Scène VIII
Parlez donc, monsieur, je vous écoute… Si c’est un malheur que de l’aimer, il est arrivé, et je n’y sais plus de remède… Si on me la refuse, qu’on m’apprenne à l’oublier… L’oublier !… Qui ? elle ? moi ? je le pourrais ? je le voudrais ? Que la malédiction de mon père s’accomplisse sur moi, si jamais j’en ai la pensée !
Qu’est-ce qu’on te demande ? de laisser là une créature que tu n’aurais jamais dû regarder qu’en passant ; qui est sans bien, sans parents, sans aveu, qui vient de je ne sais où, qui appartient à je ne sais qui, et qui vit je ne sais comment. On a de ces filles-là. Il y a des fous qui se ruinent pour elles ; mais épouser ! épouser !
Monsieur le Commandeur !…
Elle te plaît ? Eh bien ! garde-la. Je t’aime autant celle-là qu’une autre ; mais laisse-nous espérer la fin de cette intrigue, quand il en sera temps. (Saint-Albin veut sortir.) Où vas-tu ?
Je m’en vais.
As-tu oublié que je te parle au nom de ton père ?
Eh bien ! monsieur, dites. Déchirez-moi, désespérez-moi ; je n’ai qu’un mot à répondre. Sophie sera ma femme.
Ta femme ?
Oui, ma femme.
Une fille de rien !
Qui m’a appris à mépriser tout ce qui vous enchaîne et vous avilit.
N’as-tu point de honte ?
De la honte ?
Toi, fils de M. d’Orbesson ! neveu du Commandeur d’Auvilé !
Moi, fils de M. d’Orbesson, et votre neveu.
Voilà donc les fruits de cette éducation merveilleuse dont ton père était si vain ? Le voilà ce modèle de tous les jeunes gens de la cour et de la ville ?… Mais tu te crois riche peut-être ?
Non.
Sais-tu ce qui te revient du bien de ta mère ?
Je n’y ai jamais pensé ; et je ne veux pas le savoir.
Écoute. C’était la plus jeune de six enfants que nous étions ; et cela dans une province où l’on ne donne rien aux filles. Ton père, qui ne fut pas plus sensé que toi, s’en entêta et la prit. Mille écus de rente à partager avec ta sœur, c’est quinze cents francs pour chacun ; voilà toute votre fortune.
J’ai quinze cents livres de rente ?
Tant qu’elles peuvent s’étendre.
Ah, Sophie ! vous n’habiterez plus sous un toit ! vous ne sentirez plus les atteintes de la misère. J’ai quinze cents livres de rente !
Mais tu peux en attendre vingt-cinq mille de ton père, et presque le double de moi. Saint-Albin, on fait des folies ; mais on n’en fait pas de plus chères.
Et que m’importe la richesse, si je n’ai pas celle avec qui je la voudrais partager ?
Insensé !
Je sais. C’est ainsi qu’on appelle ceux qui préfèrent à tout une femme jeune, vertueuse et belle ; et je fais gloire d’être à la tête de ces fous-là.
Tu cours à ton malheur.
Je mangeais du pain, je buvais de l’eau à côté d’elle, et j’étais heureux.
Tu cours à ton malheur.
J’ai quinze cents livres de rente !
Que feras-tu ?
Elle sera nourrie, logée, vêtue, et nous vivrons.
Comme des gueux.
Soit.
Cela aura père, mère, frère, sœur ; et tu épouseras tout cela.
J’y suis résolu.
Je t’attends aux enfants.
Alors je m’adresserai à toutes les âmes sensibles. On me verra, on verra la compagne de mon infortune, je dirai mon nom, et je trouverai du secours.
Tu connais bien les hommes !
Vous les croyez méchants.
Et j’ai tort ?
Tort ou raison, il me restera deux appuis avec lesquels je peux défier l’univers, l’amour, qui fait entreprendre, et la fierté, qui fait supporter… On n’entend tant de plaintes dans le monde, que parce que le pauvre est sans courage… et que le riche est sans humanité…
J’entends… Eh bien ! aie-la, ta Sophie ; foule aux pieds la volonté de ton père, les lois de la décence, les bienséances de ton état. Ruine-toi, avilis-toi, roule-toi dans la fange, je ne m’y oppose plus. Tu serviras d’exemple à tous les enfants qui ferment l’oreille à la voix de la raison, qui se précipitent dans des engagements honteux, qui affligent leurs parents, et qui déshonorent leur nom. Tu l’auras, ta Sophie, puisque tu l’as voulu ; mais tu n’auras pas de pain à lui donner, ni à ses enfants qui viendront en demander à ma porte.
C’est ce que vous craignez.
Ne suis-je pas bien à plaindre ?… Je me suis privé de tout pendant quarante ans ; j’aurais pu me marier, et je me suis refusé cette consolation. J’ai perdu de vue les miens, pour m’attacher à ceux-ci : m’en voilà bien récompensé !… Que dira-t-on dans le monde ?… Voilà qui sera fait : je n’oserai plus me montrer ; ou si je parais quelque part, et que l’on demande : « Qui est cette vieille croix, qui a l’air si chagrin, » on répondra tout bas : « C’est le Commandeur d’Auvilé… l’oncle de ce jeune fou qui a épousé… oui… » Ensuite on se parlera à l’oreille, en me regardera ; la honte et le dépit me saisiront ; je me lèverai, je prendrai ma canne, et je m’en irai… Non, je voudrais pour tout ce que je possède, lorsque tu gravissais le long des murs du fort Saint-Philippe[7], que quelque Anglais, d’un bon coup de baïonnette, t’eût envoyé dans le fossé, et que tu y fusses demeuré enseveli avec les autres ; du moins on aurait dit : « C’est dommage, c’était un sujet ; » et j’aurais pu solliciter une grâce du roi pour l’établissement de ta sœur… Non, il est inouï qu’il y ait jamais eu un pareil mariage dans une famille.
Ce sera le premier.
Et je le souffrirai ?
S’il vous plaît.
Tu le crois ?
Assurément.
Allons, nous verrons.
Tout est vu.