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Classiquesen Ligne

VII.

L’ÉTOILE DE VÉNUS.

Cette action étrange, cette déclaration d’amour si singulièrement placée, cette audace surtout pour un apprenti de s’adresser à l’épouse du maître, était un premier pas sur une pente dangereuse où Nicolas ne devait plus s’arrêter. On l’a vu jusqu’ici céder facilement sans doute aux entraînements de son cœur ; nous avons dû taire même bien des aventures dont les jeunes filles de Saci et d’Auxerre étaient les héroïnes, souvent adorées, souvent trahies… Désormais cette âme si jeune encore ne se sent plus innocente ; c’était la minute indécise entre le bien et le mal, marquée dans la vie de chaque homme, qui décide de toute sa destinée. Ah ! si l’on pouvait arrêter l’aiguille et la reporter en arrière ! mais on ne ferait que déranger l’horloge apparente, et l’heure éternelle marche toujours.

Ce jour-là même, M. Parangon et le prote assistaient à un banquet de francs-maçons ; Nicolas devait donc dîner seul avec la femme de l’imprimeur. Il n’osait se mettre à table. Mme Parangon lui dit d’une voix légèrement altérée : « Placez-vous. » Nicolas s’assit à sa place ordinaire. « Mettez-vous en face de moi, dit Mme Parangon, puisque nous ne sommes que deux. » Elle le servit. Il gardait le silence et portait lentement les morceaux à sa bouche. — Mangez, puisque vous êtes à table, dit la dame. À quoi rêvez-vous ? — À rien, madame. — Étiez-vous à la grand’messe ? — Oui, madame. — Avez-vous eu du pain bénit ? — Non, madame, je me trouvais derrière le chœur, où l’on n’en distribue pas. — En voici un morceau. — Et elle le lui montra sur un plat d’argent, mais il fallut encore qu’elle le lui donnât. — Vous êtes dans vos réflexions ? ajouta-t-elle. — Oui, madame… — Et, sentant tout à coup l’inconvenance de sa réponse, il reprit un peu de courage ; il se souvint que ce jour était justement celui de la naissance de Mme Parangon : — Je songeais, dit-il, que c’est aujourd’hui une fête… Aussi je voudrais bien avoir un bouquet à vous présenter ; mais je n’ai que mon cœur, qui déjà est à vous. Elle sourit et dit : — Le désir me suffit. — Nicolas s’était levé, et, s’approchant de la fenêtre, il regardait vers le ciel : Madame, ajouta-t-il, si j’étais un dieu, je ne penserais pas à vous offrir des fleurs, je vous donnerais la plus belle étoile, celle que je vois là. On dit que c’est Vénus… — Oh ! monsieur Nicolas ! quelle idée avez-vous ? — Ce qu’on ne peut atteindre, madame, le ciel nous permet du moins de l’admirer. Aussi, toutes les fois maintenant que je verrai cette étoile, je penserai : « Voilà le bel astre sous lequel est née Mlle Colette. » Elle parut touchée et répondit : « C’est bien, monsieur Nicolas, et très joli ! »

Nicolas s’applaudit d’échapper aux reproches que sans doute il méritait ; mais la dignité de sa maîtresse lui parut de la froideur ; Mme Parangon rentra chez elle ensuite. Le jeune homme se sentait si agité, qu’il ne pouvait rester en place. La soirée n’était pas encore avancée, il sortit de la maison, et se promena du côté du rempart des bénédictins. Quand il revint, la maison était vide ; M. Parangon avait reçu une lettre d’affaires qui l’avait obligé de partir pour Vermanton ; sa femme était allée le conduire à la voiture et s’était fait accompagner de sa servante Tiennette. Nicolas avait le cœur si plein, qu’il fut contrarié de ne savoir à qui parler. En jetant les yeux par hasard dans la cour des cordeliers, il aperçut Gaudet d’Arras, qui se promenait à grands pas en regardant les astres.

C’était, nous l’avons dit, un singulier esprit que ce moine philosophe. Il y avait dans sa tête un mélange de spiritualisme et d’idées matérielles qui étonnait tout d’abord. Sa parole enthousiaste lui donnait aussi sur tous ceux qui l’approchaient un empire auquel il n’était pas possible de se soustraire. Nicolas fit quelques tours de promenade avec lui, s’unissant comme il pouvait aux rêveries transcendantes de Gaudet d’Arras. Son amour platonique pour Jeannette, son amour sensuel pour Mme Parangon, lui exaltaient la tête au point qu’il ne put s’empêcher d’en laisser paraître quelque chose. Le cordelier lui répondait avec une apparente distraction. « Ô jeune homme, lui disait-il, l’amour idéal, c’est la généreuse boisson qui perle au bord de la coupe ; ne te contente pas d’en admirer la teinte vermeille ; la nature ouvre en ce moment sa veine intarissable, mais tu n’as qu’un instant pour t’abreuver de ses saveurs divines, réservées à d’autres après toi ! »

Ces paroles jetaient Nicolas dans un désordre d’esprit plus grand encore. « Quoi ! disait-il, n’existe-t-il pas des raisons qui s’opposent à nos ardeurs délirantes ? n’est-il pas des positions qu’il faut respecter, des divinités qu’on adore à genoux, sans oser même leur demander une faveur, un sourire ? » Gaudet d’Arras secouait la tête et continuait ses théories à la fois nuageuses et matérielles. Nicolas lui parla de l’éternelle justice, des punitions réservées au vice et au crime… Mais le cordelier ne croyait pas en Dieu. « La nature, disait-il, obéit aux conditions préalables de l’harmonie et des nombres ; c’est une loi physique qui régit l’univers. — Il m’en coûterait pourtant, disait Nicolas, de renoncer à l’espérance de l’immortalité. — J’y crois fermement moi-même, dit Gaudet d’Arras. Lorsque notre corps a cessé de vivre, notre âme dégagée, se voyant libre, est transportée de joie et s’étonne d’avoir aimé la vie… » Et s’abandonnant à une sorte d’inspiration, il continua, comme rempli d’un esprit prophétique : « Notre existence libre me paraît devoir être de deux cent cinquante ans… par des raisons fondées sur le calcul physique du mouvement des astres. Nous ne pouvons ranimer que la matière qui composait la génération dont nous faisions partie ; probablement cette matière n’est entièrement dissoute, assez pour être revivifiable, qu’après l’époque dont je parle. Pendant les cent premières années de leur vie spirituelle, nos âmes sont heureuses et sans peines morales, comme nous le sommes dans notre jeunesse corporelle. Elles sont ensuite cent ans dans l’âge de la force et du bonheur, mais les cinquante dernières années sont cruelles par l’effroi que leur cause leur retour à la vie terrestre. Ce que les âmes ignorent surtout, c’est l’état où elles naîtront ; sera-t-on maître ou valet, riche ou pauvre, beau ou laid, spirituel ou sot, bon ou méchant ? Voilà ce qui les épouvante. Nous ne savons pas en ce monde comment on est dans l’autre vie, parce que les nouveaux organes que l’âme a reçus sont neufs et sans mémoire ; au contraire, l’âme dégagée se ressouvient de tout ce qui lui est arrivé non-seulement dans sa dernière vie, mais dans toutes ses existences spirituelles… »

À travers ces bizarres prédications, Nicolas suivait toujours sa rêverie amoureuse ; Gaudet d’Arras s’en aperçut et garda pour un autre jour le développement de son système ; seulement, il avait jeté dans le cœur du jeune homme un germe d’idées dangereuses qui, par leur philosophie apparente, détruisaient les derniers scrupules dus à l’éducation chrétienne. La conversation se termina par quelques banalités sur ce qui se passait dans la maison. Nicolas apprit indifféremment à son ami que M. Parangon était parti pour Vermanton : « Voilà une belle veuve… » s’écria le cordelier, et ils se séparèrent sur ces mots.

En remontant dans la maison, Nicolas se sentit comme un homme ivre qui pénètre du dehors dans un lieu échauffé. Il était tard, tout le monde dormait, et il ouvrait les portes avec précaution pour regagner sans bruit sa chambre. Arrivé dans la salle à manger, il se prit à songer au repas qu’il avait fait seul avec sa maîtresse quelques heures auparavant ; la fenêtre était ouverte, et il chercha des yeux cette belle étoile de Mlle Colette, cette étoile de Vénus qui brillait alors au ciel d’une clarté si sereine : elle n’y était plus. Tout à coup une pensée étrange lui monta au cerveau ; les dernières paroles qu’avait dites Gaudet d’Arras lui revinrent à l’esprit, et, comme un larron, comme un traître, il se précipita vers la chambre où reposait l’aimable femme. Grâce aux habitudes confiantes de la province, une simple porte vitrée fermée d’un loquet constituait toute la défense de cette pudique retraite, et même la porte n’était que poussée. La respiration égale de Mme Parangon marquait d’un doux bruit les instants fugitifs de cette nuit. Nicolas osa entr’ouvrir la porte, puis, tombant à genoux, il s’avança jusqu’au lit, guidé par la lueur d’une veilleuse, et alors il se releva peu à peu, encouragé par le silence et l’immobilité de la dormeuse.

Le coup-d’œil que jeta Nicolas sur le lit, rapide et craintif, ne porta pas à son âme tout le feu qu’il en attendait. C’était la seconde fois qu’il avait l’audace de pénétrer dans l’asile d’une femme endormie ; mais Mme Parangon n’avait rien de l’abandon ni de la nonchalance imprudente de la pauvre Marguerite Pâris. Elle dormait sévèrement drapée comme une statue de matrone romaine. Sans la douce respiration de sa poitrine et l’ondulation de sa gorge voilée, elle eût produit l’impression d’une figure austère sculptée sur un tombeau. Le mouvement qu’avait fait Nicolas l’avait sans doute à demi réveillée, car elle étendit la main, puis appela faiblement sa servante Tiennette. Nicolas se jeta à terre. La crainte qu’il eut d’être touché par le bras étendu de sa maîtresse, ce qui certainement l’eût tout-à-fait réveillée, lui causa une impression telle qu’il resta quelque temps immobile, retenant son haleine, tremblant aussi que Tiennette n’entrât. Il attendit quelques minutes, et, le silence n’ayant plus été troublé, l’apprenti n’eut que la force de se glisser en rampant hors de la chambre. Il s’enfuit jusqu’à la salle à manger et se tint debout dans l’encoignure d’un buffet ; peu de temps après, il entendit un coup de sonnette. Mme Parangon réveillait sa servante et la faisait coucher près d’elle.

Comment oser reparaître devant le cordelier après une si ridicule tentative ? Cette pensée préoccupait Nicolas le lendemain plus vivement même que le regret d’une occasion perdue. Ainsi la corruption faisait des progrès rapides dans cette âme si jeune, et les douleurs de l’amour-propre dominaient celles de l’amour.

Le lendemain, après le dîner, Mme Parangon pria Nicolas de lui faire une lecture, et choisit les Lettres du marquis de Roselle. Rien, du reste, dans son ton, dans ses regards, n’indiquait qu’elle connût la cause du bruit qui l’avait réveillée la nuit précédente. Aussi Nicolas ne tarda-t-il pas à se rassurer ; il lut avec charme, avec feu ; la dame, un peu renversée dans un fauteuil devant la cheminée, fermait de temps en temps les yeux ; Nicolas s’en apercevant, ne put s’empêcher de penser à l’image adorée et chaste qu’il avait entrevue la veille. Sa voix devint tremblante, sa prononciation sourde, puis il s’arrêta tout à fait.

— Mais je ne dors pas !… dit Mme Parangon avec un timbre de voix délicieux ; d’ailleurs, même quand je dors, j’ai le sommeil très léger.

Nicolas frémit ; il essaya de reprendre sa lecture, mais son émotion était trop grande.

— Vous êtes fatigué, reprit la dame, arrêtez-vous. Je m’intéressais vivement à cette Léonora…

— Et moi, dit Nicolas, reprenant courage, j’aime mieux encore le caractère angélique de Mlle de Ferval. Ah ! je le vois, toutes les femmes peuvent être aimées, mais il en est qui sont des déesses.

— Il en est surtout qu’il faut toujours respecter, dit Mme Parangon. Puis, après un silence que Nicolas n’osa pas rompre, elle reprit d’un ton attendri :

— Nicolas, ce sera bientôt le temps de vous établir… N’avez-vous jamais pensé à vous marier ?

— Non, madame, dit froidement le jeune homme, et il s’arrêta, songeant qu’il proférait un odieux mensonge : l’image irritée de son premier amour se représentait à sa pensée ; mais Mme Parangon, qui ne savait rien, continua : « Votre famille est honnête et alliée de la mienne, songez bien à ce que je vais vous dire. J’ai une sœur beaucoup plus jeune que moi…, qui me ressemble un peu. » Elle ajouta ces mots avec quelque embarras, mais avec un charmant sourire… « Eh bien ! monsieur Nicolas, si vous travaillez avec courage, c’est ma sœur que je vous destine. Que cet avenir soit pour vous un encouragement à vous instruire, un attrait qui préserve vos mœurs. Nous en reparlerons, mon ami. »

La digne femme se leva, et fit un geste d’adieu. Nicolas se précipita sur ses mains qu’il baigna de larmes. « Ah ! madame, » s’écria-t-il d’une voix entrecoupée, mais Mme Parangon ne voulut pas en entendre davantage. Elle le laissa tout entier à ses réflexions et à son admiration pour tant de grâce et de bonté. Il était clair maintenant pour lui qu’elle savait tout, et qu’elle avait adorablement tout compris et tout réparé.