V.
UNE VISITE À MIRABEAU.
Le dialogue de Restif et de Mirabeau est un des plus curieux chapitres des Mémoires de Nicolas. L’auteur, qui avait la rage des pseudonymes, se déguise ici sous le nom de Pierre qu’il a employé déjà dans d’autres ouvrages. « En approchant de Mirabeau, dit-il, je vis un homme qui était dans un resserrement de cœur et qui avait besoin de s’épancher. » Restif lui manifesta des doutes sur la pureté de cette révolution qui avait commencé par des meurtres :
« Réfléchi par caractère, ajouta-t-il, et courageux par réflexion, les têtes m’effrayèrent ; lorsque je rencontrai le corps de Bertier traîné par vingt-quatre polissons, je frémis, — je me tâtai pour sentir si ce n’était pas moi… Cependant, à la vue de la Bastille prise et démolie, je sentis un mouvement de joie… je l’avais redoutée, cette terrible Bastille !
» Mirabeau en ce moment me serra la main avec transport : Regarde-moi, dit-il ; toute l’énergie des Français réunis n’égale pas celle qui était dans cette tête ; mais, hélas ! elle diminue !… C’est moi qui ai fait prendre la Bastille, tuer Delaunay, Flesselle… C’est moi qui ai voulu que le roi vînt à Paris le 17 juillet : ce fut moi qui le fis garder, recevoir, applaudir ; c’est moi qui, voyant les esprits se rasseoir, fis arrêter Bertier à Compiègne par un des miens, qui le fis demander à Paris, qui, la veille de son arrivée, cherchai un vieux bouc émissaire dans Foulon, son beau-père, que je fis dévouer aux mânes du despotisme ministériel : ce fut moi qui fis porter sa tête enfourchée au-devant de son gendre, non pas pour augmenter l’horreur des derniers moments de cet infortuné, mais pour mettre de l’énergie dans l’âme molle et vaudevillière des Parisiens par cette atrocité… Tu sais que je réussis, que je fis fuir d’Artois, Condé, tous les plats courtisans et les impudentes courtisanes, c’est moi qui ai tout fait, et, si la révolution réussit jusqu’à un certain point, j’aurai un jour un temple et des autels. N’oublie pas ce que je te dis là… Continue tes questions ; j’y répondrai, quand il le faudra.
» — Et Versailles, les 5 et 6 octobre ?
» — Versailles ! s’écria Mirabeau. (Il se tut d’abord et marcha vite…) Versailles ! c’est mon chef-d’œuvre… Mais, va, va !
» — Je t’écoute, et je te jure un inviolable silence !
» — Je ne sais ce que tu veux dire par ton silence inviolable, car tu as des termes à toi : on ne viole pas le silence, mais la grammaire !… Apprends que c’est moi qui ai fait venir ici et l’Assemblée nationale, et le roi, et la cour. D’Orléans n’a seulement pas été consulté, quoiqu’il payât… Juge combien étaient ridicules les informations de ce vil Châtelet, que j’avais fait nommer juge des crimes de lèse-nation, et qui, s’il n’avait pas été composé de têtes à perruques, aurait pu devenir quelque chose !… Mais l’horrible et nécessaire spectacle de Foulon, de Bertier (c’est ceci qui a creusé l’effroi ; la Bastille, Delaunay, Flesselle, n’avaient effrayé que la cour), avait bouleversé toute l’infâme oligarchie des prêtres, des robins, des sous-robins, et même de l’officiaille, à la tête de laquelle mon frère voulait se mettre : malheureusement pour lui, quand nos parents le firent, mon père était auteur et ma mère ivre, de sorte qu’il n’a que la soif pour toute énergie… Je sentais depuis longtemps que, tant que nous serions à Versailles, nous ne ferions rien qui vaille, environnés que nous étions de gardes-du-corps et de gardes-suisses, qu’un souris, une caresse pouvait mettre dans le parti de la cour ; j’arrangeai mâlement tout cela. Je n’en voulais aux jours de personne ; je voulais, après avoir soûlé le peuple d’anarchie, comme pendant les cinq jours d’interrègne des anciens Perses, rétablir le roi, et me faire… maire du palais… Mais, ayant pris toute la canaille, jusqu’aux dévergondées de la rue Jean Saint-Denis, il arriva quelque désordre que je sus arrêter par mes émissaires. Quelques-unes de ces malheureuses menacèrent la reine ; je l’appris, et je les fis fusiller adroitement. L’effervescence était telle, que tout Paris fut ébranlé, tout, honnêtes, déshonnêtes, malhonnêtes, catins, femmes mariées, jeunes filles, gens de courage et lâches ; on vit, dans la bagarre, jusqu’au petit Rochelois Nougaret, qui talonnait le chasseur Josse, récemment libraire… J’en ai ri de bon cœur ; je me croyais au spectacle de la Grand’-Pinte, et qu’on y donnait la tragédie du Peccata ; passe-moi cette idée bouffonne, la dernière peut-être que j’aurai ; elle me fut suggérée en voyant dans la troupe une foule de bas auteurs, Camille Desmoulins à côté de Durosoi, Royou en garçon tailleur, Geoffroy en cordonnier, l’abbé Poncelin en ramoneur, Mallet-du-Pan en écrivain des Charniers, Dussieux et Sautereau en charcutiers, l’abbé Noël et Rivarol en perruquiers… »
Ici, l’énumération devient satirique et attaque la plupart des auteurs du temps ; on cite même une certaine auteuse, à cheval sur un canon, qui criait : « Ma rose au premier héros ! — En avez-vous un million ? » lui répondit un enthousiaste. Mirabeau se compare lui-même au frère Jean des Enthomures, et, après le récit bouffon de cette expédition terrible, se plaint de ses ennemis, qui ont gagné par de l’or une petite juive, sa maîtresse, appelée Esther Nomit… « Mais je le sais, ajoute-t-il, et je trompe Dalila et les Philistins. »
Puis la conversation se porte sur l’abolition de la noblesse, sur la nouvelle constitution du clergé, avec des interruptions et des à parte bizarres, qui rappellent le dialogue du Neveu de Rameau. Mirabeau se livre à de longues tirades, qu’il interrompt de temps en temps pour reprendre haleine, en disant à son interlocuteur : « Allons, parle, continue… car, je le sais, tu aimes à pérorer… » Puis, à la première objection, il lui crie : « Ô buse !… pauvre homme ! je t’ai vu plus de verve autrefois. » Puis il entame une dissertation sur les biens du clergé, et se plaint du peu de talent que Maury a déployé à la tribune dans cette question. « Voilà ce que j’aurais dit à sa place, » s’écrie-t-il, et, se promenant dans sa chambre comme un lion dans une cage, il prononce tout le discours qu’aurait dû tenir l’abbé Maury. De temps en temps il s’interrompt, s’étonnant de ne pas entendre les applaudissements de l’assemblée, tant il est à son rôle. Il s’applaudit des mains, il pleure aux arguments qu’il arrache à l’éloquence supposée de son adversaire ; puis, quand l’émotion qu’il s’est produite à lui-même s’est dissipée, il essuie la sueur de son front, relève sa noire chevelure, et dit : « Et, si Maury avait eu le nerf de parler ainsi, voilà ce que j’aurais répondu… » Nouveau discours qui dure une heure et amène une péroraison qu’il commence par : « Je me résume, messieurs… » Enfin il éclate de rire en s’apercevant qu’il vient d’épuiser ses poumons pour un seul auditeur.
Il revient à la discussion simple, et fait le portrait de Necker :
« … Un grand homme, parce qu’il a eu par hasard une grande place… Du reste, plus petit en place que dehors, comme tous les hommes médiocres… Il était calqué pour être premier commis ; il aurait pu ne pas se déshonorer dans cette position, où l’on n’est jamais vu qu’à demi-jour. C’est aujourd’hui un piètre sire, incapable d’une résolution solide, et qui revient par pusillanimité à la noblesse, qui le hait et le méprise. Il est étonné de ce qu’il a fait, comme les sots et les petits scélérats… Juge combien de pareils hommes doivent m’inspirer de mépris, à moi qui marcherais seul contre un million ! Eh ! combien dans notre assemblée sont des Mirabeau en apparence, qui eussent été des Necker, s’ils n’avaient pas été soutenus par une assemblée !… Non, mon ami, je n’en vois pas un, pas un, qui eût fait seul ce que j’ai fait seul… Quand j’ai tenu le despotisme ministériel dans mes mains nerveuses, je l’ai serré à la gorge ; je lui ai dit : Combat à mort ! je t’étouffe, ou tu m’étoufferas ! Je l’ai presque étouffé… mais il me garde un croc-en-jambe…
» — En vérité, je crois, lui dis-je alors, mon cher Riquetti, que vous feriez un grand ministre !… Puissiez-vous réussir à mériter dans cette place la seule véritable gloire, celle de contribuer au bonheur des peuples !…
» — Te voilà donc aussi dans la triviale vertu de nos philosophistes ! Le peuple ! le peuple ! Le peuple est fait pour les gens de mérite, qui sont le cerveau du genre humain : ce n’est que par et pour nous qu’il doit être heureux. Moïse a été le cerveau juif, Mahomet le cerveau arabe ; Louis XIV, tout petit qu’il fût, a été le cerveau français pendant quarante ans… C’est moi qui le suis maintenant. »
Ici Restif pose la question de savoir si la liberté est un bien pour les individus.
« La liberté, dit Mirabeau, n’est pas un avantage réel pour les enfants, les imbéciles, les fous,… pour certains hommes qui ne sont pas fous, mais dont la judiciaire est fausse, — comme sont tous les scélérats, les timbrés, les méchants par caractère, — les trop passionnés, comme nous l’avons été quelquefois, ajoute-t-il, les joueurs, les débauchés, les ivrognes, en un mot les trois quarts des hommes !… »
Le républicisme, ajoute-t-il, comme le conçoivent Robespierre et quelques autres, est l’anarchisme, un gouvernement inétablissable ; mais les chefs qui sont dans l’assemblée nationale sont soutenus par des subalternes, auxquels on ne fait pas assez d’attention : Camille Desmoulins, qui crie, clabaude, a la plus mauvaise tête, parle mal, écrit bien ; un homme plus obscur, Danton, est un fourbe, fripon, égoïste, scélérat dans toute la force du terme, comme certaines gens disent que je le suis ; un autre intrigant, qui se remue, s’agite, a une immense activité, l’ex-capucin Chabot ; un honnête homme, mais trop exalté, c’est Grangeneuve… Oh ! que je plains la nation, si ces fous sont mis en place ! Que je plains la nation, si l’on y met des nullités, comme nous en avons tant dans notre assemblée actuelle ! Une foule de procureurs, d’avocats, des Chapelier, des Sumac, des… des… empestent l’Assemblée de l’esprit d’astuce et de chicane… Mon ami, si je cesse d’exister, que ces plumassiers feront de mal !… Si un homme méprisé, comme ce faquin de Robespierre, venait à acquérir quelque prépondérance, vous le verriez devenir grave, couvert, atroce… Moi seul, je pourrais l’arrêter… »
Peu de jours après cette conversation, Mirabeau mourut. « Je ne pus entrer, dit l’écrivain, pendant sa dernière maladie, parce que je n’étais pas connu de ses alentours, surtout du sieur Cabanis… Ah ! si Préval avait vécu, Mirabeau vivrait encore ! » Préval était un médecin qui avait sauvé Restif de plusieurs maladies dangereuses.
Restif attribue à la mort de Mirabeau la chute suprême de la monarchie. C’est en se voyant privés de ce dernier appui, appui intéressé sans doute, puisque Mirabeau comptait devenir une sorte de maire du palais, que Louis XVI et Marie-Antoinette se décidèrent au voyage de Varennes… « Cet homme était, dit-il ailleurs, le dernier espoir de la patrie, que ses vices mêmes eussent sauvée… tandis que les vertus des sots, tels que Chamillard et d’Ormesson, l’ont perdue. » Et, revenant sur ses propres misères, causées par la dépréciation des assignats, qui lui faisait perdre ses 74,000 fr. d’économies, il se rappelle avec amertume que Mirabeau lui avait dit : « Il faudrait déchirer à coups de nerf de bœuf tout marchand d’argent, et faire brûler vif ou piler dans un mortier tout dépréciateur des assignats. »