Jacques Tournebroche, fils d'un rôtisseur, transcrit les conversations de son précepteur, l'abbé Jérôme Coignard — érudit épicurien et cynique qui commente avec ironie les vices de son époque, du gouvernement à la justice en passant par les vanités académiques. Sous le couvert d'un cadre historique situé dans les années 1720, Anatole France vise en réalité les travers de son propre temps, dans une prose polie jusqu'à la perfection qui a permis à ces conversations satiriques de traverser les époques sans prendre une ride. Ce recueil de dialogues et de maximes prolonge le personnage de l'abbé Coignard déjà introduit dans La Rôtisserie de la reine Pédauque, roman paru la même année 1893, formant avec lui un diptyque où Anatole France affine son art du pastiche historique érudit au service d'une satire résolument contemporaine des institutions de la Troisième République. Le personnage de l'abbé Coignard, érudit truculent aussi savant que dissolu, incarne un type de sage ironique et désabusé qui traverse toute l'œuvre d'Anatole France, préfigurant par certains traits le M. Bergeret de l'Histoire contemporaine qu'il développera quelques années plus tard. Cette prose, admirée pour son élégance classique et son ironie voltairienne assumée, place Anatole France dans la lignée directe des moralistes français du XVIIIe siècle, dont il revendique ouvertement l'héritage stylistique tout en l'appliquant aux préoccupations bien plus contemporaines de son propre temps. Ce texte, aujourd'hui moins lu que Le Crime de Sylvestre Bonnard ou L'Île des pingouins, mérite d'être redécouvert pour la finesse de son ironie et la pertinence toujours actuelle de ses observations sur la vanité des institutions et des hommes qui les servent. Ce court texte reste un excellent complément à la lecture de La Rôtisserie de la reine Pédauque pour qui souhaite approfondir ce personnage savoureux. Cette brièveté n'enlève rien à la richesse de son ironie savante.