III.
LE POÈTE DE COUR.
Rien ne saurait prouver mieux que l’histoire de Spifame combien est vraie la peinture de ce caractère, si fameux en Espagne, d’un homme fou par un seul endroit du cerveau, et fort sensé quant au reste de sa logique ; on voit bien qu’il avait conscience de lui-même, contrairement aux insensés vulgaires qui s’oublient et demeurent constamment certains d’être les personnages de leur invention. Spifame, devant un miroir ou dans le sommeil, se retrouvait et se jugeait à part, changeant de rôle et d’individualité tour à tour, être double et distinct pourtant, comme il arrive souvent qu’on se sent exister en rêve. Du reste, comme nous disions tout à l’heure, l’aventure du miroir avait été suivie d’une crise très forte, après laquelle le malade avait gardé une humeur mélancolique et rêveuse qui fit songer à lui donner une société.
On amena dans sa chambre un petit homme demi-chauve, à l’œil vert, qui se croyait, lui, le roi des poètes, et dont la folie était surtout de déchirer tout papier ou parchemin non écrit de sa main, parce qu’il croyait y voir les productions rivales des mauvais poètes du temps qui lui avaient volé les bonnes grâces du roi Henri et de la cour. On trouva plaisant d’accoupler ces deux folies originales et de voir le résultat d’une pareille entrevue. Ce personnage s’appelait Claude Vignet, et prenait le titre de poète royal. C’était, du reste, un homme fort doux, dont les vers étaient assez bien tournés et méritaient peut-être la place qu’il leur assignait dans sa pensée.
En entrant dans la chambre de Spifame, Claude Vignet fut terrassé : les cheveux hérissés, la prunelle fixe, il n’avait fait un pas en avant que pour tomber à genoux.
« Sa Majesté !… s’écria-t-il.
— Relevez-vous, mon ami, dit Spifame en se drapant dans son pourpoint, dont il n’avait passé qu’une manche ; qui êtes-vous ?
— Méconnaîtriez-vous le plus humble de vos sujets et le plus grand de vos poètes, ô grand roi ?… Je suis Claudius Vignetus, l’un de la pléïade, l’auteur illustre du sonnet qui s’adresse aux vagues crespelées… Sire, vengez-moi d’un traître, du bourreau de mon honneur ! de Mellin de Saint-Gelais !
— Hé quoi ! de mon poète favori, du gardien de ma bibliothèque ?
— Il m’a volé, sire ! il m’a volé mon sonnet ! il a surpris vos bontés…
— Est-ce vraiment un plagiaire !… Alors, je veux donner sa place à mon brave Spifame, de présent en voyage pour les intérêts du royaume.
— Donnez-la plutôt à moi ! sire ! et je porterai votre renom de l’orient au ponant, sur toute la surface terrienne :
Ô sire ! que ton los mes rimes éternisent !…
— Vous aurez mille écus de pension, et mon vieux pourpoint, car le vôtre est bien décousu.
— Sire, je vois bien qu’on vous avait jusqu’ici caché mes sonnets et mes épîtres, tous à vous adressés. Ainsi arrive-t-il dans les cours…
Ce séjour odieux des fourbes nuageuses.
— Messire Claudius Vignetus, vous ne me quitterez plus ; vous serez mon ministre, et vous mettrez en vers mes arrêts et mes ordonnances. C’est le moyen d’en éterniser la mémoire. Et maintenant, voici l’heure où notre amée Diane vient à nous. Vous comprenez qu’il convient de nous laisser seuls.
Et Spifame, après avoir congédié le poète, s’endormit dans sa chaise longue, comme il avait coutume de le faire une heure après le repas.
Au bout de peu de jours les deux fous étaient devenus inséparables, chacun comprenant et caressant la pensée de l’autre, et sans jamais se contrarier dans leurs mutuelles attributions. Pour l’un, ce poète était la louange qui se multiplie sous toutes les formes à l’entour des rois et les confirme dans leur opinion de supériorité ; pour l’autre, cette ressemblance incroyable était la certitude de la présence du roi lui-même. Il n’y avait plus de prison, mais un palais ; plus de haillons, mais des parures étincelantes ; l’ordinaire des repas se transformait en banquets splendides, où, parmi les concerts de violes et de buccines, montait l’encens harmonieux des vers.
Spifame, après ses rêveries, était communicatif, et Vignet se montrait surtout enthousiaste après le dîner. Le monarque raconta un jour au poète tout ce qu’il avait eu à endurer de la part des écoliers, ces turbulents aboyeurs, et lui développa ses plans de guerre contre l’Espagne ; mais sa plus vive sollicitude se portait, comme on le verra ci-après, sur l’organisation et l’embellissement de la ville principale du royaume, dont les toits innombrables se déroulaient au loin sous les fenêtres des prisonniers.
Vignet avait des moments lucides, pendant lesquels il distinguait fort clairement le bruit des barreaux de fer entre-choqués, des cadenas et des verrous. Cela le conduisit à penser qu’on enfermait Sa Majesté de temps en temps, et il communiqua cette observation judicieuse à Spifame, qui répondit mystérieusement que ses ministres jouaient gros jeu, qu’il devinait tous leurs complots, et qu’au retour du chancelier Spifame les choses changeraient d’allure ; qu’avec l’aide de Raoul Spifame et de Claude Vignet, ses seuls amis, le roi de France sortirait d’esclavage et renouvellerait l’âge d’or chanté par les poètes.
Sur quoi Claudius Vignetus fit un quatrain qu’il offrit au roi comme une avance de bénédiction et de gloire :
Par toy vient la chaleur aux verdissantes prées,
Vient la vie aux troupeaux, à l’oiseau ramageux,
Tu es donc le soleil, pour les coteaux neigeux
Transmuer en moissons et collines pamprées !
La délivrance se faisant attendre beaucoup, Spifame crut devoir avertir son peuple de la captivité où le tenaient des conseillers perfides ; il composa une proclamation, mandant à ses sujets loyaux qu’ils eussent à s’émouvoir en sa faveur ; et lança en même temps plusieurs édits et ordonnances fort sévères : ici le mot lança est fort exact, car c’était par sa fenêtre, entre les barreaux, qu’il jetait ses chartes, roulées et lestées de petites pierres. Malheureusement, les unes tombaient sur un toit à porcs, d’autres se perdaient dans l’herbe drue d’un préau désert situé au-dessous de sa fenêtre ; une ou deux seulement, après mille jeux en l’air, s’allèrent percher comme des oiseaux dans le feuillage d’un tilleul situé au-delà des murs. Personne ne les remarqua d’ailleurs.
Voyant le peu d’effet de tant de manifestations publiques, Claude Vignet imagina qu’elles n’inspiraient pas de confiance, étant simplement manuscrites, et s’occupa de fonder une imprimerie royale qui servirait tour à tour à la reproduction des édits du roi et à celle de ses propres poésies. Vu le peu de moyens dont il pouvait disposer, son invention dut remonter aux éléments premiers de l’art typographique. Il parvint à tailler, avec une patience infinie, vingt-cinq lettres de bois, dont il se servit, pour marquer, lettre à lettre, les ordonnances rendues fort courtes à dessein : l’huile et la fumée de sa lampe lui fournissant l’encre nécessaire.
Dès lors les bulletins officiels se multiplièrent sous une forme beaucoup plus satisfaisante. Plusieurs de ces pièces, conservées et réimprimées plusieurs fois depuis, sont fort curieuses, notamment celle qui déclare que le roi Henri deuxième, en son conseil, ouïes les clameurs pitoyables des bonnes gens de son royaume contre les perfidies et injustices de Paul et Jean Spifame, tous deux frères du fidèle sujet de ce nom, les condamnait à être tenaillés, écorchés et boullus. Quant à la fille ingrate de Raoul Spifame, elle devait être fouettée en plein pilori, et enfermée ensuite aux filles repenties.
L’une des ordonnances les plus mémorables qui aient été conservées de cette période, est celle où Spifame, gardant rancune du premier arrêt des juges qui lui avait défendu l’entrée de la salle des Pas-Perdus, pour y avoir péroré de façon imprudente et exorbitante, ordonne, de par le roi, à tous huissiers, gardes ou suppôts judiciaires, de laisser librement pénétrer dans ladite salle son ami et féal Raoul Spifame ; défendant à tous avocats, plaideurs, passants et autres canailles, de gêner en rien les mouvements de son éloquence ou les agréments nompareils de sa conversation familière touchant toutes les matières politiques et autres sur lesquelles il lui plairait de dire son avis.
Ses autres édits, arrêts et ordonnances, conservés jusqu’à nous, comme rendus au nom d’Henri II, traitent de la justice, des finances, de la guerre, et surtout de la police intérieure de Paris.
Vignet imprima, en outre, pour son compte, plusieurs épigrammes contre ses rivaux en poésie, dont il s’était fait donner déjà les places, bénéfices et pensions. Il faut dire que ne voyant guère qu’eux seuls au monde, les deux compagnons s’occupaient sans relâche, l’un à demander des faveurs, l’autre à les prodiguer.