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IV

À Son Excellence Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 19 août 4908.

Monsieur le Ministre,

Depuis la date de son dernier rapport, la Commission scientifique des ruines de Paris a poursuivi activement son œuvre. Mais les gelées et les neiges sont venues nous créer un obstacle assez sérieux, et dix journées ont été employées à installer, tant bien que mal, dans les édifices déblayés, nos travailleurs, jusqu’ici logés sous la tente.

Cependant, malgré la lenteur relative avec laquelle nous avançons maintenant, le chemin parcouru pendant le mois de novembre nous a livré des secrets précieux et aussi d’embarrassants problèmes.

En quittant la place de la Navigation, on rencontre à gauche une voie importante, qui est bordée d’un côté par des maisons précédées d’arcades couvertes, et de l’autre par un jardin très étendu dont nous n’avons pas encore atteint l’extrémité.

Nous savons par Max du Camp[10] que les jardins étaient fort rares dans l’enceinte de Paris ; notre première pensée fut donc que cet immense espace avait dû servir de cimetière, et les fouilles partielles, exécutées un peu au hasard sur divers points, ont confirmé cette supposition.

Plusieurs tombes existent encore. Dans celles que nous avons ouvertes, toutes traces de corps organisés avaient disparu sous l’action des siècles ; mais le groupe et la statue qui surmontaient deux d’entre elles étaient encore en parfait état de conservation.

Le groupe est composé de trois personnes : un homme vigoureux et deux jeunes gens, ses fils sans doute ; tous trois luttent en désespérés contre des serpents qui les tiennent enlacés. Nous ne possédons aucun renseignement sur le terrible accident qui coûta la vie à cette famille, et la situation géographique de Paris ne permet guère d’admettre que des serpents de cette taille aient jamais pu y vivre en liberté ; ceux-ci s’étaient donc échappés sans doute de quelque ménagerie, et n’ont été repris qu’après avoir immolé ces trois innocentes victimes.

La statue, sculptée également dans le marbre, représente un rémouleur occupé à aiguiser un couperet sur une pierre. La tête est belle et expressive, mais nous ne saurions dire par suite de quelle circonstance exceptionnelle on éleva un tombeau de marbre blanc à un homme d’une condition si humble, et qui semble avoir à peine possédé de quoi s’acheter des vêtements. Peut-être faut-il y voir le héros populaire de quelqu’une de ces insurrections politiques si chères aux Parisiens.

De l’autre côté de la rue, le déblaiement des arcades ne nous a fourni qu’une seule découverte digne de figurer dans ce rapport.

Au milieu d’une petite place quadrangulaire, gisait renversée une statue équestre en bronze. Le cheval, aux formes massives, supporte une jeune fille maigre, frêle, délicate, revêtue d’une armure de fer, et coiffée d’une couronne de laurier. Elle se tient debout sur les étriers, et sa main droite agite un drapeau. Au devant du piédestal de granit, une inscription très-courte est devenue illisible.

Ce singulier monument constitue une énigme, dont nous avons renoncé à pénétrer le sens.

Afin d’étudier la femme de plus près, nous l’avons fait séparer du cheval, et dans la cavité ainsi ouverte, on a trouvé ces mots tracés à la craie : République française. Pucelle d’Orléans ; phrase inexplicable, qui complique le problème au lieu de l’éclaircir. Nous eûmes à ce sujet de nombreuses conférences. Bien des hypothèses, parfois fort ingénieuses, furent proposées, discutées, écartées, puis reprises, approfondies de nouveau, modifiées et enfin rejetées. Désespérant d’arriver à une solution satisfaisante, nous avons pris le parti de faire emballer la statue, et de l’expédier à Nouméa, en souhaitant qu’elle soit soumise à l’examen de nos collègues de l’Institut.

J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,
------ Monsieur le Ministre,
le très humble, très dévoué et très obéissant serviteur,


R. Magnat,--
Membre de l’Institut,--
Académie des Beaux-Arts.


INSTITUT IMPÉRIAL
DE CALÉDONIE
(SECTION DES BEAUX-ARTS)



COMPTE RENDU
DE LA SÉANCE DU 16 OCTOBRE 4909