Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

II.

LA FÊTE DE L’ÊTRE SUPRÊME.

Ces questions préoccupaient beaucoup, au moment le plus ardent de la révolution française, le citoyen Quintus Aucler. — Ce n’était pas une âme à se contenter du mysticisme allégorique inventé par Chaumette, Hérault de Séchelles et Larevellière-Lépeaux. La montagne élevée dans la nef de Notre-Dame, où était venue trôner la belle Mme Momoro en déesse de la Raison, n’imposait pas plus à son imagination que ne le fit plus tard l’autel des théo-philanthropes, chargé de fruits et de verdure. Il n’eut certes aucun respect pour l’extatique Catherine Théot, ni pour dom Gerle son compère, dont Robespierre favorisait les pratiques. — Et quand ce dernier lui-même, soigneusement poudré, avec son profil en fer de hache, portant le frac bleu de Werther, sur le dos duquel ondulait sa catacoua fraîchement enrubannée ; avec son gilet de piqué à pointes, sa culotte de basin et ses bas chinés, se mit en tête d’offrir un gros bouquet à l’Être-Suprême, comme un enfant timide qui célèbre la fête de son père, les vieux Jacobins secouèrent la tête, la foule rit beaucoup de l’incendie manqué qui, en brûlant le voile de la statue de la déesse, l’avait rendue noire comme une Éthiopienne ; — mais Quintus Aucler se sentit plein d’indignation ; il maudissait ce tribun ignorant qui ne l’avait pas consulté ; il lui aurait dit : « Quel égarement te porte à t’adresser au ciel sous ces habits et sans avoir préalablement accompli aucun des rites sacrés ? Il serait simple encore de cacher ton costume risible sous la robe des flamines ; mais as-tu seulement consulté les augures, les victimes sont-elles préparées, les poulets sacrés ont-ils mangé l’orge ; a-t-on du moins orienté avec le lituus la place où tu devais accomplir le sacrifice ? C’est ainsi qu’on s’adresse aux Dieux, qui ne dédaignent pas alors de répondre avec leur tonnerre ; tandis que toi, tu menaces en invoquant, et tu sembles dire : « Être-Suprême, la nation veut bien t’offrir quelques fleurs pour ta fête. Nous avons tiré le canon : réponds par un coup de tonnerre, ou sinon prends garde ! »

Mais assurément l’Être-Suprême, salué par Robespierre, et en faveur duquel Delille de Salle avait composé un mémoire, n’était encore qu’une vaine allégorie comme les autres aux yeux de Quintus Aucler. Il soupçonnait même Robespierre d’avoir gardé au fond du cœur un vieux levain de ce christianisme dans lequel il ne voyait, lui, qu’une mauvaise queue de la Bible. Dans sa pensée intime, les chrétiens n’étaient que les successeurs dégradés d’une secte juive expulsée, formée d’esclaves et de bandits.

Combien de fois il maudissait la tolérance de Julien qui les avait trop méprisés pour les craindre. De là, disait-il, la chute de la grande civilisation grecque et romaine, qui avait couvert le monde de merveilles. — De là, le triomphe des barbares et les ténèbres de l’ignorance répandues sur la terre pendant quinze cents ans ! Pouvait-on douter en effet qu’une doctrine issue de la négation divine formulée par un petit peuple d’usuriers et de voleurs ne fût accueillie avec transport par ces hordes de barbares lointains dont elle favorisait les brigandages ? Longtemps maintenus par la gloire romaine aux confins du monde civilisé, il fallut qu’un empereur, coupable de crimes sans nom, rompît pour eux cette digue morale qui maintenait au monde romain la faveur des dieux tout-puissants ! La réponse des Hiérophantes à Constantin : Sacrum commissum quod neque expiare poterit, impie commissum est ! fut l’arrêt fatal du paganisme. La loi des dieux ne connaissait pas d’expiation pour les crimes de l’empereur, et il fut exclu de la célébration des Mystères, comme l’avait été Néron. — L’Église nouvelle fut moins sévère et dès lors son triomphe fut assuré. Il devenait clair d’après cela que tous les déprédateurs et tous les barbares embrasseraient à leur tour une religion qui tenait des pardons tout prêts à qui saurait les payer en richesses et en puissance.

Voici quelques-unes des pages de la Thréicie publiée par Aucler :

« … Et ces religions dont les chefs étaient des hommes de mauvaises mœurs ; ces religions atroces qui ont employé de si horribles moyens pour se maintenir, prétendent avoir apporté aux hommes de nouvelles vertus inconnues jusqu’à elles, la charité universelle et le pardon des injures. Nous ne sommes pas nés pour nous seuls, disait Platon, nous sommes nés pour la patrie, pour nos parents, pour nos amis et pour tout le reste des hommes. La nature elle-même a prescrit, disait Cicéron, qu’un homme s’intéresse à un autre homme, quel qu’il soit, et par cela seul qu’il est homme. Nous sommes tous les membres d’un même corps, disait Sénèque ; la nature ne nous a-t-elle pas faits tous alliés ? c’est elle qui nous donne cet amour mutuel que nous avons les uns pour les autres ; et cette maxime était même sur les théâtres : Je suis homme, disait ce vieillard dans Térence, et rien de ce qui peut regarder un homme ne me doit être étranger. Les Perses n’avaient-ils pas leur fameuse loi d’ingratitude, selon laquelle ils punissaient tous les manques d’amour envers les dieux, les parents, la patrie, les amis ; les Égyptiens ne s’étaient pas non plus bornés à de simples préceptes, ils en avaient aussi fait une loi.

» Mais ne sait-on point, ou ce serait qu’on ne le voudrait pas savoir, que cette charité universelle était le premier point de la morale des mystères ? Quel est l’homme bon, dit Juvénal, digne du flambeau mystérieux, et tel que l’hiérophante de Cérès veut que l’on soit, qui pense que les maux d’autrui lui sont étrangers ?

« C’est sur nous seuls, dit un chœur dans Aristophane, que luit l’astre du jour, nous qui sommes initiés, et qui exerçons envers le citoyen et envers l’étranger toute sorte d’actes de justice et de piété. »

» Ont-ils enseigné aux hommes le pardon des injures ? mais les livres mêmes des Juifs, malgré leur horrible zélotipie, en ont des préceptes : vous ne chercherez point la vengeance, dit le lévitique ; vous ne verrez point le bœuf ou l’âne de votre ennemi tomber dans un fossé sans le relever. Quand bien même vous auriez souffert l’injure, disait Platon, il ne faut point se venger, parce que se venger, ce serait faire injure, et qu’il n’en faut point faire. Ce mot de vengeance, disait Sénèque, n’est pas le mot d’un homme, c’est celui d’une bête féroce. C’est d’une bête et non d’un homme, disait Musonius, de chercher comment on rendra morsure pour morsure. J’aime mieux recevoir de vous injure que de vous en faire, disait Phocion aux Athéniens. Tout ce que je demande aux dieux, disait Aristide en sortant d’Athènes pour s’en aller en exil, c’est que les Athéniens n’aient jamais besoin d’Aristide.

» D’autres ont beaucoup estimé la morale de ces religions particulières, et n’ont pas su que tout ce qu’il y a de bon dans cette morale, le renoncement à soi-même, à la corruption de la chair, la rentrée de l’homme en son essence, le mépris des choses terrestres, la victoire de ses passions, la charité universelle se trouvent dans toutes les nations ; mais cette morale, surtout dans la religion chrétienne, portée au point où les disciples de Jésus l’ont mise, a produit toutes les horreurs, tous les crimes, les mensonges et les calomnies que je viens de décrire.

» Vous n’avez pas plus la morale que la doctrine de Jésus. Jésus, semblable à ceux qui l’avaient instruit, ne voulait avoir qu’un petit nombre de disciples : il savait bien que les choses sublimes et hors du sens commun des hommes ne peuvent être goûtées que d’un petit nombre ; il en avait même donné le précepte à ses disciples : ne semez pas vos perles devant les pourceaux, leur disait-il, de peur que n’en connaissant pas le prix, ils ne les foulent aux pieds, et que se tournant contre vous, ils ne vous déchirent ; mais ses disciples brûlant d’être chefs de secte, voulaient avoir des disciples qui propageassent leur doctrine : ainsi ils les voulaient outrés et furieux, et ils les ont faits tels. Il y a tant de différence entre de certaines choses et d’autres portées dans les discours de Jésus, qu’il est impossible que la même personne les ait prononcées toutes. Par exemple, Jésus commence son premier discours suivi, en disant : heureux les pauvres d’esprit : il n’entend pas ici ceux qui en manquent, ni les imbécilles ; mais ceux qui embrassent la pauvreté volontaire et le mépris des choses terrestres, parce que, dit-il, le règne des cieux est à eux, et cela dans la prédiction qu’il leur faisait du renouvellement du monde. Heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre (c’est-à-dire la terre qui allait être renouvelée). Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés (dans le renouvellement de toutes choses). Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront consolés (dans le jugement qui allait avoir lieu).

» Ils y ont ajouté : Heureux ceux qui souffrent la persécution pour la justice, parce que le règne des cieux est à eux. Remarquez que la conséquence, ici, est la même que celle de la première béatitude proposée, et par conséquent doit avoir été ajoutée ; mais cette maxime est outrée. L’homme de bien doit souffrir courageusement la persécution pour la justice, ne se relâcher en rien ; mais pourquoi se réjouirait-il de cette persécution ? quelque cause qu’elle ait, elle est toujours un mal. Il vaudrait bien mieux pouvoir pratiquer la vertu sans souffrir la persécution.

» Ils ont ajouté encore : vous serez heureux, lorsqu’on vous persécutera, lorsqu’on vous maudira, lorsqu’on inventera des calomnies contre vous : il n’y a qu’un fou qui puisse se réjouir et se trouver heureux qu’on le persécute, qu’on le maudisse, qu’on invente contre lui des calomnies ; mais les chefs du christianisme avaient besoin de pareils hommes.

» Jésus avait dit, que l’homme de bien essuierait des contradictions, mais que celui qui persévérerait jusqu’à la fin serait sauvé : cela est vrai ; avec la persévérance on vient à bout de tout, même de monter jusqu’au sommet du roc escarpé où est le temple de la vertu. Ils lui ont fait dire qu’il était venu mettre le feu sur la terre, diviser le père d’avec le fils, la fille d’avec la mère, la bru d’avec la belle-mère, les frères d’avec les frères ; qu’il était venu apporter le glaive et la guerre sur la terre et non la paix ; qu’où cinq personnes seraient dans une maison, trois seraient divisées contre deux, deux contre trois ; que les pères livreraient à la mort leurs enfants, que les enfants y livreraient leurs pères ; mais il leur fallait de pareils hommes. Ô fourberie ! ô imposture ! ô fanatisme abominable qui a fait le malheur du monde !

» Quant au précepte de ne point résister au mal, de tendre la joue gauche pour recevoir un soufflet, quand on en a reçu un sur la droite, c’est un précepte fou, furieux, insensé, injuste, qui met le faible à la merci du violent et de l’injuste, qui soumet les bons à une servitude basse et indigne devant un brigand audacieux. C’est pervertir toutes les idées de morale et de justice. »

Ici arrive la partie dogmatique succédant à cette démolition passionnée du catholicisme :

« Je vais maintenant vous parler de la religion qui ne peut être autre ; j’entreprends une grande tâche. Comment me ferai-je entendre ? Cette religion est toute sublime, bien différente de la religion des Juifs ; elle est toute aux cieux, et vous n’avez que des idées terrestres. Élevez donc vos esprits et vos cœurs ; prenez des idées spirituelles, et défaites-vous des préjugés de l’éducation et de l’enfance, dans lesquels, qui que vous soyez, vous êtes enveloppés, je dis même les plus grands philosophes de nos jours.

» La première leçon qui doit vous être donnée en ce genre, est de vous demander qui vous êtes ; et quand vous voyez que tout a un but, si vous pensez que c’est sans but que vous êtes venus sur la terre ? Le soleil est fait pour la lune, il darde sur elle ses rayons, stimule par eux ce qu’il y a en elle de lumineux, et ainsi elle nous éclaire : la lune est faite pour le soleil, elle ouvre son sein pour recevoir ses rayons et ses influences qu’elle nous verse : tous les astres sont faits les uns pour les autres, tous reçoivent les uns des autres, et dans une contrariété de mouvements, formant une harmonie universelle, ils entretiennent partout le mouvement et la vie. Quand tout a un but dans la nature, n’est-il pas insensé de penser que le séjour de l’homme sur la terre est sans but ?

» Puisque le mal n’est pas l’ouvrage du principe, qu’ainsi il n’est inhérent à aucun être, et puisque nous sentons l’ardeur du bien, toute notre tâche sur la terre doit être notre régénération, et si le mal nous a éloignés du principe qui ne peut l’admettre en lui, tout notre but doit être, par cette régénération, notre réunion à notre principe : telle est toute la tâche religieuse que nous avons à remplir sur la terre. J’ai dit plus haut comment les bêtes, n’ayant pas admis le mal, ressentent les effets du mal. Il y a d’autres êtres qui ressentent les effets du mal ; mais, pour que je pusse vous en parler, il faudrait que je pusse parler la langue des dieux que je ne sais point parler, et que vous sauriez moins entendre.

» Cherchons donc les moyens de cette régénération ; ils sont universels et les mêmes dans toutes les nations. Le consentement unanime de toutes les nations a été pour les plus grands philosophes de l’antiquité une preuve certaine de vérité ; en effet, une idée générale de tous les hommes ne peut être une erreur, ou leur principe les aurait faits pour l’erreur, ce qui ne peut se supposer ; d’où il suit que les moyens de cette régénération étant universels et les mêmes dans toutes les nations, ou ont été enseignés à toutes les nations par la divinité, ou sont une production naturelle de l’esprit humain, et dans l’un ou l’autre cas astreignent tous les hommes à les employer, et qu’un particulier qui décline de cette instruction universelle, ou de cette conception naturelle, se crée une solitude et se creuse un précipice et un gouffre de perdition.

» Ce n’est point par l’esprit que nous avons admis le mal ; l’esprit ne se trompe point sur la nature du mal même dans ses plus grands écarts, et quand il tâche à se prouver que le mal n’est point mal, afin de pouvoir s’y livrer ; mais c’est par le cœur : ainsi le premier moyen de cette régénération doit être une vertu de cœur qui est la piété. Mon opinion est que les Dieux ont enseigné aux hommes ces moyens de régénération : mon malheureux siècle, qui ne peut choisir qu’entre cette opinion et celle que ces moyens de régénération sont une conception naturelle, choisira cette dernière opinion : il ne m’importe pour ce que j’ai à lui prouver et à lui proposer. La piété est donc la première vertu qui puisse nous régénérer ; mais il faut savoir à qui l’adresser ; il faut connaître les êtres à qui il faut l’adresser.

» De quelle langue pourrai-je me servir maintenant ; comment pourrai-je me faire entendre ; quels arguments assez convaincants pourrai-je employer pour détruire l’effet des idées terrestres et des préjugés dans lesquels vous ont enveloppés vos religions particulières qui sont sorties de ces documents universels des Dieux ou de cette conception naturelle ? Et, encore de ces ineffables mystères, je ne dois vous produire qu’une partie de ce que je sais et de ce que je conçois. Ouvrez les yeux de vos cœurs ; aplanissez votre entendement ; qu’il soit comme une surface unie qui reçoive et qui conserve les formes de ce que je vais vous dire. Imposez silence un moment à la voix des préjugés de votre enfance et de vos religions, et songez qu’il n’y a rien de vrai que ce qui est général, et qu’il n’y a point de vérité dans le particulier : que la divinité qui a voulu, sans doute, que les hommes se régénérassent, se réunissent à elle, n’a pu donner à tous les hommes que les mêmes moyens de cette régénération.

» Puisque tous les êtres que nous connaissons ne font pas leur sort eux-mêmes, il faut bien qu’il y ait un être unique, universel, qui tienne les sorts de tous les êtres en ses mains, et qui en soit le principe. Cet être je ne dirai pas a produit d’abord, mais produit éternellement des êtres dans lesquels il puisse verser toutes ses productions ou plutôt les idées de ses productions. Cet être est la Prothirée des hymnes d’Orphée : ô Vénérable Mère et réceptacle de toutes les idées des choses, qui tiens sous ta protection tous les êtres qui enfantent, parce que tu as la première enfanté ; grande Déesse ; mère ineffable ; épouse du grand dieu, qui, par analogie, s’il peut y en avoir, soulages les travaux de toutes les femmes qui enfantent, entends-moi ; sois favorable à mon ouvrage ; conduis ma plume ; que je dise des choses dignes de toi : mais comment ? du moins des choses qui ne contrarient pas ta nature, c’est assez ; que je demeure victorieux dans cet ouvrage, et que le flambeau que je porte aux hommes dissipe l’erreur dans laquelle ils sont plongés : flambeau que la grande Pallas m’a montré ; et que le palladium dont elle a revêtu devant moi les couleurs et les accoutrements, me défende contre l’envie et contre l’ignorance, et fasse produire à mon ouvrage des fruits qui te soient agréables ! Mais cet être n’a pu recevoir dans son sein les productions du principe qu’avec un certain ordre et un certain arrangement, et il a fallu une force pour les produire : c’est le logos, le verbe ineffable ; c’est la déesse Pallas ; c’est sous un autre rapport, Iacchus démembré par les géants ; c’est le νοῦς ; c’est le mens, le Primigène des hymnes d’Orphée ; c’est la force de la nature et la production de tous les êtres ; et cet ordre et cet arrangement sont la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde.

Qui crederam extersti cæcis caliginem ocellis.

» Voilà le premier anneau de la chaîne, tous les autres doivent lui être semblables hors la position ; plus un anneau est prochain de ce premier anneau, de cet anneau principe, plus il lui est semblable ; et la nature de ce premier anneau se continue dans toute la série de la chaîne, et un anneau admet d’autant plus de la nature de ce premier anneau, qu’il lui est plus près ou qu’il lui est plus semblable. De là tous les dieux et les différents ordres de génies, d’intelligences que toutes les nations, le monde universel a honorés avant qu’un particulier s’avisât de couper la chaîne et de n’en proposer que le premier anneau réduit dans son expression ineffable. Eh ! qui êtes-vous pour vous refuser à cette instruction universelle ? vous qui avez été instruits par des hommes dans l’erreur, dont l’un vous a dit même que sa religion n’était point céleste, qu’elle était terrestre, qu’elle était à vos pieds, qu’elle avait sa cause dans la grossièreté de son peuple.

» Peut-on joindre des êtres divers de nature sans un moyen ; c’est ainsi que la terre se joint à l’eau par sa frigidité, l’eau à l’air par son humidité ; l’air au feu par sa chaleur, le feu à l’éther par sa subtilité et sa ténuité ; l’ordre sur-élémentaire ne doit pas être autre. Le second anneau est semblable au premier ; le troisième au second : ainsi jusqu’à l’infini, partout la production ressemble au producteur. Tout ce que le producteur produit est déjà en lui en puissance et en idée. Ô la belle analogie qu’il y a entre nous misérables mortels et le producteur de tout, ce premier anneau de la chaîne ! pour que nous puissions nous joindre à lui sans intermédiaire ! Ô la belle physique, qui, quand tout est plein, quand tout est rempli d’habitants, fait un désert immense depuis ce premier anneau de la chaîne jusqu’à nous ! Tout pourrait-il subsister avec une pareille lacune dans l’univers ? Ô malheureux que vous êtes ! resserrés et contraints dans vos idées ! élargissez-vous enfin, sortez des langes de vos religions qui ne sont point au ciel ; montez-y, voyez-y une troupe innombrable, infinie, ineffable d’êtres, de dieux, de génies intermédiaires entre vous et le premier anneau de la chaîne, qui ont tous leurs vies, leurs occupations, leurs emplois, leurs affections, leurs natures, leurs manières d’exister selon leurs genres, et qu’ils sont plus ou moins éloignés du centre universel de tous les êtres.

» Comme j’ai dit que nous trouvions dans ce centre des êtres, trois hypostases, l’Être, le Verbe et la Grande déesse, la grande Prothirée qui reçoit, par les idées que lui transmet le verbe, les semences de tous les autres, ces personnes se trouvent différentes du premier anneau de la chaîne : ainsi on ne leur attribue pas l’être qui est l’apanage incommunicable de l’Être qui existe par lui-même. Ainsi dans les hymnes attribuées à Orphée, qui contiennent toute cette doctrine, après Prothirée et Primigène on trouve Saturne et Rhéa, ensuite Jupiter et Junon, Janus et la Terre, ainsi de suite jusqu’au dernier anneau de la chaîne des êtres spirituels, qui est l’Homme dont la femme est tirée de sa substance.

» Ces hymnes, dit Pausanias, sont les plus religieuses et les plus saintes de toutes ; on s’en servait dans les mystères, elles sont encore plus que cela, et vous y trouverez toute la doctrine que je veux ici vous montrer. Jupiter est aussi pris quelquefois, comme vous l’avez vu, pour le père des dieux et des hommes, parce qu’alors il est le sacré quaternaire par qui tout existe et qui meut toute la nature. Ainsi soit dit des dieux intellectuels et invisibles.

» Vous avez des idées bien grossières : vous pensez que ces globes lumineux qui gardent toujours leurs places dans un fluide qui ne peut les soutenir, qui, dans des oppositions et divers aspects, ont des marches toujours régulières, ont été placés sur vos têtes pour amuser vos yeux et les calculs de vos astronomes ! Il n’y a dans la nature que des corps morts ou vivants ; tout ce qui est mort n’est pas vivant, tout ce qui est vivant n’est pas mort. Il y a un ferment universel qui est l’esprit qui joint l’âme au monde : son action est continuelle, il change tout ; c’est le grand Protée ; il dissout tous les êtres morts, et il les prépare en les dissolvant à être le lieu où de nouveaux êtres, d’une manière que vous ne pouvez pas même maintenant soupçonner, viennent du grand abîme de la nuit se corporifier. Si vous savez interpréter l’hymne à la Nuit d’Orphée, vous aurez un des premiers points de la doctrine, vous saurez comment tout se forme, vous pourrez voir vos yeux sans miroir, et ébranler les cornes du taureau. Ce ferment n’agit pas sur les corps vivants, parce que l’animus qui les informe, les maintient, est plus fort que le ferment qui tend à les dissoudre, étant d’une nature supérieure. Si le ferment pouvait quelque chose sur les êtres, il les disposerait à recevoir de nouveaux animus, qui, de l’abîme de la nuit, viendraient s’y corporifier ; ainsi il les dissoudrait. Il faut donc qu’ils aient quelque chose en eux qui repousse les atteintes du ferment, et qui soit supérieur à cet esprit ; il faut donc qu’ils aient en eux chacun un animus qui les informe, qui maintient leur forme et qui repousse l’action du ferment ; ainsi ils vivent donc. Si la terre n’était pas animée le ferment aussi la dissoudrait, et la disposerait à recevoir de nouveaux êtres qui rongeraient les récoltes, tourmenteraient les espèces primitives, leur nuiraient, les détruiraient, et elles ne seraient plus alors une simple altération ; mais ne ressembleraient plus aux idées archétypes.

» Le propre du cadavre est de tomber : c’est là l’étymologie primitive de ce mot ; le propre de l’être vivant est de se dresser et de se soutenir parce qu’il a le principe de son mouvement et sa vie en lui. C’est ainsi que je soutiens mon bras, que je dresse ma tête : si les astres n’étaient que des cadavres, ils tomberaient, c’est-à-dire qu’ils se rassembleraient dans un même lieu selon les lois de la pesanteur.

» Voyons maintenant s’ils sont intelligents. Il n’y a dans l’univers que deux sortes d’êtres ; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, et ceux qui sont inhérents à un autre être : de cette dernière espèce sont les plantes, les arbres, les minéraux, qui suivent le sort du sol auquel ils sont attachés ; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, sont les animaux, les hommes, les dieux ; ils ont un moi particulier qu’ils doivent conserver : pour en mettre en œuvre les moyens, les choisir, les conserver, il leur faut une ratiocination ; ainsi, les astres ont donc cette ratiocination. Les bêtes sont à elles-mêmes leur propre règle, parce qu’elles ne sont dirigées que par l’instinct ; l’homme peut négliger sa règle, parce qu’il a sa conduite et qu’il peut choisir ses actions ; les astres suivent toujours leur règle par l’excellence de leur intelligence, parce que les êtres purs ne peuvent en dévier : il n’y a rien en eux d’hétérogène qui puisse faire varier leurs actions ; ils sont toujours tout ce qu’ils sont, hors qu’ayant leurs pensées à eux, ils peuvent en concevoir de mauvaises ; ce qui n’arrive pas, parce qu’ils sont dans l’unité, parce qu’ils lisent dans l’universalité des êtres ; parce qu’ils voient dans le Verbe tout ce qui est beau et tout ce qui est bon ; que, si quelques-uns d’entr’eux ont pu se détériorer dans un temps que nous ne pouvons guère concevoir, ils ne le peuvent plus maintenant par l’habitude où ils sont du beau et du bon, par l’identité qu’ils ont en quelque sorte avec lui : ainsi, la régularité des marches des astres parmi leurs oppositions, les différents aspects attestent l’excellence de leur intelligence ; qu’ils sont dans l’unité ; qu’ils voient le beau et le bon ; qu’ils sont initiés aux causes du destin qu’ils font ; enfin, qu’ils sont des dieux.

» C’est ce qu’exprime en deux mots Orphée dans l’indigitation à Ouranos : calice terrestris, ô ciel céleste et terrestre ; et, dans son indigitation aux astres : cœlica terrestris gens ; et c’est ainsi que l’hymne à tous les Dieux commence ainsi : maje Jovi, tellus…, grand Jupiter, et toi, terre. En effet, que voyez-vous ? vous voyez au ciel les plus grands objets de la nature, et, comme dit encore fort bien Proclus, nous avons aussi un soleil et une lune terrestres, mais selon la qualité terrestre ; nous avons au ciel toutes les plantes, toutes les pierres, tous les animaux, mais selon la nature céleste, et ayant une vie intellectuelle.

» Sans doute que les Dieux ont appris ce dogme aux hommes ; mais je dis que, quand ils ne le leur auraient pas appris, ces derniers auraient pu le concevoir d’eux-mêmes. Voyant que la lune recevait sa lumière du soleil, ils purent concevoir comment tous les êtres avaient été produits, et voyant que ces deux principaux moyens de production n’étaient pas seuls au ciel, qu’il y avait une multitude d’autres êtres qui leur étaient semblables, ils purent concevoir qu’ils étaient aussi des moyens de production ; que tous entre eux se répartissaient ces moyens selon la conscience qu’ils avaient ; numina conscia veri ; de l’unité de l’œuvre qu’ils avaient à remplir. Si Mars versait sur la terre tout ce qu’il y a de torride et d’igné, il brûlerait tout ; si Saturne y versait tout ce qu’il y a de froid, il glacerait tout. Ce n’est pas l’éloignement du soleil qui donne aux astres leurs différentes qualités. Mars est plus torride et plus igné que Mercure et Vénus, qui sont moins éloignés de ce centre de feu. Saturne est bien plus près de ce foyer, de ce cœur du monde, que l’astre embrasé de la canicule. Mais, de la température de ces différentes influences, émises avec intelligence, se forme une influence générale, que le ciel verse sur la terre. Ainsi, dans le monde sensible, le ciel est le premier agent des dieux ; mais si la terre émettait des influences contraires à celles qu’elle reçoit, rien ne se ferait dans la nature ; ainsi le monde supérieur crée continuellement le monde inférieur ; ainsi le monde inférieur est l’emblème du monde supérieur, et cela ne peut être autrement. Toute production doit présenter l’idée de son producteur ; tout être donne ce qu’il a ; et plus reçoivent des influences de chaque astre les êtres qui sont plus propres à les recevoir. Ainsi l’or, par sa couleur, par sa splendeur, par sa solidité, appartient au soleil ; l’argent, par sa couleur douce, par sa splendeur moins éclatante, par sa mollesse et sa ductilité appartient à la lune ; ainsi les deux premiers métaux en beauté appartiennent aux deux luminaires de ce monde. Car, comme dit fort bien Ptolémée, quand il y aurait d’autres astres plus lumineux, ces deux astres n’en seraient pas moins, par leur influence et par leur beauté, les deux luminaires de la terre. C’est ainsi que la plante nommée héliotrope par sa figure, par son disque composé de corps à quatre pans, dont émanent des globules, d’où s’échappent des fleurs à cinq pointes, qui tous expriment les différentes générations du feu et émanations de la lumière ; qui, par les diverses teintes de sa couleur d’or, par les pointes de sa corolle, qui s’échappent de son disque en flammes, ou en pyramides torses, formes que l’on sait être celles du feu, par ses feuilles en cœur, et par la faculté qu’a cette plante de se tourner vers son astre, de manière que sa tige en est souvent torse, par ses nombres quatre et cinq, qui sont les nombres de toutes générations dans les divers mondes, se fait connaître être solaire ; et cette plante est le soleil terrestre sur la terre ; il en est de même de plusieurs autres arbres et plantes. »

On a besoin sans doute aujourd’hui, pour supporter de tels raisonnements, de songer toujours à l’époque où ils furent posés. Au temps où Quintus Aucler écrivait, il y avait table rase en fait de religion, et attaquer le christianisme était devenu un lieu-commun ; aussi n’est-ce là qu’une introduction historique à la thèse qu’il veut soutenir. Pour Aucler, il y a deux sortes de religions : celles qui organisent la civilisation et le progrès et celles qui, nées de la haine, de la barbarie ou de l’égoïsme d’une race, désorganisent pour un temps plus ou moins long l’effort constant et bienfaisant des autres. — C’est Typhon, c’est Arimane, c’est Siva, ce sont tous les esprits maudits et titaniques qui inspirent ces religions du néant : Qu’adorez-vous ? dit-il aux croyants des cultes unitaires ? — vous adorez la Mort ! Où sont les civilisations régulières ?… Chez tous les peuples polythéistes : l’Inde, la Chine, l’Égypte, la Grèce et Rome. Les peuples monothéistes sont tous barbares et destructeurs ; puissants pour anéantir, ils ne peuvent rien constituer de durable pour eux-mêmes… Que sont les Hébreux ? Dispersés. Qu’est devenu l’empire de Constantin une fois converti ?… Qu’ont su fonder les Turcs, vainqueurs de la moitié du monde ? Et qu’est-il advenu du grand édifice féodal ? Des ruines partout. — Et si la civilisation commence à rayonner en Europe depuis le xve siècle, c’est que la foi au monothéisme s’y est à peu près perdue. En voulez-vous la preuve ? Comparez l’Espagne et l’Italie croyantes à l’Allemagne, à l’Angleterre hérétiques et à la France indifférente.