Scène IX
Saint-Albin !… Germeuil !
Je vous croyais seul, monsieur[6].
Germeuil, c’est votre ami ; c’est mon frère.
Mademoiselle, je ne l’oublierai pas. (Il s’assied dans un fauteuil.)
Sortez ou restez ; je ne vous quitte plus.
Insensé !… Ingrat !… Qu’avez-vous résolu ?… Vous ne savez pas…
Je n’en sais que trop !
Vous vous trompez.
Laissez-moi. Laissez-nous… (S’adressant à Germeuil en portant la main à son épée :) Germeuil… (Germeuil se lève subitement.)
Dieu !… Arrêtez… Apprenez… Sophie…
Eh bien, Sophie ?
Que vais-je lui dire ?
Qu’en a-t-il fait ? Parlez, parlez.
Ce qu’il en a fait ? Il l’a dérobée à vos fureurs… Il l’a dérobée aux poursuites du Commandeur… Il l’a conduite ici… Il a fallu la recevoir… Elle est ici, et elle y est malgré moi… (En sanglotant, et en pleurant.) Allez, maintenant ; courez lui enfoncer votre épée dans le sein.
Ô ciel ! puis-je le croire ! Sophie est ici !… Et c’est lui ?… C’est vous ?… Ah, ma sœur ! Ah, mon ami !… Je suis un malheureux. Je suis un insensé.
Vous êtes un amant[7].
Cécile, Germeuil, je vous dois tout… Me pardonnerez-vous ? Oui, vous êtes justes ; vous aimez aussi ; vous vous mettrez à ma place, et vous me pardonnerez… Mais elle a su mon projet : elle pleure, elle se désespère, elle me méprise, elle me hait… Cécile, voulez-vous vous venger ? voulez-vous m’accabler sous le poids de mes torts ? Mettez le comble à vos bontés… Que je la voie… Que je la voie un instant…
Qu’osez-vous me demander ?
Ma sœur, il faut que je la voie ; il le faut.
Y pensez-vous ?
Il ne sera raisonnable qu’à ce prix[8].
Cécile !
Et mon père ? Et le Commandeur ?
Et que m’importe ?… Il faut que je la voie, et j’y cours.
Arrêtez.
Germeuil !
Mademoiselle, il faut appeler.
Ô la cruelle vie[9] ! (Germeuil sort pour appeler, et rentre avec mademoiselle Clairet. Cécile s’avance sur le fond.)
Je vais la revoir !
Conduisez-la. Prenez bien garde.
Ne perdez pas de vue le Commandeur.
Je Vais revoir Sophie ! (Il s’avance, en écoutant du côté où Sophie doit entrer, et il dit :) J’entends ses pas… Elle approche… Je tremble… je frissonne… Il semble que mon cœur veuille s’échapper de moi, et qu’il craigne d’aller au-devant d’elle. Je n’oserai lever les yeux… je ne pourrai jamais lui parler.