Les Dieux ont soif (1912) se déroule à Paris durant la période la plus sanglante de la Révolution française, la Terreur de 1793-1794, et raconte la trajectoire tragique d'Évariste Gamelin, jeune peintre idéaliste et sincèrement dévoué aux idéaux révolutionnaires, qui accepte de devenir juré au tribunal révolutionnaire chargé de juger les suspects de contre-révolution, fonction dans laquelle sa ferveur idéologique absolue et sa conviction inébranlable de servir la vertu républicaine le conduisent progressivement, par un engrenage psychologique implacable que France dissèque avec une lucidité glaçante, à envoyer à la guillotine un nombre toujours croissant d'accusés, y compris des proches et des innocents, au nom d'une pureté révolutionnaire toujours plus exigeante et plus impitoyable. France y développe une méditation d'une actualité politique brûlante sur les mécanismes psychologiques par lesquels un idéalisme sincère et une conviction morale absolue peuvent basculer insensiblement dans le fanatisme meurtrier et la terreur d'État, à travers ce personnage de Gamelin dont la dérive sanguinaire n'est jamais présentée comme le fait d'un être intrinsèquement cruel mais bien comme la conséquence logique et terrifiante d'une logique idéologique poussée jusqu'au bout sans aucun garde-fou moral. Le titre même du roman, emprunté à une exclamation attribuée à Danton peu avant sa propre exécution sur l'échafaud qu'il avait lui-même largement alimenté de victimes, souligne cette dimension tragique et cyclique de la violence révolutionnaire qui finit par dévorer ses propres artisans les plus zélés. Par sa lucidité psychologique et politique sur les mécanismes de la terreur idéologique, ce roman demeure l'une des œuvres les plus profondes et les plus intemporellement pertinentes d'Anatole France sur la Révolution française. Ce roman tardif d'Anatole France, écrit après ses propres désillusions face aux totalitarismes naissants du début du XXe siècle, témoigne d'un scepticisme politique profond envers toute idéologie révolutionnaire absolutiste, quelle que soit la sincérité initiale de ses intentions les plus généreuses.