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Classiquesen Ligne

IV.

JEANNETTE ROUSSEAU.

En retournant à son village, Nicolas frémissait de joie, quand il aperçut les collines de Côte-Grêle son cœur bondit, et ses larmes coulèrent en abondance. Il découvrit bientôt le Vendenjeau, la Farge, Triomfraid, le Boutparc enfin, derrière lequel était son vallon. Il voulut faire partager son enthousiasme à l’abbé Thomas, et se livra à une énumération pittoresque, à laquelle ce dernier répondit : Je conçois que tout cela est fort touchant puisque vous pleurez ; mais nous approchons de Saci, récitons sextes avant d’y entrer.

L’abbé Thomas ne se plaisait pas dans la maison paternelle. Dès le lendemain, il emmena Nicolas chez son frère aîné, curé à Courgis, pour lui enseigner le latin. Les fables de Phèdre et les églogues de Virgile ouvrirent bientôt à l’imagination du jeune homme des horizons nouveaux et charmants. Les dimanches et les fêtes, l’église se remplissait d’une foule de jeunes filles sur lesquelles il levait les yeux à la dérobée. Ce fut le jour de Pâques que son sort se décida. La grand’messe était célébrée avec diacre et sous-diacre ; les sons de l’orgue, l’odeur de l’encens, la pompe de la cérémonie, exaltaient à la fois son âme ; il se sentait dans une sorte d’ivresse. À l’offerte, on vit défiler les communiantes dans leurs plus beaux atours, puis leurs mères et leurs sœurs. Une jeune fille venait la dernière, grande, belle et modeste, le teint peu coloré, « comme pour donner plus d’éclat au rouge de la pudeur ; » elle était mise avec plus de goût que ses compagnes, son maintien, sa parure, sa beauté, son teint virginal, tout réalisait la figure idéale que toute âme jeune a rêvée. La messe finie, l’écolier sortit derrière elle. La céleste beauté marchait de ce pas harmonieux que l’on prête aux grâces antiques. Elle s’arrêta en apercevant la gouvernante du curé, Marguerite Pâris.

Cette dernière aborda la jeune fille et lui dit : — Bonjour, Mademoiselle Rousseau. — Et elle l’embrassa.

— Voici déjà son nom de famille, se dit Nicolas.

— Ma chère Jeannette, ajouta Marguerite, vous êtes un ange pour la figure comme pour l’âme.

— Jeannette Rousseau ! se dit Nicolas, quel joli nom !

Et la jeune fille répondit quelques mots d’une voix douce et claire, dont le timbre était enchanteur[5].

Depuis ce moment, Nicolas ne fut plus occupé que de Jeannette. Il la chercha des yeux tout le reste de la journée, et ne la revit qu’à l’encensement du Magnificat, quand tous ceux qui sont dans le chœur se tournent vers la nef. Le lendemain, l’impression était plus forte encore ; il se promit de se rendre digne d’elle par son application à l’étude ; de ce jour aussi, son esprit s’agrandit et s’arracha pour jamais aux frivoles préoccupations de l’enfance. Laissé seul un jour au presbytère dans la journée, parce que le curé et l’abbé Thomas étaient allés voir ensemencer le champ de la cure, il lui vint une idée singulière : ce fut de chercher dans les registres de la paroisse l’extrait de baptême de Jeannette, afin de savoir au juste son âge ; lui-même avait alors quinze ans, et il jugeait que Jeannette était plus âgée. Il allait en remontant depuis 1730, et ce fut pour lui une jouissance délicieuse de lire les lignes suivantes : « Le 19 décembre 1731 est née Jeanne Rousseau, fille légitime de Jean Rousseau et de Marguerite, etc. » Nicolas répéta vingt fois cette lecture, apprenant par cœur jusqu’aux noms des témoins et des officiants, et surtout cette date du 19 décembre qui devint un jour sacré pour lui. Une seule pensée triste résulta de cette connaissance, c’est que Jeannette avait trois ans de plus que lui, et qu’elle serait mariée peut-être avant qu’il pût prétendre à elle. Instruit de la demeure des parents de Jeannette, il passait tous les jours devant la maison, située au fond d’une vallée et entourée de peupliers qu’arrosait le ruisseau de la Fontaine-Froide ; il saluait ces arbres comme des amis, et rentrait l’âme pleine d’une douce mélancolie.

Mais c’est à l’église que l’apparition revenait dans tout son charme. Nicolas avait fait une prière qu’il répétait sans cesse pour concilier sa religion et son amour : Unam petii a Domino, disait-il tout bas, et hanc requiram omnibus diebus vitæ meæ ? (Je n’en ai demandé qu’une au Seigneur, et je la chercherai tous les jours de ma vie !) Confiant dans cette oraison, il s’était donné une jouissance dont jamais personne n’a eu l’idée. Le sonneur était vigneron, et son travail à l’église le dérangeait souvent de l’autre. Nicolas lui offrit de le remplacer ; il entrait alors de bonne heure dans l’église, et, s’y trouvant seul, il courait à la place habituelle de Jeannette, s’y agenouillait, puis s’appuyait aux mêmes endroits qu’elle, baisait la pierre qu’avaient touchée les pieds de la jeune fille et récitait sa prière favorite.

Un jour d’été, par un temps de sécheresse, on manquait d’eau pour arroser le jardin de la cure. L’abbé Thomas dit à Nicolas et à un enfant de chœur nommé Huet : « Allez chercher de l’eau au puits de M. Rousseau. » Mais il se trouva que ce puits manquait de corde. Que faire ? Huet dit aussitôt qu’il apercevait Mlle Rousseau et allait lui en demander une. Nicolas, tout tremblant, retint Huet par son habit. Lui parler, à elle !… Il frissonnait, non de jalousie, mais de la hardiesse de Huet. Cependant Jeannette, qui avait vu leur embarras, apportait une corde, et, pendant qu’elle aidait Huet à la placer, ses mains touchaient parfois celles du jeune garçon. Nicolas ne lui enviait pas ce bonheur, le contact de ces mains délicates eût été pour lui comme du feu. Il ne put parler et respirer que lorsque Jeannette se fut éloignée. Cependant il fit ensuite la réflexion qu’elle ne lui avait pas adressé la parole ainsi qu’à son compagnon, et avait même baissé les yeux en passant près de lui. Se serait-elle aperçue qu’à l’église son regard était toujours fixé sur elle ? Le fait est que, peu de temps après, une dévote nommée Mlle Drouin avertit la gouvernante du curé que Nicolas, pendant le prône, avait toujours les yeux tournés du côté de Mlle Rousseau. Marguerite le redit au jeune homme avec bonté, en assurant que plusieurs personnes avaient fait la même remarque.