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Classiquesen Ligne

Scène IX


CÉCILE, GERMEUIL, SAINT-ALBIN.
(Saint-Albin entre à pas lents ; il a l’air sombre et farouche, la tête basse, les bras croisés et le chapeau renfoncé sur les yeux.)


Cécile, se jette entre Germeuil et lui, et s’écrie :

Saint-Albin !… Germeuil !

Saint-Albin, à Germeuil.

Je vous croyais seul, monsieur[6].

Cécile.

Germeuil, c’est votre ami ; c’est mon frère.

Germeuil.

Mademoiselle, je ne l’oublierai pas. (Il s’assied dans un fauteuil.)

Saint-Albin, se jetant dans un autre.

Sortez ou restez ; je ne vous quitte plus.

Cécile, à Saint-Albin.

Insensé !… Ingrat !… Qu’avez-vous résolu ?… Vous ne savez pas…

Saint-Albin.

Je n’en sais que trop !

Cécile.

Vous vous trompez.

Saint-Albin, en se levant.

Laissez-moi. Laissez-nous… (S’adressant à Germeuil en portant la main à son épée :) Germeuil… (Germeuil se lève subitement.)

Cécile, se tournant en face de son frère, lui crie :

Dieu !… Arrêtez… Apprenez… Sophie…

Saint-Albin.

Eh bien, Sophie ?

Cécile.

Que vais-je lui dire ?

Saint-Albin.

Qu’en a-t-il fait ? Parlez, parlez.

Cécile.

Ce qu’il en a fait ? Il l’a dérobée à vos fureurs… Il l’a dérobée aux poursuites du Commandeur… Il l’a conduite ici… Il a fallu la recevoir… Elle est ici, et elle y est malgré moi… (En sanglotant, et en pleurant.) Allez, maintenant ; courez lui enfoncer votre épée dans le sein.

Saint-Albin.

Ô ciel ! puis-je le croire ! Sophie est ici !… Et c’est lui ?… C’est vous ?… Ah, ma sœur ! Ah, mon ami !… Je suis un malheureux. Je suis un insensé.

Germeuil.

Vous êtes un amant[7].

Saint-Albin.

Cécile, Germeuil, je vous dois tout… Me pardonnerez-vous ? Oui, vous êtes justes ; vous aimez aussi ; vous vous mettrez à ma place, et vous me pardonnerez… Mais elle a su mon projet : elle pleure, elle se désespère, elle me méprise, elle me hait… Cécile, voulez-vous vous venger ? voulez-vous m’accabler sous le poids de mes torts ? Mettez le comble à vos bontés… Que je la voie… Que je la voie un instant…

Cécile.

Qu’osez-vous me demander ?

Saint-Albin.

Ma sœur, il faut que je la voie ; il le faut.

Cécile.

Y pensez-vous ?

Germeuil.

Il ne sera raisonnable qu’à ce prix[8].

Saint-Albin.

Cécile !

Cécile.

Et mon père ? Et le Commandeur ?

Saint-Albin.

Et que m’importe ?… Il faut que je la voie, et j’y cours.

Germeuil.

Arrêtez.

Cécile.

Germeuil !

Germeuil.

Mademoiselle, il faut appeler.

Cécile.

Ô la cruelle vie[9] ! (Germeuil sort pour appeler, et rentre avec mademoiselle Clairet. Cécile s’avance sur le fond.)

Saint-Albin lui saisit la main en passant, et la baise avec transport.
Il se retourne ensuite vers Germeuil, et lui dit en l’embrassant :

Je vais la revoir !

Cécile, après avoir parlé bas à mademoiselle Clairet, continue haut, et d’un ton chagrin :

Conduisez-la. Prenez bien garde.

Germeuil.

Ne perdez pas de vue le Commandeur.

Saint-Albin.

Je Vais revoir Sophie ! (Il s’avance, en écoutant du côté où Sophie doit entrer, et il dit :) J’entends ses pas… Elle approche… Je tremble… je frissonne… Il semble que mon cœur veuille s’échapper de moi, et qu’il craigne d’aller au-devant d’elle. Je n’oserai lever les yeux… je ne pourrai jamais lui parler.