I.
DU MYSTICISME RÉVOLUTIONNAIRE.
Lorsque le catholicisme triompha décidément du paganisme dans toute l’Europe, et construisit dès lors l’édifice féodal qui subsista jusqu’au xve siècle, — c’est-à-dire pendant l’espace de mille ans, — il ne put comprimer et détruire partout l’esprit des coutumes anciennes, ni les idées philosophiques qui avaient transformé le principe païen à l’époque de la réaction polythéiste opérée par l’empereur Julien.
Ce n’était pas assez d’avoir renversé le dernier asile de la philosophie grecque et des croyances antérieures, — en détruisant le Sérapéon d’Alexandrie, en dispersant et en persécutant les néoplatoniciens, qui avaient remplacé le culte extérieur des dieux par une doctrine spiritualiste dérivée des mystères d’Éleusis et des initiations égyptiennes, — il fallait encore que l’Église poursuivît sa victoire dans toutes les localités imprégnées des superstitions antiques, — et la persécution ne fut pas si puissante que le temps et l’oubli pour ce résultat difficile.
À ne nous occuper que de la France seulement, nous reconnaîtrons que le culte païen survécut longtemps aux conversions officielles opérées par le changement de religion des rois mérovingiens. Le respect des peuples pour certains endroits consacrés, pour les ruines des temples et pour les débris mêmes des statues, obligea les prêtres chrétiens à bâtir la plupart des églises sur l’emplacement des anciens édifices païens. Partout où l’on négligea cette précaution, et notamment dans les lieux solitaires, le culte ancien continua, — comme au mont Saint-Bernard, où, au siècle dernier, on honorait encore le dieu Jou sur la place de l’ancien temple de Jupiter. Bien que l’ancienne déesse des Parisiens, Isis, eût été remplacée par sainte Geneviève, comme protectrice et patronne, — on vit encore, au xie siècle, une image d’Isis, conservée par mégarde sous le porche de Saint-Germain-des-Prés, honorée pieusement par des femmes de mariniers, — ce qui obligea l’archevêque de Paris à la faire réduire en poudre et jeter dans la Seine. Une statue de la même divinité se voyait encore à Quenpilly, en Bretagne, il y a quelques années, et recevait les hommages de la population. Dans une partie de l’Alsace et de la Franche-Comté, on a conservé un culte pour les Mères, — dont les figures en bas-reliefs se trouvent sur plusieurs monuments, et qui ne sont autres que les grandes déesses Cybèle, Cérès et Vesta.
Il serait trop long de relever les diverses superstitions qui ont pris mille formes, selon les temps. Il s’est trouvé, au xviiie siècle, des ecclésiastiques, tels que l’abbé de Villars, le père Bougeant, dom Pernetty et autres, qui ont soutenu que les dieux de l’antiquité n’étaient pas des démons, comme l’avaient prétendu des casuistes trop sévères, et n’étaient pas même damnés. Ils les rangeaient dans la classe des esprits élémentaires, lesquels n’ayant pas pris part à la grande lutte qui eut lieu primitivement entre les anges et les démons n’avaient dû être ni maudits ni anéantis par la justice divine, et avaient pu jouir d’un certain pouvoir sur les éléments et sur les hommes jusqu’à l’arrivée du Christ. L’abbé de Villars en donnait pour preuves les miracles que la Bible elle-même reconnaît avoir été produits par les dieux ammonéens, philistins ou autres en faveur de leurs peuples, et les prophéties souvent accomplies des esprits de Typhon. Il rangeait parmi ces dernières les oracles des Sibylles favorables au Christ et les derniers oracles de l’Apollon de Delphes, qui furent cités par les Pères de l’Église comme preuves de la mission du Fils de l’homme.
D’après ce système, toute l’antique hiérarchie des divinités païennes aurait trouvé sa place dans les mille attributions que le catholicisme attribuait aux fonctions inférieures à accomplir dans la matière et dans l’espace, et seraient devenues ce qu’on a appelé les esprits ou les génies, lesquels se divisent en quatre classes, d’après le nombre des éléments : les Sylphes pour l’air, les Salamandres pour le feu, les Ondins pour l’eau et les Gnômes pour la terre.
Sur cette question de détail seule, il s’est élevé entre l’abbé de Villars et le père Bougeant, jésuite, une scission qui a occupé longtemps les beaux esprits du siècle dernier. Le dernier niait vivement la transformation des dieux antiques en génies élémentaires, et prétendait que n’ayant pu être détruits, en qualité de purs esprits, ils avaient été destinés à fournir des âmes aux animaux, lesquelles se renouvelaient en passant d’un corps à l’autre, selon les affinités. Dans ce système, les dieux animaient les bêtes utiles et bienfaisantes, et les démons les bêtes féroces ou impures. Là-dessus le bon père Bougeant citait l’opinion des Égyptiens quant aux dieux, et celle de l’Évangile quant aux démons. Ces raisonnements purent être exposés en plein xviiie siècle sans être taxés d’hérésie.
Il est bien clair qu’il ne s’agissait là que de divinités inférieures, telles que les Faunes, les Zéphirs, les Néréides, les Oréades, les Satyres, les Cyclopes, etc. Quant aux dieux et demi-dieux, ils étaient supposés avoir quitté la terre, comme trop dangereux, après l’établissement du règne absolu du Christ, et avoir été relégués dans les astres, qui leur furent de tout temps consacrés, de même qu’au moyen âge on reléguait un prince rebelle, mais ayant fait sa soumission, soit dans sa ville, soit dans un lieu d’exil.
Cette opinion avait régné particulièrement, pendant tout le moyen âge, chez les cabalistes les plus célèbres, et particulièrement chez les astrologues, les alchimistes et les médecins. Elle explique la plupart des conjurations fondées sur les invocations astrales, les horoscopes, les talismans et les médications, soit de substances consacrées, soit d’opérations en rapport avec la marche ou la conjonction des planètes. Il suffit d’ouvrir un livre de sciences occultes pour en avoir la preuve évidente.