Les Désenchantées (1906) se déroule dans l'Empire ottoman du début du XXe siècle et raconte, à travers le regard d'un narrateur français de passage à Constantinople largement inspiré de Loti lui-même, le désarroi de jeunes femmes turques de la haute société, éduquées à l'occidentale et aspirant à une plus grande liberté personnelle et intellectuelle, mais contraintes malgré cette éducation moderne de se soumettre aux structures traditionnelles du harem et aux mariages arrangés imposés par leurs familles selon les coutumes ottomanes encore rigoureusement en vigueur. Loti y développe, à travers les confidences que lui livrent ces jeunes femmes turques tiraillées entre leur aspiration moderne à l'émancipation personnelle et le poids des traditions familiales et religieuses qui continuent de régir leur destin matrimonial, une réflexion sur la condition féminine dans l'Empire ottoman en pleine mutation à l'aube du XXe siècle, sujet relativement audacieux et novateur pour un écrivain occidental de cette génération habituellement plus attaché à l'exotisme pittoresque qu'à une véritable réflexion sociale sur la condition des femmes qu'il rencontre. Ce roman, qui suscite un débat retentissant en Turquie même après sa publication, certaines des femmes ayant inspiré les personnages étant reconnues et leur identité même faisant l'objet de spéculations passionnées, témoigne de l'évolution du regard de Loti vers un intérêt plus sociologique et moins purement esthétique pour les cultures orientales qu'il continue inlassablement d'explorer dans son œuvre tardive. Par son attention nouvelle à la condition féminine ottomane, ce roman offre une facette plus engagée socialement de l'œuvre orientaliste de Pierre Loti. Le roman suscite une controverse durable en Turquie après sa publication, plusieurs lectrices stambouliotes ayant revendiqué ou s'étant vu attribuer par le public la paternité des confidences rapportées par Loti, au point que l'identité réelle de ses inspiratrices demeure encore aujourd'hui discutée par les spécialistes de l'œuvre. Loti signe ce roman peu après son propre séjour prolongé à Constantinople, ville qu'il connaît intimement depuis Aziyadé, son tout premier roman paru en 1879 et déjà consacré à un amour impossible dans l'Empire ottoman.