Scène IV
Il ne m’a point trompé. Quels charmes ! Quelle modestie ! Quelle douceur !… Ah !…
Monsieur, nous nous rendons à vos ordres.
C’est vous, mademoiselle, qui vous appelez Sophie ?
Oui, monsieur.
Madame, j’aurais un mot à dire à mademoiselle. J’en ai entendu parler, et je m’y intéresse. (Madame Hébert se retire.)
Ma bonne ?
Mon enfant, remettez-vous. Je ne vous dirai rien qui puisse vous faire de la peine.
Hélas ! (Madame Hébert va s’asseoir sur le fond de la salle ; elle tire son ouvrage, et travaille.)
D’où êtes-vous, mademoiselle ?
Je suis d’une petite ville de province.
Y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris ?
Pas longtemps ; et plût au ciel que je n’y fusse jamais venue !
Qu’y faites-vous ?
J’y gagne ma vie par mon travail.
Vous êtes bien jeune.
J’en aurai plus longtemps à souffrir.
Avez-vous monsieur votre père ?
Non, monsieur.
Et votre mère ?
Le ciel me l’a conservée. Mais elle a eu tant de chagrins ; sa santé est si chancelante et sa misère si grande !…
Votre mère est donc bien pauvre ?
Bien pauvre. Avec cela, il n’en est point au monde dont j’aimasse mieux être la fille.
Je vous loue de ce sentiment ; vous paraissez bien née… Et qu’était votre père ?
Mon père fut un homme de bien. Il n’entendit jamais le malheureux sans en avoir pitié ; il n’abandonna pas ses amis dans la peine ; et il devint pauvre. Il eut beaucoup d’enfants de ma mère ; nous demeurâmes tous sans ressource à sa mort… J’étais bien jeune alors… Je me souviens à peine de l’avoir vu… Ma mère fut obligée de me prendre entre ses bras, et de m’élever à la hauteur de son lit pour l’embrasser et recevoir sa bénédiction… Je pleurais. Hélas ! je ne sentais pas tout ce que je perdais !
Elle me touche… Et qu’est-ce qui vous a fait quitter la maison de vos parents, et votre pays ?
Je suis venue ici, avec un de mes frères, implorer l’assistance d’un parent qui a été bien dur envers nous. Il m’avait vue autrefois, en province ; il paraissait avoir pris de l’affection pour moi, et ma mère avait espéré qu’il s’en ressouviendrait. Mais il a fermé sa porte à mon frère, et il m’a fait dire de n’en pas approcher.
Qu’est devenu votre frère ?
Il s’est mis au service du roi. Et moi je suis restée avec la personne que vous voyez, et qui a la bonté de me regarder comme son enfant.
Elle ne paraît pas fort aisée.
Elle partage avec moi ce qu’elle a.
Et vous n’avez plus entendu parler de ce parent ?
Pardonnez-moi, monsieur ; j’en ai reçu quelques secours. Mais de quoi cela sert-il à ma mère !
Votre mère vous a donc oubliée ?
Ma mère avait fait un dernier effort pour nous envoyer à Paris. Hélas ! elle attendait de ce voyage un succès plus heureux. Sans cela aurait-elle pu se résoudre à m’éloigner d’elle ? Depuis, elle n’a plus su comment me faire revenir. Elle me mande cependant qu’on doit me reprendre, et me ramener dans peu. Il faut que quelqu’un s’en soit chargé par pitié. Oh ! nous sommes bien à plaindre !
Et vous ne connaîtriez ici personne qui pût vous secourir ?
Personne.
Et vous travaillez pour vivre ?
Oui, monsieur.
Et vous vivez seules ?
Seules.
Mais qu’est-ce qu’un jeune homme dont on m’a parlé, qui s’appelle Sergi, et qui demeure à côté de vous ?
Ah ! monsieur, c’est le garçon le plus honnête !
C’est un malheureux qui gagne son pain comme nous, et qui a uni sa misère à la nôtre.
Est-ce là tout ce que vous en savez ?
Oui, monsieur.
Eh bien, mademoiselle, ce malheureux-là…
Vous le connaissez ?
Si je le connais ! c’est mon fils.
Votre fils !
Sergi !
Oui, mademoiselle.
Ah ! Sergi, vous m’avez trompée !
Fille aussi vertueuse que belle, connaissez le danger que vous avez couru.
Sergi est votre fils !
Il vous estime, vous aime ; mais sa passion préparerait votre malheur et le sien, si vous la nourrissiez.
Pourquoi suis-je venue dans cette ville ? Que ne m’en suis-je allée, lorsque mon cœur me le disait !
Il en est temps encore. Il faut aller retrouver une mère qui vous rappelle, et à qui votre séjour ici doit causer la plus grande inquiétude. Sophie, vous le voulez ?
Ah ! ma mère ! Que vous dirai-je ?
Madame, vous reconduirez cette enfant, et j’aurai soin que vous ne regrettiez pas la peine que vous aurez prise. (Madame Hébert fait la révérence. — Le Père de famille continuant, à Sophie.)
Mais, Sophie, si je vous rends à votre mère, c’est à vous à me rendre mon fils ; c’est à vous à lui apprendre ce que l’on doit à ses parents : vous le savez si bien.
Ah, Sergi ! pourquoi ?…
Quelque honnêteté qu’il ait mise dans ses vues, vous l’en ferez rougir. Vous lui annoncerez votre départ ; et vous lui ordonnerez de finir ma douleur et le trouble de sa famille.
Ma bonne…
Mon enfant…
Je me sens mourir…
Monsieur, nous allons nous retirer et attendre vos ordres.
Pauvre Sergi ! malheureuse Sophie ! (Elle sort, appuyée sur madame Hébert.)