Scène XII
Mon père !
Monsieur !
Monsieur l’Exempt, faites votre devoir.
Monsieur !
Auparavant il faut m’ôter la vie. Germeuil, laissez-moi.
Faites votre devoir.
Arrêtez !
Monsieur, regardez-la.
De par le roi, monsieur l’Exempt, faites votre devoir.
Arrêtez !
Regardez-la.
Monsieur !
Ah[9] !
Oui, monsieur, c’est elle. C’est votre nièce.
Sophie, la nièce du Commandeur.
Mon cher oncle.
Que faites-vous ici ?
Ne me perdez pas.
Que ne restiez-vous dans votre province ? Pourquoi n’y pas retourner, quand je vous l’ai fait dire ?
Mon cher oncle, je m’en irai ; je m’en retournerai ; ne me perdez pas.
Venez, mon enfant, levez-vous.
Ah, Sophie !
Ah, ma bonne !
Je vous embrasse.
Je vous revois.
Mon père, ne condamnez pas votre fille sans l’entendre. Malgré les apparences, Cécile n’est point coupable ; elle n’a pu ni délibérer, ni vous consulter…
Ma fille, vous êtes tombée dans une grande imprudence.
Mon père !
Levez-vous.
Mon père, vous pleurez.
C’est sur vous, c’est sur votre sœur. Mes enfants, pourquoi m’avez-vous négligé ? Voyez, vous n’avez pu vous éloigner de moi sans vous égarer.
Ah, mon père ! (Cependant le Commandeur paraît confondu.)
Monsieur le Commandeur, vous avez oublié que vous étiez chez moi.
Est-ce que monsieur n’est pas le maître de la maison ?
C’est ce que vous auriez dû savoir avant que d’y entrer. Allez, monsieur, je réponds de tout. (L’Exempt sort.)
Mon père !
Je t’entends.
Mon oncle !
Ne repoussez pas l’enfant de votre frère[10].
Oui, d’un homme sans arrangement, sans conduite, qui avait plus que moi, qui a tout dissipé, et qui vous a réduits dans l’état où vous êtes.
Je me souviens, lorsque j’étais enfant : alors vous daigniez me caresser. Vous disiez que je vous étais chère. Si je vous afflige aujourd’hui, je m’en irai, je m’en retournerai. J’irai retrouver ma mère, ma pauvre mère, qui avait mis toutes ses espérances en vous…
Mon oncle !
Je ne veux ni vous voir, ni vous entendre.
Mon frère… Monsieur le Commandeur… Mon oncle.
C’est votre nièce.
Qu’est-elle venue faire ici ?
C’est votre sang.
J’en suis assez fâché.
Ils portent votre nom.
C’est ce qui me désole.
Voyez-la. Où sont les parents qui n’en fussent vains ?
Elle n’a rien : je vous en avertis.
Elle a tout !
Ils s’aiment.
Vous la voulez pour votre fille ?
Ils s’aiment.
Tu la veux pour ta femme ?
Si je la veux !
Aie-la, j’y consens : aussi bien je n’y consentirais pas, qu’il n’en serait ni plus ni moins… (Au père de famille.) Mais c’est à une condition.
Ah ! Sophie ! nous ne serons plus séparés.
Mon frère, grâce entière. Point de condition.
Non. Il faut que vous me fassiez justice de votre fille et de cet homme-là.
Justice ! Et de quoi ? Qu’ont-ils fait ? Mon père, c’est à vous-même que j’en appelle[11].
Cécile pense et sent. Elle a l’âme délicate ; elle se dira ce qu’elle a dû me paraître pendant un instant. Je n’ajouterai rien à son propre reproche.
Germeuil… je vous pardonne… Mon estime et mon amitié vous seront conservées ; mes bienfaits vous suivront partout ; mais… (Germeuil s’en va tristement, et Cécile le regarde aller.)
Encore passe.
Mon tour va venir. Allons préparer nos paquets. (Elle sort.)
Mon père, écoutez-moi… Germeuil, demeurez… C’est lui qui vous a conservé votre fils… Sans lui, vous n’en auriez plus. Qu’allais-je devenir ?… C’est lui qui m’a conservé Sophie… Menacée par moi, menacée par mon oncle, c’est Germeuil, c’est ma sœur qui l’ont sauvée… Ils n’avaient qu’un instant… elle n’avait qu’un asile… Ils l’ont dérobée à ma violence… Les punirez-vous de ma faute ?… Cécile, venez. Il faut fléchir le meilleur des pères. (Il amène sa sœur aux pieds de son père, et s’y jette avec elle.)
Ma fille, je vous ai pardonné ; que me demandez-vous ?
D’assurer pour jamais son bonheur, le mien et le vôtre. Cécile… Germeuil… Ils s’aiment, ils s’adorent… Mon père, livrez-vous à toute votre bonté. Que ce jour soit le plus beau jour de notre vie. (Il court à Germeuil, il appelle Sophie :) Germeuil, Sophie… Venez, venez… Allons tous nous jeter aux pieds de mon père.
Monsieur !
Mes enfants… mes enfants !… Cécile, vous aimez Germeuil ?
Et ne vous en ai-je pas averti ?
Mon père, pardonnez-moi.
Pourquoi me l’avoir celé ? Mes enfants ! vous ne connaissez pas votre père… Germeuil, approchez. Vos réserves m’ont affligé ; mais je vous ai regardé de tout temps comme mon second fils. Je vous avais destiné ma fille. Qu’elle soit avec vous la plus heureuse des femmes[12].
Fort bien. Voilà le comble ! J’ai vu arriver de loin cette extravagance ; mais il était dit qu’elle se ferait malgré moi ; et Dieu merci, la voilà faite. Soyons tous bien joyeux, nous ne nous reverrons plus.
Vous vous trompez, monsieur le Commandeur.
Mon oncle !
Relire-toi. Je voue à ta sœur la haine la mieux conditionnée ; et toi, tu aurais cent enfants, que je n’en nommerais pas un. Adieu. (Il sort.)
Allons, mes enfants. Voyons qui de nous saura le mieux réparer les peines qu’il a causées[13].
Mon père, ma sœur, mon ami, je vous ai tous affligés. Mais voyez-la, et accusez-moi, si vous pouvez.
Allons, mes enfants ; monsieur Le Bon, amenez mes pupilles. Madame Hébert, j’aurai soin de vous. Soyons tous heureux. (À Sophie.) Ma fille, votre bonheur sera désormais l’occupation la plus douce de mon fils. Apprenez-lui, à votre tour, à calmer les emportements d’un caractère trop violent. Qu’il sache qu’on ne peut être heureux, quand on abandonne son sort à ses passions. Que votre soumission, votre douceur, votre patience, toutes les vertus que vous nous avez montrées en ce jour, soient à jamais le modèle de sa conduite et l’objet de sa plus tendre estime…
Ah ! oui, mon papa.
Mon fils, mon cher fils ! Qu’il me tardait de vous appeler de ce nom. (Ici Cécile baise la main de son père.) Vous ferez des jours heureux à ma fille. J’espère que vous n’en passerez avec elle aucun qui ne le soit… Je ferai, si je puis, le bonheur de tous… Sophie, il faut appeler ici votre mère, vos frères. Mes enfants, vous allez faire, au pied des autels, le serment de vous aimer toujours. Vous ne sauriez en avoir trop de témoins. Approchez, mes enfants… Venez, Germeuil, venez, Sophie, (Il unit ses quatre enfants, et il dit :) Une belle femme, un homme de bien, sont les deux êtres les plus touchants de la nature. Donnez deux fois, en un même jour, ce spectacle aux hommes… Mes enfants, que le ciel vous bénisse, comme je vous bénis ! (Il étend ses mains sur eux, et ils s’inclinent pour recevoir sa bénédiction.) Le jour qui vous unira, sera le jour le plus solennel de votre vie. Puisse-t-il être aussi le plus fortuné !… Allons, mes enfants…
Oh ! qu’il est cruel… qu’il est doux d’être père ! (En sortant de la salle, le Père de famille conduit ses deux filles ; Saint-Albin a les bras jetés autour de son ami Germeuil ; M. Le Bon donne la main à madame Hébert ; le reste suit, en confusion ; et tous marquent le transport de la joie.)
- ↑ Poursuivant mademoiselle Clairet, qui entre dans le salon et lui ferme la porte au nez. (Édition conforme à la représentation.)
- ↑ On supprimait à la représentation depuis : Mais j’ai fait une bévue.
- ↑ Mademoiselle Clairet entr’ouvre la porte du salon, passe la tête et écoute. (Édition conforme à la représentation.)
- ↑ Mademoiselle Clairet se retire et pousse la porte. (Id.)
- ↑ Dans l’édition conforme à la représentation, le Commandeur répond à ce moment : Du caractère faible, etc.
- ↑ La suite jusqu’à : Quel sera le reste de ma vie ? était coupé à la représentation.
- ↑ On supprimait à la représentation depuis ce mot jusqu’à : Non, mes enfants ne sont pas tombés…
- ↑ La fin de la phrase était supprimée à la représentation.
- ↑ Variante : Que vois-je ?
- ↑ Tout ce qui suit jusqu’à : Voyez-la. Où sont les parents qui n’en fussent vains, était coupé à la représentation.
- ↑ On supprimait à la représentation jusqu’à : C’est lui qui vous a conservé votre fils.
- ↑ Germeuil répondait, à la représentation : Ah ! monsieur, en baisant la main du Père de famille.
- ↑ On supprimait, à la représentation, tout ce qui suit, et la pièce se terminait sur ces paroles du Père de famille : Venez, Germeuil ; venez, Sophie. Le jour qui vous unira sera le plus solennel de votre vie ; puisse-t-il être aussi le plus fortuné !… Allez, mes enfants… Qu’il est cruel !… qu’il est doux d’être père !…