme avide et injuste. Tout ce que je puis, c’est de céder, si l’on veut, ce que la poursuite de ce procès pourra me coûter. Voyez. (Monsieur Le Bon va pour sortir.)
À propos, monsieur Le Bon. Souvenez-vous de ces gens de province. Je viens d’apprendre qu’ils ont envoyé ici un de leurs enfants ; tâchez de me le découvrir. (À La Brie, qui s’occupait à ranger le salon.) Vous n’êtes plus à mon service. Vous connaissiez le dérèglement de mon fils. Vous m’avez menti. On ne ment pas chez moi.
Mon père !
Nous sommes bien étranges. Nous les avilissons ; nous en faisons de malhonnêtes gens, et lorsque nous les trouvons tels, nous avons l’injustice de nous en plaindre. (À La Brie.) Je vous laisse votre habit, et je vous accorde un mois de vos gages. Allez. (À Philippe.) Est-ce vous dont on vient de me parler ?
Oui, monsieur.
Vous avez entendu pourquoi je le renvoie. Souvenez-vous-en. Allez, et ne laissez entrer personne.