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III

À Son Excellence Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 30 novembre 4875.

Monsieur le Ministre,
La commission scientifique chargée par Votre Excellence d’explorer les ruines de Paris a longtemps gardé le silence, laissant à M. l’amiral Quésitor le soin de tenir le ministère au courant de tous les détails de l’expédition. Nous désirions ne vous adresser notre premier rapport, que quand les résultats obtenus seraient de nature non-seulement à satisfaire la curiosité du public, mais encore à fixer l’attention des archéologues.

Le moment est venu aujourd’hui, et c’est à moi qu’est échu l’honneur de représenter la commission auprès de Votre Excellence.

Aucun incident n’a troublé notre traversée, qui a été trop rapide pour nous permettre en route de bien importantes observations. Le 21 août, nous entrions dans le port, et, moins de trois semaines après, une double ligne de rails reliait les ruines à la mer, tout le matériel était débarqué, un camp immense s’étendait autour de Paris et le déblayement commençait.

L’agglomération géologique qui recouvre Paris est loin de présenter une surface uniforme ; des sondages opérés de distance en distance nous ont permis de constater que si, sur certains points, elle s’élève de trente-six mètres au-dessus du sol primitif, elle s’abaisse aussi parfois jusqu’à treize et quatorze mètres. Elle est formée de couches successives, mais qui se sont certainement superposées les unes aux autres avec une rapidité prodigieuse. L’origine et la nature de ce bouleversement resteront, selon toute apparence, des problèmes toujours insolubles ; cependant la forme qu’ont revêtue les débris des corps organisés et la direction qu’affectent les dépôts minéralogiques révèlent à l’œil le moins exercé une grande irruption venue du sud-est.

La masse entière peut se diviser en deux parties bien distinctes.

La couche supérieure, qui ne dépasse nulle part cinq mètres, est composée de terre, de cendres et de sable, formant trois lits d’épaisseur inégale.

La seconde couche recèle les éléments les plus variés.

En descendant du sommet à la base, on rencontre d’abord deux bancs épais, l’un de quartz et l’autre de marne ; ils reposent sur un mince gisement de calcaire, auquel succèdent deux puissantes assises de schiste huîtreux et d’argile homardifère. Ce dernier système est caractérisé par la présence d’une quantité innombrable de coquilles d’huîtres et de poissons fossiles, tous connus, d’ailleurs, de nos ichthyologistes. Nous y avons retrouvé, entre autres débris, ceux de l’Anguilla tartarea, de l’Astacus burdigalensis et du Goujo friturius.

La flore est assez riche, et elle nous a offert, surtout dans les couches inférieures, quelques sujets intéressants d’observations. Les espèces les plus abondantes sont le laurier (Laurus militaris) et le camélia (Camellia feminea), très-souvent accompagnés de pétrifications, parmi lesquelles on distingue les feuilles du tabac (Nicotiana cigaretica) et de l’absinthe (Ductaria charantoniana).

La faune ne nous a fourni l’occasion d’aucune découverte importante. Cependant les ossements du Canis canichus et ceux du Felis gouttierius sont nombreux, et nous avons recueilli une tête complète du Lepus civeticus ; mais ces animaux sont décrits déjà dans nos traités de paléontologie.

Je me borne à énumérer ici les faits les plus saillants qui ressortent de nos observations ; ce rapide résumé sera très-prochainement complété par un mémoire détaillé que mon collègue, M. E. de Beaupré, se propose d’adresser à l’académie des Sciences. Les conclusions en sont formelles ; elles infirment quelques-unes des données historiques admises jusqu’à présent, et donnent une solution définitive à la querelle chronologique qui divise depuis si longtemps les archéologues. M. de Beaupré démontre, en effet, avec évidence, que la grande révolution géologique par laquelle la France a été anéantie s’est produite vers le milieu du dix-septième siècle, et au plus tôt vers l’an 1700 de l’ère chrétienne. On doit donc, sans hésiter, regarder comme falsifiés ou interpolés, dans les fragments conservés d’auteurs français, tous les passages qui semblent accorder à Paris une plus longue existence.

Les ordres de l’Empereur nous prescrivaient de déblayer, avant tout, l’arc triomphal élevé sur la rive droite de la Seine. Trois jours suffirent à ce travail, et le glorieux monument sortit intact du linceul qui l’enveloppait depuis trente siècles. Il nous fut alors donné d’admirer à loisir ce chef-d’œuvre de l’architecture antique, auquel, sans nul doute s’adressent ces beaux vers de l’Anthologie française :

Lève-toi jusqu’aux cieux, porte de la[3]

[victoire !
Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber[4]!

Toutes les faces du monument sont revêtues de sculptures d’une conservation parfaite. Sous la voûte, haute de vingt mètres, une multitude de noms gravés dans la pierre étaient destinés à conserver le souvenir des principales victoires remportées par les Français ; et sur trente boucliers placés autour de l’attique on lit les noms de leurs généraux les plus illustres. Nous avons établi sans peine cette distinction si importante. Un fragment de Duruy renferme une liste, malheureusement incomplète, des principaux chefs français[5], et dans le nombre figurent les ducs de Valmy, de Montebello et de Castiglione, dont nous avons retrouvé les trois noms inscrits sur les boucliers. Mais l’action du temps a rendu la plupart de ces inscriptions illisibles, et nous sommes loin d’avoir réussi à les déchiffrer toutes. Nous ne pouvons donc citer, parmi les batailles, que celles de :

Kellermann.
Lannes.
Augereau.
Ney.
Masséna.
Lafayette.
Kléber.
Dumouriez.
Murat.

Et nous avons recueilli seulement les noms des généraux :

Valmy.
Montebello.
Castiglione.
Elchingen.
Austerlitz[6].
Marengo.
Wagram.
Aboukir.

Cet arc triomphal et l’immense avenue qui le précède composent l’entrée la plus grandiose que l’imagination ait jamais pu rêver pour une capitale ; la réalité l’emporte ici sur les récits fantastiques où sont célébrées les merveilles de Babylone et de Ninive.

Large de cent vingt mètres, ornée de parterres fleuris, de bassins et de fontaines, ombragée d’arbres séculaires dont nous avons retrouvé les racines transformées en lignite, l’avenue s’étend à perte de vue, bordée dans toute sa longueur de constructions où le marbre et l’or ont été prodigués.

Mais, ici, une difficulté se présentait. Comment expliquer qu’un nombre si considérable de demeures princières aient été réunies sur un même point ? Nous sommes arrivés à résoudre victorieusement cette question.

Garnier de Cassignac raconte, en effet, qu’un des derniers souverains de la France ayant dû reconquérir les armes à la main le trône de ses ancêtres, récompensa le zèle des chefs qui l’avaient aidé dans cette lutte par le don d’habitations somptueuses[7]. N’est-il pas naturel de penser qu’elles furent élevées aux environs du monument consacré à la gloire des guerriers français, et qu’elles en devinrent en quelque sorte l’annexe ? Nous hésitions cependant à admettre cette hypothèse, malgré les caractères de vraisemblance qu’elle présente, quand une intéressante trouvaille épigraphique vint lever tous nos doutes.

En fouillant le sol, vers l’extrémité de l’avenue, un sapeur du génie découvrit une plaque indicative semblable à celles qui figurent à l’angle de nos rues. Elle portait ces mots :

AVENUE
DES
CHAMPS-ÉLYSÉES.

La lumière était là, et elle ne tarda pas à luire à nos yeux. Une courte conférence nous suffit pour restituer les lettres effacées par le temps, et compléter l’inscription, qui doit évidemment être lue ainsi :

AVENUE
DES
CHEFS-ILLUSTRES.
L’avenue des Chefs-Illustres aboutit à une vaste place, autrefois décorée avec magnificence. Mais un seul

de ses ornements subsiste intact : c’est une immense aiguille formée d’une seule pierre, haute de vingt-cinq mètres, et entièrement couverte de caractères que nous n’avons pu déchiffrer. Nous pensons qu’on doit y reconnaître soit un ex-voto, soit un monument religieux élevé à la mémoire des anciens nautes qui inaugurèrent le commerce par eau, resté toujours si actif sur la Seine. La situation de cette place au bord du fleuve, un fragment d’inscription ainsi conçu :

ERE DE LA MARINE

et les débris de nombreuses colonnes rostrales, tout concourt, en effet, à démontrer que les intérêts et les services de la navigation fluviale se centralisaient en cet endroit.

Une précieuse découverte résulte de ces constatations et de l’impossibilité où nous sommes de comprendre un seul mot à l’écriture symbolique dont le monolithe est revêtu. Nous y voyons la preuve que chez les Français, comme chez beaucoup d’autres peuples de l’antiquité, les prêtres avaient une langue spéciale, connue des initiés seuls et inintelligible pour le vulgaire. J’ajoute, fait dont la haute portée n’échappera pas à Votre Excellence, que M. Nairan a cru reconnaître dans ces mystérieux caractères une vague ressemblance avec l’écriture hiératique des Égyptiens primitifs.

J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,
------ Monsieur le Ministre,
le très-humble, très-dévoué et très-obéissant serviteur,


L. Le Rouge,----
Membre de l’Institut,--
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

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À SON EXCELLENCE
MONSIEUR LE MINISTRE
DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES
ET DES BEAUX-ARTS
À NOUMÉA (CALÉDONIE)