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Classiquesen Ligne

Scène I.

Un parc.
Entrent les Musiciens, puis les Dames, qui portent des chapeaux et de petites cannes[1], puis LA DUCHESSE, donnant la main à ARNESTO ; puis, tout à la fin et quelque temps après, HENRI, FRÉDÉRIC et FABIO.
tous les musiciens, chantant.

« Oui, mon cœur, tu as raison ; exhale tes plaintes touchantes. Mais, hélas ! que ces plaintes sont inutiles ! car si la raison ne te sert de rien quand tu aimes, à quoi te sert d’avoir raison d’aimer ? »

flora, chantant.

« Eh quoi ! après tant d’années, ton audace insensée n’est-elle point fatiguée de ne voir que mépris, de n’entendre que refus ? Donne donc tes illusions passées à l’oubli, ô mon cœur, sans essayer désormais d’égaler ta plainte à ta souffrance. »

tous les musiciens, chantant.

« Car si la raison ne te sert de rien quand tu aimes, à quoi te sert d’avoir raison d’aimer ? »

La Duchesse, Arnesto, les Dames et les Musiciens traversent la scène et s’éloignent.
frédéric.

Puisque vous vous êtes confié à moi pour venir voir en secret la belle Flérida, tenez-vous dans cet endroit écarté, et d’ici vous pourrez la voir.

henri.

Ah ! Frédéric, que ne dois-je pas à votre gracieuse obligeance !

frédéric.

Je vous dois plus encore pour la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer.

henri.

Il est vrai que je n’en aurais témoigné une semblable à personne

frédéric.

Ne parlons pas de cela ; que ce valet ne sache pas qui vous êtes

fabio, à part.

J’ai beau faire pour savoir qui est cet hôte qui nous vient d’arriver, et qui fait tant de mystères sans être ni le rosaire, ni le curé[2], je ne puis y parvenir.

frédéric.

Comment trouvez-vous ce parc ?

henri.

Je ne crains pas de dire que dans tous les récits fabuleux que j’ai lus pour me divertir, aux heures de loisirs où j’occupais encore mon intelligence, je n’ai rien vu d’aussi beau, d’aussi noble, d’aussi brillant que le parc qui s’offre en ce moment à mes yeux. Il me semble voir ou les bocages de Diane, ou les jardins de Vénus.

frédéric.

La belle Flérida est plongée dans une telle mélancolie, — le ciel, sans doute, la lui a envoyée pour la punir de ses perfections, — qu’elle cherche et que nous cherchons sans cesse pour elle de nouvelles distractions. C’est dans ce but qu’en cette matinée de mai elle est descendue dans ce lieu paisible et charmant, où elle a trouvé un concert d’instruments et de voix.

henri.

Je m’étonne fort, je l’avoue, qu’à son âge, avec sa beauté et son esprit, elle ait permis que la tristesse ait pris sur elle un empire si absolu, et qu’étant née duchesse de Parme et douée par le ciel de tant d’admirables qualités, elle n’ait pu éviter les coups de la fortune. Se peut-il bien que personne ne connaisse la cause de son chagrin.

frédéric.

Non, personne.

fabio.

Comment, personne ! Moi, je la sais.

frédéric.

Toi ?

fabio.

Certainement.

frédéric.

Eh bien, parle, qu’attends-tu ?

henri.

Hâte-toi.

fabio.

Vous me garderez le secret ?

frédéric et henri.

Oui.

fabio.

Eh bien, sachez que son mal vient…

frédéric.

Tu t’arrêtes !

henri.

Achève.

fabio.

Oui, son mal vient de ce qu’elle s’est amourachée de moi ; elle craint mon indifférence et n’ose pas se déclarer.

frédéric.

Imbécile ! va-t’en.

henri.

Laisse nous, maraud.

fabio.

Eh bien, ma foi ! si ce n’est pas cela, ce sera autre chose.

henri.

Voilà que la compagnie revient de ce côté.

frédéric.

Alors retirez-vous, de grâce ; je voudrais me mêler à la compagnie pour qu’on ne s’aperçoive pas de mon absence. D’ailleurs je perds la vie si je perds l’occasion de parler à une de ces dames.

henri.

Je n’ai nullement l’intention de vous gêner, loin de là ; je vous laisse et je vais lui parler. Après avoir vu sa beauté merveilleuse, je suis curieux de jouir de son esprit. Le stratagème que nous avons imaginé cette nuit, et qui consiste à lui avoir écrit cette lettre en étant moi-même mon secrétaire, me sera un moyen de lui parler. Et maintenant que me voici près d’elle, je veux savoir enfin s’il est vrai que la fortune favorise l’audace.

Il sort.
frédéric.

Je suis dans un étrange embarras. Si je révèle qui est le duc, je trahis le secret qu’il m’a confié. Si je le tais, je trahis la foi que je dois à la duchesse, dont je suis le domestique, le vassal et le parent[3]. Que faire ?… Mais pourquoi hésiter ? mon devoir ne passe-t-il pas avant la confiance qu’il m’a témoignée ?… Et cependant, hélas ! si je perds la protection du duc, je perds en même temps tout espoir que sa maison soit le refuge de mon amour, aussitôt que Laura… Mais que dis je ? que ce mot retourne au fond de mon sein, car il me semble que je l’offense rien qu’à prononcer son nom.

fabio.

Seigneur, quel est donc cet hôte qui cette nuit nous est arrivé déguisé, et qui, maintenant, évite de se montrer, et même se cache ?

frédéric.

C’est un de mes amis à qui j’ai toutes sortes d’obligations.

fabio.

Est ce que vous l’avez eu pour page[4] ? Mais, après tout, de quoi est ce que je me mêle ? qu’il soit ce qu’il voudra, il est toujours le bienvenu. Au bout du compte, nous n’en dînerons que mieux ces jours-ci. Car s’il est ennuyeux de faire des façons pour le lit, il est aimable, spirituel et de bon goût d’en faire pour la table.

frédéric.

Voici qu’on revient, Fabio ; silence.

Nouvelle entrée de la DUCHESSE et de sa Suite.
flora, chantant.

« Si tu aimes la belle Atalante sans être digne d’elle, sache souffrir et te taire ; car le même motif qui te la fait aimer doit t’empêcher de la haïr. Accuse ta malheureuse étoile et non pas son caractère capricieux, sans alléguer, ô mon cœur, que tu as perdu la raison. »

tous les musiciens.

« Car si la raison ne te sert de rien quand tu aimes, à quoi te sert d’avoir raison d’aimer ?

la duchesse.

De qui sont les paroles ?

frédéric.

Elles sont de moi, madame.

la duchesse.

J’ai remarqué que dans tout ce que l’on me chante de votre façon, vous vous plaignez toujours de l’amour.

frédéric.

C’est que je suis sans fortune, madame.

la duchesse.

Qu’importe, pour aimer ?

frédéric.

Cela importe pour mériter. Aussi voyez-vous, madame, que je me plains, non pas d’aimer, mais de ne pas mériter.

la duchesse.

Eh quoi ! Frédéric, vous aimez un objet si peu digne, qu’il se laisse guider par des vues d’intérêt ?

frédéric.

Ce n’est point celle que j’aime qui fait attention à ma pauvreté.

la duchesse.

Qui peut alors y faire attention ?

frédéric.

Moi, madame

la duchesse.

Et pourquoi ?

frédéric.

C’est qu’elle m’empêche de déclarer mon amour, je ne dis pas à elle, ni à ses parents, ni à quelqu’un des siens, mais à une humble suivante son esclave ; car je sais trop bien qu’un galant qui n’entre pas en donnant n’a rien à demander en entrant.

la duchesse.

Un amoureux qui n’a pas obtenu davantage peut bien révéler l’objet de sa flamme. Il ne manque point au respect qu’il lui doit dès qu’il s’avoue aussi mal traité. Aussi je m’étonne, Frédéric, qu’aimant et ne méritant pas, vous ne confiiez à personne quel est l’objet de votre amour.

frédéric.

Il me semble, madame, que je dois tellement garder ce secret, que j’ai résolu mille fois de ne plus jamais parler, de peur que quelqu’un de mes sentiments ne vienne à m’échapper avec mes paroles ; et mon amour me paraît tellement chose sacrée, que je surveille presque l’air que je respire et que je ne le laisse qu’à grand’peine entrer dans mon sein ; car l’air même m’est suspect, et je ne voudrais pas que l’air même vînt à savoir quelle est celle dont je porte l’image dans mon cœur avec tant de mystère.

la duchesse.

Assez, assez ; tout cela n’est qu’affectation et niaiserie. Et comment, en parlant à ma personne, me parlez-vous ainsi de votre amour ? Oubliez-vous donc qui je suis ?

frédéric.

À qui la faute, madame ? Vous m’avez interrogé, j’ai répondu.

la duchesse.

Vous avez répondu à des choses que je ne vous demandais pas. — Arnesto ?

arnesto.

Madame ?

la duchesse.

Ayez soin que l’on remette au plus tôt à Frédéric…

frédéric, à part.

Je suis perdu !

la duchesse.

… Deux mille ducats de gratification, afin qu’il puisse ainsi gagner les suivantes de sa dame. Je ne veux pas que son manque de courage l’expose encore à me parler comme il l’a fait, et qu’étant si timide avec elle, il soit avec moi si hardi.

flora, bas, à Libia.

Sa mélancolie la porte d’un extrême à l’autre.

libia, bas, à Flora.

Jamais je ne lui ai vu pareille humeur.

laura, à part.

Malheureusement pour moi, j’en pénètre la cause, que tout le monde ignore.

frédéric, à la Duchesse.

Je baise mille fois humblement la terre sur laquelle vous marchez, et où le contact de vos pieds charmants fait naître en un instant plus de fleurs que n’en produit tout le mois d’avril.

fabio.

Pour moi, madame, je n’oserais baiser la terre sur laquelle vous marchez, car ce n’est point la terre, c’est le ciel. Je me contenterai de baiser celle sur laquelle vous devez marcher. De quel côté comptez-vous diriger vos pas ? j’irai devant vous baiser le chemin.


Entre LISARDO.
lisardo.

Madame, un brillant cavalier qui se dit parent du duc de Mantoue demande la permission de vous remettre de sa part une lettre.

la duchesse.

Oh ! que le duc de Mantoue me fatigue avec ses messages !

arnesto.

Et pourquoi, madame, puisque le duc est, par son rang, le seul parti que vous puissiez accepter ?

la duchesse.

Par la raison justement que je ne veux pas me marier. — Dites-lui de venir, Lisardo.

frédéric, à part.

Je ne le trahirai pas… Il est essentiel que je conserve son amitié.


Entre HENRI.
henri, à la Duchesse.

C’est en tremblant, madame, que je me jette à vos pieds, où mon infortune aime à trouver un refuge.

la duchesse.

Levez-vous.

henri.

Le duc mon seigneur m’envoie vers vous avec cette lettre.

la duchesse.

Comment va Son Altesse ?

henri.

Je vous répondrais, madame, qu’il est mort d’amour, si l’espérance ne soutenait sa vie.

la duchesse.

Ne demeurez pas ainsi à genoux pendant que je lis sa lettre.

henri, se levant, à part.

Le peintre qui a essayé de retracer ses traits est loin de l’avoir flattée ; elle est bien plus belle encore que son portrait.

lisardo, bas, à Arnesto.

Seigneur, mon père vient d’envoyer les pouvoirs.

arnesto, bas, à Lisardo.

Je suis charmé qu’ils soient arrivés.

flora.

Comme il est élégant, Laura, le cavalier qui vient d’apporter la lettre !

laura.

Je n’y ai pas fait attention.

flora.

Je ne m’en étonne pas, car votre cousin est ici ; vous n’ignorez pas à quel point il vous adore, et que votre père Arnesto traite de votre mariage avec lui, et dès lors ce serait lui montrer peu d’estime que de faire attention à un autre.

laura.

Ce n’est pas non plus mon cousin qui m’occupe ou m’inquiète.

frédéric, à part.

Pendant que la duchesse lit sa lettre, et qu’Arnesto et Lisardo causent ensemble, que l’amour m’inspire de l’audace ! (Bas, à Laura.) Et la lettre ?

laura, bas, à Frédéric.

Je viens de l’écrire.

frédéric, de même.

Comment pourriez-vous me la donner ?

laura, de même.

N’avez-vous pas un gant ?

frédéric, de même.

Si fait.

laura, de même.

Eh bien, au moyen de ce gant, vous pourrez…

frédéric, de même.

Je vous comprends.

arnesto, à Lisardo.

C’est fort bien.

lisardo.

Belle Laura, mon espoir, l’amour va compter chaque moment pour un siècle.

la duchesse, à Henri.

Le duc me dit dans cette lettre que vous êtes son proche parent, et qu’il lui importe que vous soyez quelques jours absent de Mantoue, pendant qu’il arrête les poursuites commencées contre vous à l’occasion d’un duel où l’amour vous a jeté.

henri.

Il est vrai que l’amour a fait tout mon crime, et lui seul est cause que je suis venu.

la duchesse.

Autant pour vous-même que pour le duc, je vous offre ma protection à Parme, et ainsi, à compter d’aujourd’hui, vous pouvez demeurer en ma cour. Dans un moment je vais répondre au duc et lui envoyer ma lettre.

henri.

Que le ciel vous conserve, madame, durant une éternité de siècles ! et puissent les nobles vassaux du duc de Mantoue être assez heureux pour que bientôt…

la duchesse.

N’en dites pas davantage, et, je vous en avertis, faites attention, tout le temps que vous serez mon hôte, à ne pas me parler à ce sujet, à moins que je ne vous en parle moi-même.

henri.

Vous serez obéie.

la duchesse.

Et afin que vous puissiez dire au duc, quand vous lui écrirez, quels sont mes passe-temps, car vous devez avoir des instructions à cet égard, (aux Cavaliers.) asseyez-vous tous, mes seigneurs, tandis que le soleil, à demi caché derrière ces épais nuages, semble nous épier ; vous, mesdames, prenez place de ce côté, et vous, Arnesto, proposez une question[5].

Les Dames s’asseyent d’un côté, et de l’autre, les Cavaliers se tiennent debout.
arnesto.

Mes cheveux blancs me dispenseraient de me mêler à ce jeu ; mais je n’invoquerai pas cette excuse, heureux de contribuer à vos plaisirs. Voici donc la question : « Quelle est la plus grande peine dans l’amour ? »

la duchesse, à Henri.

À vous, répondez le premier.

henri.

Moi, madame ?

la duchesse.

Oui, c’est à vous, en votre qualité d’étranger.

henri.

Je dois à ce titre beaucoup d’honneur. Aussi pour tâcher de n’en être pas indigne, je me hâte de répondre, et je dis que la plus grande peine, celle que je souffre, c’est de n’être pas aimé.

flora.

Et moi je dis que c’est de n’aimer pas.

lisardo.

Et moi je dis que c’est la jalousie.

libia.

Et moi, l’absence.

frédéric.

Et moi, l’amour sans espoir.

la duchesse.

Et moi, d’aimer et de taire sa souffrance, sans pouvoir s’expliquer.

laura.

Et moi, d’aimer en étant aimé.

la duchesse.

Ce sera une thèse assez neuve à soutenir, Laura, que c’est un mal d’aimer en étant payé de retour.

laura.

J’espère le démontrer tout à l’heure.

arnesto.

Maintenant, que chacun prouve ce qu’il a avancé.

henri.

Puisque j’ai parlé le premier, en parlant de la peine de celui qui est dédaigné, je commence.

fabio, à part.

Attention ! c’est ici que le plus spirituel dit des bêtises.

henri.

L’amour est une étoile dont l’influence donne le bonheur ou le malheur, donc la plus grande peine de l’amour c’est d’aimer malgré elle. Celui qui vit dédaigné d’une beauté aime à l’encontre de son étoile, donc ce doit être là le plus grand chagrin, car celui qui est dédaigné aime malgré la volonté du ciel.

flora.

Lorsqu’un amant est dédaigné, cela lui devient un mérite pour l’avenir, car il souffre pour ce qu’il aime. Mais celui qui dédaigne sans aimer souffre sans mériter que sa souffrance lui soit comptée comme mérite. Donc celui qui est dédaigné n’est pas aussi à plaindre que celui qui dédaigne.

lisardo.

Celui qui est dédaigné et celui qui dédaigne peuvent du moins supporter un mal qui leur vient du ciel ; mais celui qui a de la jalousie ne le peut pas, puisque ce mal lui vient d’un plus heureux qu’il envie. Donc son chagrin doit être bien plus grand, car la même différence qu’il y a d’un homme au ciel existe entre les deux premiers et le jaloux.

libia.

Le monde a vu mille fois l’amour excité et réveillé par la jalousie, mais non pas par l’absence. L’absence a été nommée la mort de l’amour. Donc elle est sa peine la plus forte ; car si la jalousie ravive sa flamme et si l’absence l’éteint, la première est sa vie et la seconde sa mort.

frédéric.

Celui qui aime et qui est dédaigné, celle qui, aimée, dédaigne, celui qui souffre de la jalousie et celle qui pleure l’absence, tous ceux-là peuvent supporter leur mal dans l’espoir que cet état changera. Donc tout cela prouve que le plus grand tourment est celui de l’homme qui aime sans espoir.

la duchesse.

Celui qui aime sans espoir peut du moins déclarer qu’il n’en a pas, et il est clair qu’il reçoit par là du soulagement. Mais celui qui est obligé de se taire et de maintenir son amour dans le silence, doit en avoir d’autant plus de chagrin et de peine, qu’il n’a pas d’espoir et ne peut pas dire qu’il n’en a pas.

laura.

Celui qui aime et est aimé vit dans une inquiétude continuelle. Parfois dans son bonheur il entrevoit un moment où il sera malheureux, et se voyant enlever le bien qu’il possède, il se dépite et le déteste. Donc celui qui est aimé souffre les mêmes mépris que celui qui est dédaigné et les mêmes colères que celui qui dédaigne. Quant à la jalousie, j’atteste le ciel qu’il en éprouve, car celui qui aime étant aimé doit être jaloux de lui même, et s’il est un seul instant séparé de l’objet aimé, cette séparation lui semble un siècle. Donc le plus heureux éprouve les mouvements de la jalousie et les tristesses de l’absence. Du moins a-t-il pour lui l’espérance ? Son bonheur même répond que non ; car que voulez-vous qu’espère celui qui n’a plus rien à espérer ? En même temps il souffre aussi de se taire, car il ne peut pas révéler le bonheur céleste dont il jouit ; et, par conséquent, celui qui est aimé endure la douleur de n’avoir pas d’espoir et la douleur de se taire. Dira-t-on qu’il n’est point malheureux puisqu’il se voit aimé ? ce serait une erreur, car il se voit sans cesse menacé de ne l’être plus. Et c’est pourquoi celui qui aime et qui est aimé souffre à lui seul autant de peines qu’en souffrent à la fois et celui qui est dédaigné, et celui qui dédaigne ; et celui qui est séparé de l’objet aimé, et celui qui n’a point d’espoir, et celui qui est jaloux, et celui qui est obligé de se taire.

Toutes les Dames se lèvent.
la duchesse.

Tout cela, Laura, ce sont autant de subtilités où vous avez voulu déployer votre esprit ; mais au fond il n’y a rien là de raisonnable.

laura.

Il est clair, cependant, puisque le principal but de l’amour c’est d’être aimé…

Elle laisse tomber son gant.
la duchesse.

Votre gant.

frédéric.

Je le relève.

arnesto.

Arrêtez.

lisardo.

C’est à moi de le ramasser.

frédéric.

Si j’avais l’intention de l’emporter, je le pourrais encore ; mais comme ce n’est pas là mon dessein, seigneur Lisardo, nous n’aurons point querelle ensemble. Ce n’est pas un mérite que d’être arrivé le premier, ce n’est que du bonheur. Voyez, je tends à Laura son gant. (Donnant à Laura un autre gant tout semblable à celui qu’elle a laissé tomber.) Tenez, madame. Pour moi, je suis déjà récompensé de mon empressement, car je vous sers et ne vous offense pas.

lisardo.

Vous m’avez tiré avec esprit, seigneur Frédéric, d’une position embarrassante.

la duchesse.

Et moi, je ne suis pas plus contente de lui que de vous. C’est vraiment bien de l’audace que, moi ici présente, on se permette de relever de terre un objet de la toilette d’une de mes dames. Remerciez-moi de ce que je ne vous montre pas plus de colére, et de ce que je me contente, pour cette fois, de vous exprimer mon mécontentement. (À part.) Ô ciel ! protége-moi ! Je suis la première femme que le silence ait tuée.

La duchesse sort. Elle est suivie de toutes ses dames, à l’exception de Laura.
arnesto.

Son altesse s’en va de mauvaise humeur ; et certes elle n’a aucun motif pour cela. Ne la suivez point à cette heure dans ses appartements, Laura ; rentrons plutôt dans le nôtre. Je connaissais bien son caractère, et j’avais bien prévu les ennuis qui pouvaient en résulter, lorsque, en acceptant l’administration de son État et un logement au palais, je n’ai pas voulu que vous la servissiez autrement que pour l’honneur.

laura.

Je dois vous obéir en tout. (À part.) Les emportements de la duchesse en disent beaucoup. L’amour veuille que ce ne soit pas ce que je soupçonne !

Comme Arnesto et Laura se retirent, tous les cavaliers les suivent.
arnesto.

Où allez-vous, cavaliers ?

frédéric.

Nous marchons disposés à vous servir.

arnesto.

N’allez pas plus avant. (À Lisardo.) Et vous, mon neveu, donnez l’exemple.

lisardo.

Quoique bien à regret, j’obéis.

henri.

Et moi de tout mon cœur ; en me réservant de demeurer, comme l’héliotrope, tourné vers le plus beau soleil. (Arnesto et Laura sortent.) Frédéric, je reviens à l’instant.

Il sort.
lisardo.

Jusqu’à ce que je n’aperçoive plus rien de la lumière qui émane de vous, Laura, je ne puis vous quitter ; car votre beauté divine est l’étoile polaire de ma pensée.

Il sort.
frédéric.

Oh ! combien je me réjouis d’être seul enfin ! je pourrai lire cette lettre.

fabio.

Si je ne perds pas l’esprit à ce coup, c’est qu’en vérité je n’ai rien à perdre.

frédéric.

D’où vient ton étonnement ?

fabio.

De votre sang froid. Car vous avez cette lettre depuis la nuit, et vous ne l’avez pas encore ouverte.

frédéric.

Sais-tu quelle est cette lettre ?

fabio.

Qu’elle soit ce qu’elle voudra, il n’en est pas moins certain que vous l’avez gardée depuis hier sans l’ouvrir.

frédéric.

Je ne fais que de la recevoir !

fabio.

Vous me feriez perdre la raison. Ne sais-je pas que depuis ce matin personne ne vous a parlé ? Ce serait donc alors le vent qui vous l’aurait apportée ?

frédéric.

Celui qui me l’a apportée, c’est le feu, le feu où je brûle et me consume.

fabio.

Le feu ?

frédéric.

Oui.

fabio.

Je commence à croire à présent qu’il est vrai que…

frédéric.

Qu’est-ce qui est vrai ?

fabio.

Que vous êtes fou, et que, galant fantôme, vous vous êtes créé une dame-revenant[6] qui habite votre pensée, et que vous aimez mentalement. Aussi voudrais-je vous supplier de m’accorder une grâce ?

frédéric.

Quelle grâce ?

fabio.

Que, puisque c’est une dame qui vit dans votre imagination sans avoir plus de corps ni plus d’âme que vous n’avez bien voulu lui en donner, du moins ses lettres nous arrivent toutes pleines d’amour et de tendresse ; car ce serait par trop ennuyeux que, pouvant et devant nous traiter avec bonté, elle nous traitât avec mépris.

frédéric.

Éloigne-toi.

fabio.

Qu’importe à la lettre ?

frédéric.

Rien, si l’écriture elle-même est déguisée. Mais, toujours, éloigne-toi.

fabio.

Je suis vraiment un écuyer du purgatoire, car je vis dans une sorte de milieu entre le paradis et l’enfer.

frédéric, lisant.

« Mon cher seigneur, mon malheur est au comble. Mon père force ma volonté. Il traite malgré moi de mon mariage, et doit demain signer les accords. » (À part.) Ah ! malheureux ! je n’ai plus, d’ici à demain, que quelques moments à vivre ! (Appelant.) Fabio !

fabio.

Qu’y a-t-il ?

frédéric.

Je vais bientôt mourir.

fabio.

Vous aurez tort, si vous pouvez l’éviter ; car, je vous l’assure, ce n’est pas une chose de bon goût.

frédéric.

Comment l’éviter, lorsque cette lettre même est ma sentence de mort ?

fabio.

C’est bien facile. Puisque vous tenez votre sentence à la main, vous n’avez qu’à y mettre une petite apostille qui soit un peu plus humaine.

frédéric, à part.

Quoique sans vie et sans âme, continuons : (Il lit.) « Et ainsi, bien que je doive exposer par là le secret de notre malheureux amour, il faut absolument que je tâche de causer avec vous cette nuit touchant la conduite que nous devons tenir. En conséquence, la grille du jardin sera entr’ouverte, et plutôt que de vous perdre je perdrai la vie. En foi de quoi je vous envoie en même temps mon portrait, pour lequel vous me ferez alors vos remercîments. » (À part.) Est-il un homme plus heureux ? (Appelant.) Fabio ! Fabio !

fabio.

Qu’est-ce donc ? Est-ce que vous vous mourez ?

frédéric.

Au contraire, je vis, je vis plein de joie.

fabio.

Voyez donc ! ne vous avais-je pas donné un bon conseil ? Il n’est tel pour un homme que de s’aimer lui-même.

frédéric.

Heureux, charmé, plein de joie, je pourrai parler cette nuit avec la beauté que j’adore… Ô soleil ! toi qui comme le brillant vainqueur du ciel le parcours lentement dans ta marche orgueilleuse et triomphante, daigne aujourd’hui abréger ta course, en entendant combien ta lumière est funeste à un mortel ! Et vous, astres charmants, qui avez tant d’influence sur l’amour, levez-vous contre un empire usurpé, et formez autant de républiques dans le ciel ; car le soleil a méconnu vos droits, car le soleil s’est emparé d’un pouvoir qui vous appartient.

Il sort.
fabio.

Il est fou comme tous les fous réunis. Mais ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas tant de le voir fou que de me voir, moi, si sot, si bête, que je ne puisse…


Entre FLORA.
flora.

Fabio ?

fabio.

Que voulez-vous, madame ?

flora.

Suivez-moi.

fabio.

Si c’est pour un défi, donnez-moi un moment, que j’aille chercher quatre ou cinq de mes amis.

flora.

Suivez-moi.

fabio.

Pourquoi cela ?… Pour que je vous suive, êtes-vous la dame qui me donne de la jalousie, ou bien suis-je, moi, le galant qui ne vous donne rien ?

flora.

C’est son altesse qui veut vous parler. Tout à l’heure elle était à écrire, et m’a commandé de vous venir chercher.

fabio.

Son altesse veut me parler, à moi ! Par le ciel, que sera-ce si elle se hasarde à me déclarer son sentiment ?


Entre LA DUCHESSE, une lettre à la main.
la duchesse.

Flora, avez-vous appelé le valet ?

flora.

Le voilà, madame.

la duchesse, à Flora.

Eh bien ! allez m’attendre par là, vous. (Flora sort. À Fabio.) Nous sommes seuls, maintenant.

fabio.

Oui, madame, et vous ne me trouverez pas ingrat. Je voudrais savoir en quoi je puis vous servir, et vous pouvez parler sans crainte, car je suis l’homme du monde le plus complaisant. Vous n’aurez pas grand’peine à obtenir de moi ce que vous désirez.

la duchesse.

Il faut, Fabio, que vous me disiez une chose que je tiens à savoir. Il importe à mon autorité de m’éclaircir sur un doute qui m’est venu.

fabio.

Si je puis vous satisfaire, il n’y aura pas de difficulté ; car si vous avez envie de le savoir, j’ai encore plus envie de le dire.

la duchesse.

Prenez cette chaîne.

fabio.

Avec plaisir certainement ; d’autant qu’elle est à mes yeux du plus grand prix, car elle vient de vous et elle est d’or. Interrogez-moi donc, madame ; je meurs d’envie de parler.

la duchesse.

Quelle est la dame qu’aime Frédéric ?

fabio.

Je suis un bavard bien malheureux, madame ; j’ignore une chose, et c’est justement ce que vous me demandez.

la duchesse.

Quel ennui ! (Haut.) Comment est-il possible que vous ne sachiez pas cela, puisque vous ne quittez jamais votre maître ?

fabio.

Comment voulez-vous que je le sache, lorsqu’il ne le sait pas lui-même ?

la duchesse.

Sa passion ne peut pas être si secrète.

fabio.

Eh bien ! dans ce cas, contez-la-moi, vous, madame, et je vous rends votre chaine… En effet, sans se confier à personne, il rit tout seul, et tout seul il pleure. S’il reçoit une lettre, on ne voit pas qui la lui donne ; et s’il y répond, on ne sait pas où elle va. C’est aujourd’hui que j’en ai le plus appris sur son amour ; car en achevant de lire une lettre que Barabbas en personne doit lui avoir remise, il a dit qu’une beauté divine l’attendait cette nuit pour lui parler.

la duchesse.

Quoi ! il doit cette nuit parler à sa dame ?

fabio.

Oui, si l’amour n’arrange pas les choses de manière à leur faire perdre la parole.

la duchesse, à part.

Quel tourment ! je me meurs. (Haut.) Tu dois au moins savoir la maison, la rue de cette dame ?

fabio.

Pour cela, oui ; elle demeure au palais.

la duchesse.

Comment le sais-tu ?

fabio.

Je le sais par induction. Il aime sans inconstance, il adore sans espoir, il courtise sans désir, il jouit sans emploi, enfin, nuit et jour il écrit sur un immense portefeuille : or, toutes ces folies-là, ne sont-ce pas des folies qu’on ne voit qu’au palais ?

la duchesse.

Eh bien ! écoutez mes ordres. Vous mettrez tous vos soins à vous assurer quelle est sa dame ; à partir d’aujourd’hui, vous observerez de votre mieux sa conduite ; et si vous y remarquez quelque chose de nouveau, en toute occasion, venez me trouver. Dès ce moment, je vous autorise à vous présenter devant moi quand vous voudrez.

fabio.

Grâce à cette faveur, je deviens ce qu’on appelle, si je ne me trompe, gentilhomme du plaisir[7].

la duchesse.

Et afin que vous n’ignoriez jamais d’où pourront vous venir le profit ou le dommage, attendez de moi tout profit, Fabio, si vous me servez bien, et tout dommage également, si vous vous avisez jamais de révéler à qui que ce soit notre conversation.

fabio.

Croyez bien, madame, que je serai le plus muet des curieux, s’il y a des curieux qui soient muets.

la duchesse.

Allez.

fabio.

Adieu, madame.

Il sort.
la duchesse.

Ô ma folle pensée ! quel tyrannique empire tu exerces sur moi, puisque tu as pu m’enlever ma volonté et mon libre arbitre ! Eh quoi ! j’aurais si peu de confiance en moi, que je doive me laisser abattre à la moindre crainte ? Non, non ! je me conduirai d’une manière digne de mon courage et digne de moi-même. Mais, hélas ! je ne puis me taire avec ma jalousie, et c’est déjà bien assez que je puisse me taire avec mon amour !… Quelle incertitude ! et quel tourment ! Cette nuit même, tandis que je souffrirai mille supplices, eux, ils s’abandonneront à la joie, au bonheur ! Non, cela ne sera pas… qu’ils se voient tant que je n’en saurai rien, j’y consens ; mais avertie de leurs rendez-vous, je ne me pardonnerais pas de ne pas les empêcher. Pitié, pitié, ô ciel ! car, hélas ! je ne puis me taire avec ma jalousie, et c’est déjà bien assez que je puisse me taire avec mon amour ! Au moyen de cette lettre que j’avais écrite dans un autre but… Il vient ; efforçons-nous de dissimuler ce que je souffre.


Entre FRÉDÉRIC, portant tout ce qu’il faut pour écrire.
frédéric.

Voici des lettres, noble madame, que je viens présenter à la signature de votre altesse.

la duchesse, à part.

Courage, esprit, grandeur d’âme, en ce moment tout m’est nécessaire. (Haut.) Mettez ces lettres de côté, Frédéric, je les signerai plus tard. Il faut d’abord que vous me serviez en une autre chose qui est pour moi d’une plus grande importance.

frédéric.

Qu’est-ce, madame ?

la duchesse.

Je désirerais que, cette nuit même, vous fissiez un petit voyage.

frédéric.

Cette nuit même ?

la duchesse.

Oui.

frédéric, à part.

Quel ennui !

la duchesse.

Voici la lettre que vous voudrez bien porter.

frédéric.

Vous savez, madame, avec quel empressement et quel zèle je suis toujours prêt à m’employer pour votre service. Il me semble donc que pour aujourd’hui le dérangement de ma santé me permet de m’excuser auprès de vous, et que…

la duchesse.

Je n’admets aucune excuse. L’absence ne sera pas longue. Demain vous serez de retour. Remarquez, je vous prie, que je ne vous confie rien moins que le soin de mon honneur. Ne me répliquez donc pas ; prenez cette lettre et préparez-vous à partir sur-le-champ. Je vous répète qu’il importe que mon message soit rendu par vous-même. La suscription vous dira à qui il faut le remettre, et en quel endroit il faut aller. Vous m’apporterez la réponse. Adieu.

Elle sort.
frédéric.

Eh quoi donc, ô ciel ! dans cette même nuit où la belle Laura m’a permis de lui parler, il ne se trouvera pas une seule étoile qui me soit favorable ? Que faire ? et comment concilier mon amour et ma loyauté ?


Entre FABIO.
fabio.

Seigneur, ne vous semble-t-il pas que le jour est bien long ?

frédéric.

C’est le diable qui t’amène ici. Pars à l’instant, Fabio, et selle-moi deux chevaux.

fabio.

Il est donc venu une autre lettre, soit par le feu, soit par les airs ?

frédéric.

Oui, il m’en est venu une autre.

fabio.

Eh bien ! vous n’avez qu’à y faire une légère correction, et vous serez enchanté comme ce matin. Relisez-la, et vous cesserez de vous plaindre.

frédéric.

Je n’ai pas encore seulement lu la suscription.

fabio.

Lisez-la, pour voir si elle s’accorde avec ce que vous avez d’abord soupçonné.

frédéric.

Je verrai toujours où l’on m’envoie. (Il regarde la suscription.) Au duc de Mantoue !… Je ne suis pas moins confus… Sans doute elle aura reconnu le duc, et elle aura voulu m’avertir ainsi qu’elle sait l’espèce de trahison avec laquelle je l’ai reçu chez moi. En effet, ne m’a-t-elle pas dit d’un ton piqué, que cela importait à son honneur ?… Ô ma folle pensée ! je n’échappe à un danger que pour tomber dans un autre.

fabio.

Eh bien, cette lettre s’est elle un peu adoucie ?

frédéric.

Plus j’y pense, moins j’y comprends rien.

fabio.

Est-ce qu’elle est écrite en chiffres ?

frédéric.

Tu me fatigues.

fabio.

Elle est peut-être dans le genre de celle qu’un homme écrivit ?

frédéric.

Que sais-je ?

fabio.

Si vous ne le savez pas, voici le conte.

Un habitant de Tlemecen, vitrier de son état, faisait la cour à une dame. Il avait son meilleur ami qui demeurait à Tétuan. Or, un jour la dame pria le galant d’écrire à son ami de lui envoyer un singe ; et comme un amoureux est toujours prêt à complaire aux désirs de sa dame, celui-ci en demanda trois ou quatre afin qu’elle pût en choisir un qui fût à son goût. Or vous saurez que le malheureux écrivit trois ou quatre en chiffres ; et comme là bas, en Arabie, l’o équivaut à zéro, notre homme de Tétuan lut ainsi : « Mon cher ami, pour que je puisse être agréable à une personne qui m’est chère, envoyez-moi sans retard trois cent quatre singes[8]. » L’homme de Tétuan fut d’abord bien en peine pour trouver ce qu’on lui demandait ; mais le vitrier le fut beaucoup plus, lorsqu’au bout de quelques jours il vit arriver avec fracas devant sa fragile boutique trois cents singes faisant trois cent mille singeries. — Si la même chose vous arrive, lisez sans zéro, car il est clair, d’après ce conte, qu’un singe en castillan fait en chiffres cent singes.

frédéric.

Me donner cette lettre en ce moment !

fabio.

Est-ce que tout au moins vous ne pouvez pas éviter les singes ?

frédéric.

Quel homme au monde s’est jamais vu dans une pareille incertitude ?


Entre HENRI.
henri.

Qu’avez-vous là ?

frédéric, à part.

Je ne sais que résoudre. (Haut.) Veuillez m’écouter à l’écart.

fabio, à part.

Je ne puis supporter cela. Se défier de moi. A-t-on jamais vu un hôte parler aussi bas ?

frédéric.

Quelle conduite devons-nous tenir ?

henri.

Allons chez vous, nous en causerons, et la lettre même nous dira ce que nous devons faire. Si nous voyons qu’elle soit instruite de mon déguisement, eh bien, ma réponse sera d’y renoncer et de me découvrir. Si au contraire elle ne témoigne aucun soupçon, eh bien, je répondrai ce soir à sa lettre, et demain vous lui remettrez ma réponse.

frédéric.

C’est fort bien dit ; et pour moi, si je ne gagne à cet arrangement que de n’être pas obligé de m’absenter aujourd’hui, je ne regretterai pas ce que j’ai souffert. En agissant ainsi, je ne manque nullement à la loyauté. Puisque la lettre est pour vous, il suffit que je vous la rende, n’importe en quel lieu vous soyez.

henri.

Nous verrons clairement, en la lisant, l’intention de la duchesse. Allons chez vous.

Henri et Frédéric s’éloignent.
fabio.

Faut-il, seigneur, que je tienne toujours les chevaux prêts ?

frédéric.

Oui, Fabio ; car, alors même que je ne partirais pas, il importe que l’on me croie parti.

fabio.

D’où vous vient donc cette joie actuellement ?

frédéric.

L’amour est plus discret que tu ne le voudrais.

fabio.

Vous paraissez bien content !

frédéric.

Cela t’étonne ?

fabio.

Nullement, car je sais pourquoi.

frédéric.

Et pourquoi ?

fabio.

C’est que vous avez compris le chiffre, et qu’on ne vous demande pas autant de singes.

Ils sortent.