II.
LES ROMANS PHILOSOPHIQUES DE RESTIF.
La vie littéraire de Restif ne commence réellement qu’en l’année 1766. Nous avons vu que sa jeunesse s’était partagée entre l’amour et le travail peu lucratif d’ouvrier compositeur. En commençant à raconter dans ses Mémoires la phase nouvelle qui s’ouvrait dans son existence, il s’écrie : « Je termine ici l’époque honteuse de ma vie, celle de ma nullité, de ma misère et de mon avilissement. » Il attribue le peu de succès de la Famille vertueuse à l’audace de l’orthographe, entièrement conforme à la prononciation et réglée par un système qu’il modifia plusieurs fois depuis.
Lucile ou les Progrès de la vertu, qui parut peu de temps après, est le récit des escapades de Mlle Cadette Forterre, fille d’un commissionnaire en vins et l’une des plus charmantes Auxerroises dont Nicolas ait jamais rêvé. Il signa ce livre un mousquetaire, et voulut le dédier à Mlle Hus de la Comédie-Française, qui refusa cet honneur par une lettre fort polie, où elle marquait la crainte que la légèreté du livre ne nuisît à sa réputation. Peut-être Restif espéra-t-il alors, mais en vain, d’être admis à cette fameuse table du financier Bouret, ouverte à la littérature par le goût et la bonne grâce de Mlle Hus, et dont Diderot a donné une si piquante description dans le Neveu de Rameau.
Le Pied de Fanchette contient cette préface curieuse : « Si je n’avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage aurait été différent. Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec un hypocrite, suffisaient pour l’intrigue ; le premier amant de Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle, la marche aurait été plus naturelle et le dénoûment plus vif ; mais il fallait dire la vérité. » Ce roman n’est autre chose que l’histoire d’une jolie femme aimée par un vieillard que la séduction d’un pied, le plus charmant du monde, entraîne aux plus vertes folies. On retrouve dans l’ouvrage et dans les notes qui l’accompagnent cette préoccupation constante du pied et de la chaussure des femmes qu’on remarque dans tous les écrits de l’auteur. Cette monomanie ne l’a pas abandonné un seul jour. Dès qu’il avait trouvé un joli pied dans ses promenades, il s’empressait d’aller chercher Binet, son dessinateur, afin qu’il en vînt prendre le croquis. Selon lui, « les femmes qui se chaussent à plat, comme les infâmes petits maîtres pointus, se pataudent et s’hommassent d’une manière horripilante, tandis qu’au contraire les souliers à talons hauts affinent la jambe et sylphisent tout le corps. » Les mots bizarres, quoique expressifs, qui émaillent cette phrase, donnent une idée de la singulière phraséologie qui se joint aux hardiesses de l’orthographe pour rendre difficile la lecture des premiers ouvrages de Restif. Toutefois le Pied de Fanchette commença sa réputation. Il y a de l’originalité et même du style dans ce roman, qui lui rapporta fort peu à cause du grand nombre des contrefaçons, c’est-à-dire à cause même de son succès.
Le Pornographe succéda au Pied de Fanchette, et se compose d’un roman par lettres destiné à prouver l’utilité d’une réforme de certains règlements de police, et d’un projet de règlement appuyé d’appendices et de notes justificatives. L’auteur admet comme nécessaire que, dans les grands centres de population, quelques femmes soient dévouées à garantir et à préserver la moralité des autres. Dans l’Inde, c’étaient les femmes des castes inférieures ; en Grèce, c’étaient les esclaves auxquelles était assigné ce but social. L’âge moderne trouverait des classifications analogues dans l’étude des tempéraments ou dans le malheur inné de certaines positions. — Quelque chose de la doctrine de Fourier se rencontre à l’avance dans cette hypothèse ; — la papillonne est, selon Restif, la loi dominante de certaines organisations. Il s’opère toutefois dans ces natures abaissées des transformations amenées par l’âge ou par les idées morales, ou encore par quelque sentiment imprévu qui épure l’esprit et le cœur. Dans ce cas, toute aide, tout encouragement doivent être donnés à qui veut rentrer dans l’ordre général, dans la société régulière. La tendance principale qui devrait régner dans l’institution particulière des parthénions, que Restif voudrait créer, à l’instar des Grecs, — serait même d’amener les esprits à ce résultat. Restif suppose que les natures les plus vicieuses ne se dégradent entièrement qu’en raison du mépris qui pèse sur leur passé, et d’après une situation résultant du malheur de la naissance, des conséquences d’une seule faute, ou d’une complication de misères qu’il est difficile d’apprécier. Le plus grand mérite des règlements qu’il avait conçus était de soustraire, disait-il, les jeunes gens aux tentations extérieures, d’éloigner des familles le spectacle du vice promenant insolemment son luxe d’un jour, de neutraliser enfin pour l’homme un instant égaré la possibilité de maux dont les races sont solidaires.
Cet ouvrage eut un succès européen, et les idées qu’il renferme frappèrent vivement l’esprit philosophique de Joseph II[11], qui appliqua dans ses états les projets de règlements contenus dans la seconde partie du livre. Le Pornographe fut suivi de plusieurs ouvrages du même genre, que l’auteur range sous le titre d’Idées singulières. Le second volume s’intitule le Mimographe ou le Théâtre réformé. Restif insiste dans ce livre sur la nécessité d’admettre la vérité absolue au théâtre, et de renoncer au système conventionnel de la tragédie et de la comédie, dont les règles académiques ont opprimé même des génies tels que Corneille et Molière. On croirait lire les préfaces de Diderot et de Beaumarchais, — qui, plus heureux ou plus habiles, parvinrent à réaliser leurs théories, — tandis que le théâtre de Restif fut toujours repoussé de la scène. On se convaincra de l’excès de réalité qu’il voulait introduire en sachant qu’il proposait, pour augmenter l’utilité, la moralité et la volupté du théâtre, de faire jouer les scènes d’amour par de véritables amants la veille de leur mariage.
Jusqu’à son livre du Paysan perverti, Restif n’avait presque rien gagné en dehors de son travail d’imprimeur, qui représentait pour lui le gagne-pain, comme les copies de musique pour Jean-Jacques Rousseau. Les libraires payaient rarement leurs billets, la contrefaçon réduisait de beaucoup les bénéfices possibles, et les censeurs arrêtaient souvent des ouvrages tout imprimés, ou les grevaient de frais énormes en faisant substituer des cartons aux passages dangereux. « Au 18 auguste 1790, dit l’auteur, j’étais encore plus pauvre que pendant ma proterie. Je mangeais rapidement le profit de ma Famille vertueuse ; mon École de la jeunesse était refusée par le libraire, mon Pornographe par le censeur… Cependant je ne me décourageai pas. Je fis Lucile en cinq jours. Je ne pus la vendre que 5 louis à un libraire, qui en tira quinze cents exemplaires au lieu de mille, et qui communiqua les épreuves aux contrefacteurs. Cet homme, suppôt de police, a fait une fortune ; il est mort au moment d’en jouir. » On voit, par ce passage, à quel point en était alors la librairie française. Le Pornogaphe et le Mimographe avaient rapporté peu de chose à Restif, par suite d’un système d’association peu productif que l’écrivain tenta avec un ouvrier qui lui avançait quelques fonds. La Fille naturelle et les Lettres d’une Fille à son Père, publiées par Lejay, n’avaient guère eu de plus brillants résultats. Un roman imité de Quévédo, intitulé le Fin Matois, avait été payé en billets dépourvus de toute valeur. On voit dans ce roman Restif osciller entre les diverses tendances étrangères qui dominaient les écrivains de son temps, avant de prendre son aplomb définitif dans le Paysan perverti.
Restif, ayant reçu quelque argent de son héritage paternel, put faire les frais du Paysan perverti, que le libraire Delalain avait refusé d’acheter. La première édition fut enlevée en six semaines, et la deuxième en vingt jours. La troisième se vendit plus lentement à cause des contrefaçons ; mais le succès hors de France fut tel qu’il s’en publia jusqu’à quarante-deux éditions en Angleterre seulement. La peinture des mœurs françaises a, de tout temps, intéressé les étrangers plus que la France même. L’ouvrage fut d’abord attribué à Diderot, ce qui fit naître une foule de réclamations. On suspendit la vente ; cependant, au moyen d’un présent au censeur Demaroles, Restif obtint main levée sous la condition de faire imprimer quelques cartons aux endroits signalés comme dangereux.
La Paysanne pervertie parut trois ans après le Paysan, puis les deux ouvrages furent fondus ensemble sous le titre du Paysan-Paysanne. Ici se développent nettement les idées du réformateur mêlées aux combinaisons dramatiques du romancier. Il faut bien, à ce propos, parler du système général de philosophie et de morale qu’avait conçu l’auteur, et qu’il développa plus tard dans quelques livres spéciaux. Il en attribue la conception première aux entretiens qu’il eut, du temps de son apprentissage, avec le cordelier Gaudet d’Arras. La science de ce dernier suppléait à ce qui manquait de ce côté aux pensées aventureuses du jeune homme, et le système se formait ainsi, comme l’antique chimère, de deux natures bizarrement accouplées.
Il semble évident, d’après la vie de Restif de la Bretone, qu’il suivait dans ses idées philosophiques une sorte de patron tracé, que brodait à plaisir son imagination fantasque. La logique de son système manque entièrement dans sa conduite personnelle, et il ne peut que s’écrier à chaque instant : « Ah ! que je me suis trompé ! ah ! que j’ai été faible ! ah ! que j’ai été lâche ! » — Voilà le réformateur. — Pour Gaudet d’Arras, au contraire, dont il a longuement détaillé le type dans le Paysan perverti, il n’y a ni vertu, ni vice, ni lâcheté, ni faiblesse. Tout ce que fait l’homme est bien, en tant qu’il agit selon son intérêt ou son plaisir, et ne s’expose ni à la vengeance des lois ni à celle des hommes. Si le mal se produit ensuite, c’est la faute de la société qui ne l’a pas prévu. Cependant Gaudet d’Arras n’est pas cruel, il est même affectueux pour ceux qu’il aime, parce qu’il a besoin de compagnie ; sensible aux maux d’autrui par suite d’une espèce de crispation nerveuse que lui fait éprouver le spectacle de la souffrance ; mais il pourrait être dur, égoïste, insensible, qu’il ne s’en estimerait pas moins, et n’y verrait qu’un hasard de son organisation, ou plutôt qu’un but mystérieux de cette immortelle nature qui a fait le vautour et la colombe, le loup et la brebis, la mouche et l’araignée. Rien n’est bien, rien n’est mal, mais tout n’est pas indifférent. Le vautour débarrasse la terre des chairs putréfiées, le loup empêche la multiplication de races innombrables d’animaux rongeurs, l’araignée réduit le nombre des insectes nuisibles ; tout est ainsi : le fumier infect est un engrais, les poisons sont des médicaments… L’homme, qui a le gouvernement de la terre, doit savoir régler les rapports des êtres et des choses relativement à son intérêt et à celui de sa race. Là, et non dans les religions ou les formes de gouvernement, se trouve le principe des générations futures. Avec une bonne organisation sociale, on se passera fort bien de la vertu : — la bienfaisance et la pitié seront l’affaire des magistrats ; — avec une philosophie solide, on annulera de même les peines morales, lesquelles sont le résultat soit de l’éducation religieuse, soit des lectures romanesques.
Rien n’est bien neuf aujourd’hui dans cette doctrine de 1750, qui remonte aux illustres épicuriens du siècle de Louis XIV directement, et que l’on retrouve tout entière dans le Système de la Nature. Nous n’avons voulu que marquer la base sur laquelle s’est fondé tout le système de l’auteur du Pornographe. Quant à lui-même, il n’a accepté que sous bénéfice d’inventaire les idées de Gaudet d’Arras. Ce matérialisme absolu lui répugnait, et il s’applaudit d’avoir trouvé dans un autre ami, son camarade d’imprimerie, le bon Loiseau, un caractère tout spiritualiste à opposer aux sentiments épicuriens du cordelier. Toutefois, entre Gaudet et Loiseau, il y avait une moyenne à prendre. Loiseau, quoique philosophe, croyait au Dieu rémunérateur et même à des anges ou esprits, acolytes divins, dont le célèbre Dupont de Nemours a voulu depuis prouver l’existence, en dehors de toute tradition religieuse. L’aridité du naturalisme primitif se trouvait ainsi corrigée par certaines tendances mystiques où tombèrent plus tard Pernetty, d’Argens, Delille de Salles, d’Espréménil et Saint-Martin. Si étranges que puissent sembler aujourd’hui ces variations de l’esprit philosophique, elles suivent exactement la même marche que dans l’antiquité romaine, où le néo-platonisme d’Alexandrie succéda à l’école des épicuriens et des stoïciens du siècle d’Auguste.
Quelque faible que puisse être la valeur des idées philosophiques de monsieur Nicolas, il était impossible de ne pas les indiquer dans l’appréciation de ses œuvres littéraires, car Restif est de ces auteurs qui n’écrivent pas une ligne, vers ou prose, roman ou drame, sans la nouer par quelque fil à la synthèse universelle. La prétention à l’analyse des caractères et à la critique des mœurs s’était manifestée déjà dans les trois ou quatre romans obscurs qui précédèrent le Pornographe ; à dater de ce livre, les tendances réformatrices se multiplièrent chez l’auteur, grâce au succès qu’il avait obtenu ; après le Mimographe, voici encore l’Anthropographe et le Gynographe, l’homme et la femme réformés, puis le Thesmographe et le Glossographe, concernant les lois et la langue. Les deux premiers s’éloignent peu des idées de Rousseau. À l’exemple du philosophe de Genève, Restif ne voit d’autre remède à la corruption que le séjour des champs et les travaux à l’agriculture, toutefois il s’abstient de blâmer les spectacles et les arts. Mais où est le mérite de la philosophie, si elle ne trouve d’autre moyen de moralisation sociale que l’anéantissement des villes ? Faut-il donc supprimer les merveilles de l’industrie, des arts et des sciences, et borner le rôle de l’homme à produire et à consommer les fruits de la terre ? Il vaudrait mieux sans doute chercher à établir des principes de morale pour tous les états et pour toutes les situations.